• Exemple de nouvelle (2)

    Nom de plume

    De Micheline La France

    Je n’ai pas souhaité ce qui m'arrive. Jamais je n'ai rêvé d'être célèbre. Je suis un homme discret, nullement gêné de laisser choir ma vie dans les moiteurs de la foule anonyme. On n'a pas voulu me croire, pourtant, je dis la vérité. C'est ainsi de nos jours : celui qui n'est rien rêve au moins de devenir quelqu'un. Pas moi. Je me suis toujours contenté de ce rien que je suis. Il me suffit de me savoir vivant. C’est peu, trop peu, sans doute, c’est pourquoi, au procès, on a refusé de me croire.
    J’admets que mon histoire est étrange. Un matin, en feuilletant le journal, ma femme me dit :
    - Tiens ! tu as écrit un roman, toi ?
    - Qu’est-ce que tu racontes ?
    - C'est là, en gros titre : «L'Univers piégé de Jules Montblanc.» Et puis, regarde : ils ont mis ta photo.
    - Sans les moustaches, en effet, ce type aurait quelque chose de moi.
    - Mais l'an dernier, tu les portais, les moustaches!
    - A peine un mois ou deux, et c'était il y a deux ans. Quand j'ai compris que ça ne m'allait pas, je les ai rasées.
    - Chéri, je comprends que tu ne m'aies pas parlé de ton livre, tu attendais de voir comment cela allait être reçu, mais là, tu vois bien, la critique est bonne. On parle même du roman de la rentrée.
    - Ecoute, Chantal, mettons les choses au clair, veux-tu ? Je n'ai pas écrit ce roman. Je n'ai écrit aucun livre. Ce Jules Montblanc, dans le journal, ce n'est pas moi. Je n’ai rien à voir avec lui.
    - Le même nom, le même visage, c'est une coïncidence, d'après toi ?
    - Je ne sais pas, moi. Quelqu'un aura emprunté mon nom comme pseudonyme.
    - Et ton visage, où est-ce qu'il l'aurait déniché? Chantal exultait et bientôt je sentis poindre une lueur d’admiration dans son regard.
    - Bon, je ne suis pas fâchée qu'il se passe enfin quelque chose dans notre vie. Elle devenait monotone, tu ne trouves pas?
    Je ne trouvais pas.
    Au bureau, ce fut l'hécatombe. Sitôt parus, les articles concernant ce roman étaient épinglés au babillard. Les collègues me reprochaient de n'avoir pas été invités au lancement. Chacun avait son exemplaire et exigeait de moi une dédicace. L'enfer.
    Je protestais en vain :
    - Mais je ne sais même pas de quoi vous parlez !
    Le ton s'aggrava quand mon entourage prit connaissance du contenu de l'ouvrage. A mon corps défendant, je dus passer une nuit à lire ce torchon et je compris que les choses iraient pour moi de mal en pis.
    L'auteur s'était ingéré dans la vie privée de chacun de mes collègues, reconnaissables à des détails précis empruntés à leur apparence physique ou à leur comportement. Il n'était plus question de hasard. On pouvait mettre un nom réel sur chaque personnage. L'auteur de L'univers piégé connaissait parfaitement mon entourage et s'employait à discréditer les uns aux yeux des autres, révélant les petites et moyennes lâchetés quotidiennes, les manques au code d'éthique, les confidences […] et mieux, puisque le romancier peut avoir ce regard pénétrant, les rêves intimes des uns et des autres. Bien entendu, le narrateur était exclu de ce règlement de comptes et, dans le contexte, il devenait aisément identifiable : ce ne pouvait être que moi.
    Je remis ma démission, espérant que les choses s'arrêteraient là. En vain.
    Pas une journée ne se passa sans que des journalistes, des commentateurs ou autres farceurs médiatiques ne réclament de moi une interview et, malgré mes nombreux refus, les articles et les commentaires continuaient d'affluer. Mes anciens collègues passaient à tour de rôle à la télévision pour se plaindre des méfaits de la fiction, tandis qu'on organisait ça et là des débats sur les limites à respecter entre l'imaginaire et la réalité. Pendant ce temps, le chiffre des ventes augmentait et l'éditeur se vantait de tenir le best-seller de tous les temps.
