• L'enfer vécu par la famille Bourequat

    L'enfer vécu par la famille Bourequat

    Révélations:

    Incroyable mais vraie : La folle, folle, histoire de la famille Bourequat

    • 08 Mar 2012
    • Par : Mohamed Boudarham

    Proches du roi, voire confidents chouchoutés, puis ennemis jurés, les Bourequat ont tout connu : les fastes et la misère, la vie de pacha et l’enfer de Tazmamart. C’est qu’ils ont été, comme d’autres (les Oufkir, avant eux) de la terrible “philosophie” hassanienne : des punitions collectives qui n’épargnaient  personne. Et brisaient des vies, pour toujours. Pourquoi ? Comment ? Retour sur cette histoire incroyable mais vraie. 

    Tout a commencé le 8 juillet 1973, rue Villemin dans l’actuel quartier huppé du Souissi et juste en face de la villa de Raymond Sasia, l’architecte de la sécurité rapprochée de Hassan II. Le monarque s’apprête à fêter, le lendemain, son 44ème anniversaire après avoir échappé à deux attentats. La famille Bourequat, qui a toujours été dans les grâces du Palais, ne s’attendait pas à vivre l’enfer qui allait être le sien depuis que le roi en décida ainsi. A 3 h du matin, une vingtaine d’hommes, armes au poing, investissent leur villa. Ali Bourequat, qui dormait dans une chambre avec sa compagne française et leur fille de cinq ans, est emmené par les assaillants. Au petit matin, c’est au tour de ses deux frères Midhat et Bayazid d’être embarqués. 

    Enfermés puis “oubliés”

    Commence alors une lente descente aux enfers. Les trois frères Bourequat, à qui on explique d’abord qu’ils vont être interrogés par le roi, sont ballottés entre divers centres de détention de la Gendarmerie avant de finir, en avril 1974, au sinistre PF3 (Point fixe 3, l’un des plus terribles centres de torture et de détention secrète) à Rabat, où les hommes du général Ahmed Dlimi font la loi. Et quelle loi ! Ils ont à peu près droit de vie et de mort sur les ennemis (réels ou imaginaires) du régime, qui finissent entre leurs mains.

    Au PF3, les frères Bourequat côtoient ainsi Mohamed Ababou, le frère de l’homme du putsch de Skhirat en 1971, et Houcine Manouzi, célèbre syndicaliste dont le sort n’a jamais été élucidé, entre autres prisonniers. Ensemble, ils planifient la célèbre évasion, avortée, du 13 juillet 1975, qui leur vaut de nouvelles années de détention, toujours dans le secret et en l’absence de tout jugement. En 1981, les trois frères atterrissent au mouroir de Tazmamart, essentiellement peuplé par d’anciens putschistes. Le pire, c’est que, contrairement à leurs compagnons d’infortune, les Bourequat ne savent même pas de quoi on les accuse au juste. Et aujourd’hui encore, les versions diffèrent sur la raison exacte qui a poussé Hassan II à les enfermer, ensuite à les “oublier” pendant plus de 18 ans. Voire, pire encore, à aller jusqu’à séquestrer leur maman, pourtant cousine lointaine de Mohammed V, ainsi que leur sœur, pendant près de deux ans.

    Quand Moulay Hassan faisait le chauffeur…

    Au départ, rien ne pouvait laisser penser que cette famille allait subir, un jour ou l’autre, les foudres du Palais. De solides liens étaient tissés, en effet, entre les Bourequat et la famille royale. Fin des années 1940, début des années 1950, le père, Mohamed Abderrahmane, transmet régulièrement de précieuses notes de renseignements à Mohammed V. Il l’informe de tout et de rien. “Avec ma mère, ils allaient souvent à la rencontre du sultan, près de l’Agdal, et c’est Moulay Hassan, alors prince héritier, qui faisait parfois le chauffeur !”, se souvient Midhat, l’aîné de frères Bourequat. La mère, Amina Alaoui, est souvent invitée au palais où elle a libre accès aux appartements réservés aux femmes. Avec l’établissement du gouvernement de Vichy, quand le père Bourequat, sanctionné, se retrouve sans rentrée d’argent, c’est Mohammed V en personne qui subvient aux besoins de la famille et pousse la bienveillance jusqu’à acheter une bicyclette à Bayazid.