    Je ne savais plus que faire de mes journées. On me reconnaissait dans les bars et les restaurants, on m'arrêtait dans la rue. Je n'avais pas les moyens de quitter la ville. Depuis des semaines, je restais enfermé dans la maison à retourner la question dans tous les sens. Aucune issue possible. L'auteur avait vu clair : mon univers était bel et bien piégé. Mais pourquoi ? Qui avait intérêt à détruire ainsi ma vie ? N'avais-je pas toujours été un citoyen honorable ? Cet acte ressemblait à une vengeance, mais de quoi voulait-on se venger ?
    Un soir, un des rares amis qui me restaient, Joël Cambus, vint manger à la maison. Il suivait l'histoire de près, si j'ose dire, bien qu'il fût l'un des personnages le plus égratignés par le roman. J'avais un peu de mal à comprendre les raisons de sa fidélité.
    - Tu dis que tu n'as pas écrit ce livre, Jules. Moi, je te crois. Je me souviens d'ailleurs qu'au collège tu n'avais pas un grand talent littéraire.
    - Tu peux le dire! Les dissertations m'ont toujours fait horreur. Et là, si je pouvais tenir le salaud qui me mène en bateau, je lui tordrais le cou.
    - Et maintenant, qu'est-ce que tu vas faire ?
    - C'est bien mon problème, je ne sais pas quoi faire. Toutes mes journées passent à retourner la même histoire dans ma tête, je crois que je deviens fou. Qui peut avoir intérêt à...?
    - Bon, voilà, tu la tiens, la bonne question, Jules. Qui a intérêt à faire marcher cette histoire ?
    - Quelqu'un qui veut ma peau ?
    - Pas forcément. Tu pourrais n'être qu'un pion. On a pu t'utiliser un peu par hasard. Chose certaine, il y a une personne à qui ce livre profite : l’éditeur. Mais oui, songe qu'il y a peut-être une fortune en jeu. A ta place, j'irais lui rendre une petite visite.
    L'éditeur ! Je n'y avais pas pensé. Evidemment, cet éditeur devait forcément connaître l'auteur. Mais, dans les circonstances, accepterait-il de me recevoir ?
    Je me rendis directement à la maison d'édition sans prendre rendez-vous. La secrétaire venait à peine de m'indiquer un siège dans la salle d'attente quand un homme gras, jovial et bon enfant fondit sur moi.
    - Monsieur Montblanc ! Je n'espérais pas un jour avoir le plaisir de faire votre connaissance. Entrez, mais entrez donc, je vous prie. Thérèse, soyez gentille de nous servir du café.
    Derrière la porte capitonnée, l'éditeur m'assigna un fauteuil plus que confortable et je sentis, en m'assoyant, que le cauchemar continuait.
    - Tout d'abord, acceptez mes félicitations, cher monsieur Montblanc, pour le succès de votre livre. Je dois dire que, devant votre manuscrit, je m'attendais à faire mes frais, mais j'étais loin de savoir qu'on tenait un best-seller. Il faut dire que votre attitude à l'égard des médias a bien servi notre cause. Ils aiment qu'on les surprenne et, avec vous, ils sont gâtés. Un auteur qui nie avoir écrit son livre, c'est assez rare, vous en conviendrez... Un sucre ou deux dans votre café ? Merci, Thérèse, laissez-nous.
    - Monsieur, le but de ma visite, ce matin...
    - Oui, je m'en doute bien, Montblanc, vous vous êtes dit : «L'argent rentre à flots, je pourrais bien demander une petite avance.» C'est avec grand plaisir que je vous l'accorde. Vingt-cinq mille dollars, pour commencer, ça vous irait ? Bien, je les fais porter à votre compte dès demain matin. Maintenant, parlons un peu de vous... On m'a dit que vous aviez quitté votre emploi pour vous consacrer déjà à votre prochain ouvrage, c'est bien, c'est très bien ça... Quand pourrai-je en annoncer le titre ?
    - Je veux savoir qui est derrière tout ça.
    - Pardon, Montblanc, je ne comprends pas votre question. De quoi parlez-vous?
    J'étais hors de moi. D'un bond je me suis levé et, sans trop m'en rendre compte, je lui ai sauté à la gorge.
    - Je veux savoir qui a écrit cette saloperie, espèce de crétin, tu m'entends? Je veux savoir pourquoi on m'a volé mon nom, ma profession, ma vie! Qu'est-ce que je vous ai fait, bande de crapules ?
    - Monsieur Montblanc ! Calmez-vous, monsieur Montblanc, laissez-moi, mais laissez-moi, voyons...
    Le type commençait à changer de couleur. Je lâchai prise et m'effondrai dans un fauteuil.
    - Je ne vous ai rien fait, moi. Je ne vous connaissais même pas. Pourquoi avez-vous publié ce fichu bouquin ? Et d'abord, qui l'a écrit ? […]
    - Monsieur Montblanc, vous m'avez envoyé votre manuscrit par la poste, je l'ai lu et approuvé. J'ai voulu le publier et j'étais navré, car vous aviez omis de laisser vos coordonnées. Heureusement pour moi, vous avez téléphoné peu de temps après. Comme vous ne souhaitiez pas me rencontrer, je vous ai fait parvenir un contrat que vous avez signé avant de me le retourner.
    - Où avez-vous envoyé votre contrat ? A quelle adresse?
    L'homme appela sa secrétaire, qui revint avec un dossier. Bien entendu, l'adresse était un casier postal. Pas de numéro de téléphone.
    - Vous dites que vous allez déposer de l'argent à mon compte? Où ça, s'il vous plaît ?
    L'homme me tend un formulaire. Mon adresse bancaire et mon numéro de compte y sont inscrits.
    - Vous souhaitiez que les choses se passent ainsi, monsieur Montblanc, mais, si vous préférez un autre arrangement...
    La voix était beaucoup plus lente et s'adressait à moi avec précaution. Visiblement, l'éditeur me croyait cinglé. Se pouvait-il qu'il ne soit pas dans le coup ? La tête me tournait. Je me levai lentement et sortis.
    Dehors, une petite neige commençait à couvrir les rues. J'étais désemparé.
    Je rejoignis mon ami Cambus qui m'attendait dans [un café] de la rue Saint-Denis. A mon air déconfit, il vit que les choses ne s'arrangeaient pas pour moi.
    - Je songe à consulter un psychiatre.
    - Un psychiatre?
    - Oui. Je vais lui demander s'il est possible que quelqu'un écrive un livre et le publie sans s'en rendre compte.
    - Tu n'es pas tellement le genre d'homme à souffrir d'un dédoublement de personnalité, il me semble.
    - Je suis complètement dépassé, Joël. Si je ne suis pas déjà fou, je risque de le devenir.
    - Ecoute, vieux, ce n'est pas le moment de flancher. Il doit y avoir une explication. En attendant, tu vas toucher un montant d'argent, dis-tu. A ta place, j'en profiterais pour m'éloigner quelque temps de Montréal avec Chantal. Il y a des siècles que vous n'êtes pas allés en vacances tous les deux.
    - Tu ne crois quand même pas qu'ils vont réellement me donner de l'argent ?
    - Pourquoi pas ? D'après ce que tu dis, l'éditeur n'avait pas l'air de plaisanter.
    - Mais alors, c'est plus grave encore que je ne le pensais. Joël, je commence à avoir peur.
    - Tu veux mon avis ? Au lieu de te faire du sang de punaise, pourquoi ne jouerais-tu pas le jeu ? Qu'est-ce que tu as à perdre? S'il y a en ville un type assez cinglé pour te laisser mettre la main sur ses droits d'auteur, encaisse ça tranquillement. J'en connais qui rêveraient d'être à ta place […].
    L'argent se trouvait effectivement dans mon compte, le lendemain. Aurais-je dû aller à la police ? Au procès, on me reprochera d'avoir touché à cet argent que je prétendais ne pas avoir gagné. Mais que pouvais-je faire d'autre? Je n'avais plus de revenus. Qui m'aurait embauché, sachant qu'un prochain livre risquait de mettre en pièces ce nouveau milieu de travail ?
    Je partis pour New York avec Chantal, espérant que quelques mois suffiraient à me faire oublier.
    Les premières semaines, j'éprouvai une sorte de griserie à me promener sans but dans New York tôt le matin, à lire les journaux toujours dans le même café, à retrouver Chantal au cinéma ou dans une galerie d'art de Soho l'après-midi, à manger chaque soir dans un restaurant différent. Ne penser à rien, regarder les autres vivre me plaisait. Grâce à ma compagne, nous ne fûmes pas longtemps isolés et quelques couples d'amis s'employèrent à rendre notre séjour agréable.