    Bien entendu, “l’amitié” entre les deux pères rejaillit sur leurs enfants, qui se fréquentent au lycée. Ali et Midhat, notamment, partagent les virées de Moulay Hassan dans les boîtes de nuit de Témara et Skhirat. Les “gosses” se côtoient longuement à Paris, aussi, lors des négociations ayant précédé l’indépendance, tout au long des années 1950. Après le retour d’exil de Mohammed V, le père Bourequat est même chargé d’opérer une sorte de purge dans les milieux de la police, preuve de la confiance que lui accorde alors le sultan.

    La belle vie se prolonge pour les Bourequat. Ils obtiennent un quasi-monopole sur l’importation de plusieurs produits et leur commerce est plus que florissant (pneus, marbre, biens d’équipements). Ali devient inséparable de la princesse Lalla Nezha, au point qu’on le prend pour son secrétaire particulier. Bayazid s’associe avec le mari d’une autre princesse, et les deux hommes réussissent à obtenir l’accord des Anglais pour installer une chaîne de montage de la célèbre marque automobile Austin au Maroc. La mère, elle, est partout reçue avec les égards dus à une princesse. “Elle ne craignait rien ni personne, et elle n’a jamais été tendre avec de hauts responsables, comme Moulay Hafid Alaoui qu’elle traitait de tous les noms et en public”, se rappelle Midhat. Le puissant général aurait-il voulu se venger, des années plus tard, au moment où Ahmed Dlimi a cherché à piéger le père Bourequat, coupable d’être proche, trop proche, du Palais ? Tout porte à le croire. Mais une chose est sûre, après des années fastes, c’est un long cauchemar qui attend toute la famille Bourequat.

    La main de Dlimi

    Dans son livre Notre ami le roi (Gallimard, 1990), Gilles Perrault consacre un chapitre aux frères Bourequat, ces golden boys de nationalité française qui, d’intimes des princes, se sont retrouvés parmi les emmurés de Tazmamart. L’auteur émet plusieurs hypothèses pour tenter d’expliquer l’acharnement de Hassan II à leur égard. La première évoque une embrouille financière impliquant le Palais, avec les Bourequat dans le rôle de mauvais témoins. Hassan II, pour faire oublier une affaire embarrassante, aurait décidé d’emprisonner les trois frères. La deuxième hypothèse parle carrément d’un complot fomenté par Oum Sidi (la mère du roi) pour l’éloigner de Latifa, son épouse, et où il aurait été question de magie noire. Mis au courant par les Bourequat, Hassan II aurait vu rouge et décidé, sur le champ, de “retirer de la circulation” les trois frères et de manière définitive.

    Mais Perrault n’est pas le seul à émettre des hypothèses. Les compagnons des Bourequat, et témoins de l’époque, aussi. L’un d’eux, qui a refusé d’être cité, nous explique : “Tout cette histoire est éminemment personnelle. Entre le prince héritier (Moulay Hassan) et les frères Bourequat, il y avait des histoires comme il peut y en avoir entre des jeunes gens bien nés. Et puis, du vivant de Mohammed V, le père Bourequat était chargé de consigner des rapports sur les fréquentations du prince héritier. Tous ces rapports, auxquels au moins l’un des fils Bourequat a apporté sa contribution, n’étaient pas favorables à Moulay Hassan, qui a dû s’en rappeler à un moment ou à un autre”.

    Le rapport qui change tout

    Pour sa part, Midhat Bourequat insiste sur la version du “complot”. Découvrant un coup d’Etat en préparation (par le tout-puissant Dlimi, devenu pratiquement le numéro 2 du régime depuis la liquidation d’Oufkir) contre Hassan II, l’aîné des Bourequat décide d’avertir le Palais. Sur la base des informations fournies par l’ancien gouverneur d’Agadir, Hassan Zemmouri, il transmet d’abord un premier rapport au roi par le biais de son frère, Ali.