    Je ne sais de quelle manière je parvins à remettre à plus tard ma réflexion sur mon avenir, mais je dois convenir que je n'éprouvais alors aucune inquiétude. Je devais me dire que la vie m'accordait enfin des vacances méritées.
    Au café Old Harry's où j'arrêtais déjeuner, il y avait toujours de l'animation, comme si personne n'était pressé d'aller travailler. C'était une clientèle d'habitués. Rares étaient ceux qui, comme moi, s'installaient tranquillement à une table et dépouillaient les journaux sans mot dire. J'appréhendais le jour où quelqu'un se déciderait à m'interpeller, mais cela ne suffisait pas à me faire changer de café.
    Le patron, un petit homme dans la cinquantaine, bourru mais spirituel, me lançait de temps à autre un regard malicieux. Quelque chose dans sa démarche et son comportement me le rendait presque familier. Vers les dix heures, le café se vidait tout de même de ses habitués et quelques touristes plus timides et moins bruyants prenaient les tables près des fenêtres et sirotaient un café infect. Le patron en profitait alors pour m'adresser quelques mots et m'observer derrière ses épaisses lunettes. Un jour il me dit :
    - Vous n'êtes pas d'ici, vous ! Je gagerais même que vous parlez français.
    - En effet.
    - Vous venez de Montréal ?
    - Oui. Comment le savez-vous ?
    - Le vieux Harry sait tout.
    Il s'était aussitôt renfrogné et ne m'avait plus adressé la parole pendant plusieurs jours. Comme je ne suis pas curieux de nature, je n'avais pas cherché la cause de son attitude à mon égard. Je continuais à le saluer le matin quand j'entrais au café et je me laissais absorber par la lecture de mes journaux.
    Un jour que le café était à peu près vide, il me dit en passant près de ma table :
    - Vous êtes en vacances?
    - Quelque chose comme ça. Moi je dirais en burnout. J'avais besoin de faire le vide.
    - Pourquoi revenez-vous toujours ici ? Il y a d'autres endroits à New York pour déjeuner.
    - J'y suis venu le premier matin et ça m'a plu.
    - Vous comptez rester encore longtemps par ici ?
    - Je ne sais pas. Le temps qu'il faudra.
    Quelques jours plus tard, en se penchant au-dessus de ma table :
    - Ça a beaucoup changé, Montréal, depuis vingt ans ? Je veux dire, les rues, les édifices, tout ça ?
    - Je ne sais pas. Je n'ai pas fait attention.
    - C'est bizarre, je n'y pense jamais, mais depuis que vous m'avez dit que vous veniez de Montréal... C'est ma ville natale, vous savez...
    -Ah...
    - Oui. Je l'ai quittée il y a vingt ans. C'est pour ça que je vous demandais...
    - Je vois.
    - Vous ne me demandez pas pourquoi je suis parti ?
    - Je ne suis pas curieux.
    - Je m'en suis rendu compte. Je vous ai observé ces dernières semaines. Au début, j'ai cru que vous pouviez être de la police.
    - Moi ?
    D'un signe de la main, il me demanda s'il pouvait s'asseoir à ma table. J'acquiesçai.
    - Je peux bien vous le dire maintenant. Je suis venu ici pour échapper à la justice. J'avais une famille, un emploi, une vie rangée, mais je m'ennuyais. Alors j'ai eu l'idée de balancer tout ça. Il y avait près de cent mille dollars dans la caisse de la compagnie, assez pour investir dans un petit café comme celui-ci. Tout a marché au poil. Je n'ai jamais été inquiété. Qu'est-ce que tu penses de ça?
    - Vous avez eu de la veine. C'est rare que ça marche, ce genre de coup.
    - J'ai changé d'identité. Je m'appelais Henri Lejeune ; maintenant c'est Harry Young. Et c'est vite devenu Old Harry. J'ai rencontré une jeune fille charmante, je l'ai épousée et j'ai une nouvelle famille. Pas mal, hein? Tu en as assez de ta vie? Tu l'effaces et tu recommences. Je te dis ça un peu à cause de ton histoire de burnout. Il ne faut pas te laisser avoir, mon gars. Bon, je te laisse, il y a des clients à servir.