    “Dans ce rapport, j’avais codé des noms et, par la suite, Hassan II avait rencontré mon frère (Ali) près de la petite villa qui servait de clinique dans l’enceinte du Méchouar. Pourquoi le Méchouar ? Parce que nous nous méfiions des bureaux et même des voitures que Dlimi avait l’habitude de truffer de micros”, nous explique l’aîné des Bourequat. Hassan II demande plus de détails et un deuxième rapport lui est adressé quelques jours plus tard. Sauf que, cette fois, le protocole a changé : Ali Bourequat se rend au palais de Skhirat et il est conduit par le “valet de pied” du roi. Passé le premier barrage, il remet le rapport au domestique de Hassan II et on le prie, alors, d’attendre au “Calypso”, un célèbre café du coin. Trois heures plus tard, Ali est obligé de faire du stop pour regagner Rabat. Ce qui s’est passé entre-temps ? Personne ne le sait exactement. On ne saura jamais si le fameux rapport a été remis au roi ou intercepté par les hommes du général Dlimi. Toujours est-il que les Bourequat, Ali et Midhat en tête, commencent à faire l’objet d’une surveillance étroite. Alors que, à la base, il a cru bien faire en alertant son “ami” le roi, Midhat, principal auteur des rapports, comprend que le vent est en train de tourner. Excédé (et stressé) par la surveillance policière quotidienne, il tente même de quitter le Maroc pour Gibraltar. A Tanger, un de ses amis l’en dissuade. Moins d’un mois plus tard, il est arrêté ou, plus exactement, enlevé, lui comme ses frères Ali et Bayazid.

    Le combat de Khadija

    Les frères Bourequat ont passé de longues années de séquestration sans que rien ne soit retenu contre eux. A un ami commun, un commissaire-priseur français nommé Philippe Rheims, Hassan II aurait déclaré, un jour, que les Bourequat ont été mis “à l’abri” sur ses ordres, dans le but d’assurer… leur sécurité. Philippe Rheims, marié à l’actrice Etchika Choureau, une ancienne amie du roi, est prié de plier bagages et de quitter le Maroc juste après l’entrevue qui lui a été accordée par Hassan II à Skhirat.

    La “mise à l’abri” des Bourequat s’étale finalement sur deux décennies. Inutile de préciser que les conditions de détention sont éprouvantes... “C’était surréaliste, ils ont eu le culot de dire à nos gêoliers que nous étions des as des arts martiaux et que nous avions tué quarante policiers”, se souvient Midhat Bourequat. Menottés le plus clair de leur temps, et séparés les uns des autres, les trois frères sont (très) longtemps restés coupés du monde.

    Leur nouvelle vie, bien sûr, n’a alors plus rien à voir avec les salons huppés de Rabat, la compagnie des princes, des princesses et de la haute. Les trois frères n’ont soudain plus aucune existence officielle et leur nationalité française ne les aide en rien. Dossier classé. Halima, la plus jeune sœur, ne peut rien faire. Mais Khadija, au prix de bien des efforts, réussit toutefois à faire parler de l’incarcération de ses frères. A deux reprises, elle essaie de quitter le Maroc. En vain, même si elle justifie d’un passeport français. En avril 1981, elle réussit à quitter clandestinement le pays via Melilia puis Malaga. Elle atterrit en France où réside, alors, une partie de la famille.

    Par la suite, Danielle Mitterrand est mise au courant pour ces trois ressortissants “français” disparus au Maroc sans laisser de traces. La première Dame de France fait du bruit et Rabat crie à la manipulation, essayant au passage de court-circuiter les initiatives de Khadija Bourequat. Interpellé, le Maroc officiel assure que les Bourequat ont été arrêtés pour “chantage et trafic d’armes”, sans plus de précisions. Et quand François Mitterrand se rend au Maroc, en juillet 1982, le sort des Bourequat, entre-temps transférés à Tazmamart, ne semble plus intéresser grand-monde. 

    Le grand déballage

    Mais Khadija ne renonce pas. Elle remue ciel et terre pour être fixée sur le sort de ses frères et finit, un beau jour, par recevoir la visite, à Paris, d’un  émissaire du roi. On lui explique alors que son frère Ali a été tué lors d’une nouvelle tentative d’évasion, que Bayazid a été relâché avec la consigne de ne jamais reprendre contact avec sa famille, et que Midhat est retenu en otage… pour garantir le silence de tout le monde. Trop simple pour être vrai. En vérité, les Bourequat, dont la mère rend l’âme en 1984, croupissent dans le sinistre bâtiment B de Tazmamart, où les maladies et les mauvais traitements sont en passe de décimer un groupe d’une soixantaine de prisonniers, pour la plupart des militaires.