    Pourquoi me racontait-il cette histoire à dormir debout ? Je n'en croyais pas un mot. Si on change d'identité, on ne se contente pas d'une traduction sommaire. Et si son histoire était véridique, pourquoi la racontait-il au premier venu ? Non, ce type voulait se rendre intéressant et il avait cru m'impressionner.
    Les jours suivants, il prenait naturellement place à ma table après le départ des habitués. Son histoire s'allongeait. À Montréal, il avait fait croire à son décès pour se couvrir et permettre à sa famille de profiter de son assurance-vie. Il pensait souvent à cette première famille et il avait quelquefois eu envie d'aller rôder de ce côté sous un déguisement quelconque pour voir ce que chacun devenait. Un mythomane, me disais-je. Il a lu cette histoire dans le journal et il a décidé de se l'attribuer.
    Les semaines passaient, bientôt les mois. Je songeais à rentrer à Montréal quand notre ami Joël Cambus annonça sa visite.
    - Le printemps à New York, mon vieux, tu ne connais pas ta chance. À Montréal, on a encore de la neige jusqu'aux genoux.
    Il passa une semaine avec nous et sa bonne humeur nous enchanta. Après deux jours, je le laissai courir les rues et les boutiques avec Chantal et je repris mon propre itinéraire.
    - Jules n'allait certainement pas laisser tomber son vieux Harry toute une semaine, avait lancé Chantal quelques jours plus tard.
    Pourtant, elle savait que mon besoin de retrouver mes habitudes allait bien au-delà des êtres et de l'intérêt qu'ils pouvaient susciter. À la rigueur, le pauvre Harry représentait peu de chose pour moi. Tout au plus faisait-il partie d'un environnement devenu familier. Mais il fallut raconter à Joël l'histoire du vieux Harry, et il insista pour m'accompagner au café dès le lendemain matin.
    - Tu te rends tous les jours chez ce vieux Harry, et tu prétends qu'il ne se passe rien à New York ?
    - Rien d'intéressant pour moi, en effet.
    - C'est ce qu'on va voir.
    Après un quart d'heure dans le café :
    - Tu as raison, il est plus que banal, ton type.
    - Je te l'avais dit. Qu'est-ce que tu espérais trouver?
    - Je ne sais pas. Je cherche.
    Sa mine d'inquisiteur était comique à voir. Il plissait les yeux et examinait chacun avec un air entendu. Harry m'avait lancé au passage :
    - Alors, Montblanc, on emmène sa visite ?
    Mais il s'était abstenu de venir à notre table. J'étais plus gêné que je ne voulais me l'avouer par la présence de Cambus et j'insistai pour quitter la table dès la dernière bouchée avalée.
    Le soir, je parlai de notre retour à Montréal.
    - Justement, je voulais te dire : ne te presse pas. Ils ont tourné un film à partir du roman, il est présentement à l'affiche et il semble marcher assez bien, alors je te conseille d'attendre encore deux ou trois mois. En fait, tu devrais m'appeler avant de rentrer. De toute façon, je suppose que l'éditeur continue de mettre de l'argent à ton compte?
    - Oui, il en dépose régulièrement.
    - Alors, c'est la retraite dorée. Qu'est-ce que tu veux de plus ?

    Je ne répondis pas. Je m'étonnai du ton assuré de la voix de Cambus qui me semblait être - ironiquement - la voix de mon destin.
    En septembre, la voie fut libre et nous pûmes enfin rentrer à Montréal. Chantal reprit son poste, claironnant à tout venant les bienfaits des congés sans solde. De fait, elle rayonnait et ce n'était pas facile de savoir si c'était le séjour à New York ou la rentrée qui lui allait si bien. Je songeais que ma vie allait peut-être enfin rentrer dans l'ordre. Il n’en fut rien.
    Dès le 2 octobre, on annonça le nouveau roman de Jules Montblanc : Old Harry. J'étais suffoqué. Mais je me consolai vite en songeant que les livres publiés au Québec en sortaient rarement.
    Cette fois, Chantal fut encore plus difficile à convaincre :
    - Écoute, Jules, je ne sais pas, moi. Tu partais tous les jours à l'aube et je ne te revoyais qu'au milieu de la journée. Qu'est-ce que tu faisais de tout ton temps ? Et qui d'autre que toi aurait pu écrire l'histoire de ce vieux Harry ?
    Qui d'autre, en effet ? Chantal, peut-être, mais je ne l'imaginais pas une plume à la main.
    Quoi qu'il en soit, le livre me révéla sur Harry des détails de sa vie que j'ignorais, tels le nom de la compagnie qu'il avait soulagée de cent mille dollars, les noms et adresses des membres de sa première famille, les circonstances présumées de sa disparition, etc. Le roman ressemblait davantage à une enquête menée par un limier épris de justice et d’équité qu’à une œuvre de fiction. Certaines scènes me donnèrent le vertige : le narrateur suivant quotidiennement le même itinéraire pour se rendre chez Old Harry’s où le café était imbuvable, mes conversations avec le patron reprises presque intégralement, mais surtout les épisodes fictifs du retour de Harry à Montréal et de sa mort, rue Saint-Denis, en plein jour, dans des circonstances à peine imaginables. L'auteur, ne ménageant pas ses effets, avait décidé que le narrateur prendrait congé de son personnage en l'abattant de deux balles dans la tête, après lui avoir dit : «Ça va, mon vieux Harry, je n'ai plus besoin de toi.» Je trouvais la réalité moins cynique que la fiction. Je me trompais.
    Quelques semaines plus tard, à la une des journaux, on trouvait sous la photo de Harry Young, alias Henri Lejeune, cette vignette : «Meurtre signé Jules Montblanc.» Mon vieux Harry avait été trouvé mort, rue Saint-Denis, deux balles logées dans le crâne.
    Au procès, je tentai de raconter mon histoire, mais qui pouvait croire un romancier aussi démoniaque que moi ? J'avais beau affirmer que je n'avais jamais écrit de livre de ma vie, les preuves abondaient : l’éditeur me reconnaissait, j'avais effectivement accepté les droits d'auteur, oui, j'avais séjourné à New York, oui, j'avais déjeuné tous les jours chez Harry, tous mes gestes me condamnaient. Qui m'avait ainsi piégé et pourquoi ? J'aurais pu soupçonner Joël Cambus, mais sa déférence à mon égard me retenait de l'accabler. C'est lui qui m'avait trouvé un avocat et, chaque jour, il me faisait parvenir des mots d'encouragement. Il s'occupait de Chantal, il restait pour nous l'ami de toujours, l'appui indéfectible sans lequel je risquais de sombrer dans le découragement.
    Bien entendu, je fus condamné à vingt-cinq ans de détention ferme pour le meurtre au premier degré de Henri Lejeune.
    Un jour de visite, j'avouai à Joël que je le soupçonnais de tout avoir mis en scène pour me perdre. Sa réaction m'étonna. Il me fixa d'un regard pénétrant, sans surprise et sans colère, et dit simplement :
    - Sacré Jules !
    Après un lourd silence, je lâchai péniblement :
    - Pourquoi, Joël ? Pourquoi moi ?
    - Il y a une chose dans la vie que je ne supporte pas, mon vieux Jules, c'est la médiocrité. Ton existence était si morne, si prévisible, que de te croiser tous les matins au bureau me donnait la nausée. J'ai voulu te mettre à l'épreuve. Au début, c'était une blague, un petit événement qui te forcerait à réagir. L'occasion était belle : tu avais un nom de plume, il ne te manquait qu'une histoire à défendre. J'ai décidé de te l'offrir. Si tu avais eu le courage d'agir, les choses auraient pu en rester là. Mais tu as choisi la fuite et moi, j'ai horreur des lâches.
    - Tu es cinglé !
    - Quand je t'ai retrouvé après des mois, à New York, toujours le même, empêtré dans tes petites habitudes, imperméable à la ville, à l'agression qui t'était faite, satisfait de mettre tes pieds dans tes pas de la veille, la nausée m'est revenue, plus forte, violente cette fois. J'avais pris goût à la fiction. Elle avait un pouvoir pernicieux dans la mesure où elle te restait étrangère. Quand j'ai tenu à rencontrer ton vieux Harry, tu ne t'es même pas méfié. Pauvre Jules !
    Cambus s'est levé pour prendre congé. Je m'agrippai à la grille qui nous séparait :
    - Crapule ! Criminel ! Assassin ! Arrêtez-le ! Au secours, quelqu'un !
    Il se tourna vers moi et dit d'une voix lasse :
    - Crétin ! Andouille ! Ouais... Médiocre !... avant de se diriger d'un pas sûr vers la sortie.
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Image qui suit la souris

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