    C’est finalement en octobre 1991, suite à des pressions diverses, notamment de la France et des Etats-Unis, que les frères Bourequat (sauf Ali) quittent le mouroir de Tazmamart. D’abord Midhat et Bayazid, ensuite Ali. Midhat se rappelle : “En fait, nous n’étions pas libres, pas tout de suite. On nous a fait passer de Tazmamart à la base d’Ahermoumou, et cela a duré plusieurs semaines, et nous restions dans cet état de non-liberté, mais c’est comme si nous avions transité de l’enfer au paradis”.

    Enfin libérés, pour de bon, les Bourequat débarquent en France en janvier 1992. Des soins leur sont prodigués et, surtout, une protection policière sans relâche dont se charge la DST leur est assurée. La presse s’arrache les revenants qui multiplient interviews, témoignages et conférences de presse. Les Français découvrent leurs trois “compatriotes” longtemps disparus dans les geôles de Hassan II. Midhat publie rapidement Mort-vivant (éd. Pygmalion), suivi peu après par 18 ans de solitude à Tazmamart (éd. Michel Laffont) de son frère Ali. Pour rajouter à l’embarras de Rabat, les Bourequat portent plainte, à Paris, contre le régime marocain. “Il était normal qu’on demande des comptes sur ce que nous avons subi, mes frères et moi, durant toutes ces années”, se souvient Midhat. Nous sommes alors en 1993 et Hassan II, qui avait amorcé une légère détente politique, fait tout pour “effacer” l’affaire Bourequat.

    Le deal avec Hassan II…

    Officiellement, c’est le ministère des Affaires étrangères qui est chargé de traiter avec les Bourequat. Mais ce n’est pas Abdellatif Filali, premier diplomate du pays, mais Driss Basri, ministre de l’Intérieur, qui mène la danse. Le Palais porte son choix sur son avocat attitré, Mohamed Taïeb Naciri (prédécesseur de Mustapha Ramid au ministère de la Justice), pour négocier avec les trois frères. Avec une consigne formelle : faire l’impossible pour éviter un procès en justice. Les deux parties conviennent d’un dédommagement de 150 millions de dirhams à verser aux Bourequat. Un premier versement est effectué à Genève, en Suisse. “Mais il n’a jamais été question que l’on se taise, et puis aucune somme d’argent ne saurait nous indemniser pour notre calvaire”, précise Midhat. De son côté, Ali soutient que les frères n’ont jamais reçu l’intégralité du “dédommagement” annoncé. Vrai ou faux, ce point figure parmi les nombreuses énigmes qui entourent, aujourd’hui encore, la trajectoire des frères Bourequat.

    Mohamed Abderrahmane. L’autre Bourequat

    Le père des Bourequat est né en 1895 dans la région de Kairouan de père tunisien, officier de l’armée, et de mère turque. Pour alléger le fardeau du couple, trois garçons, dont le père des Bourequat, sont pris en charge par leur oncle maternel qui les inscrit à l’académie militaire d’Istanbul. A leur sortie de cette académie, les trois jeunes officiers désertent l’armée et le jeune Mohamed Abderrahmane, devenu de facto turco-tunisien, sillonne le monde (France, Egypte, Liban, Angleterre). Dans les années 1920, il s’installe au Maroc et travaille d’abord dans des mines de la région d’Oujda. Il finit par être recruté par la police française et se spécialise dans le contre-espionnage. Fort de sa formation en renseignement et en topographie, et fraîchement marié, il multiplie les déplacements à travers le Maroc où il forme et supervise des équipes d’agents. Ses déplacements lui permettent de connaître les responsables, marocains ou français, qui comptent dans le pays. Son mariage avec une alaouite et son amitié avec l’un des demi-frères de Mohammed V lui ouvrent les portes du palais. C’est le début d’une longue collaboration que les autorités du protectorat voient d’un mauvais œil. Mis à la retraite anticipée en 1948, le père Bourequat reste proche du Palais et Mohammed V se tourne vers lui, à l’indépendance, pour la formation du noyau dur des services secrets marocains. Le général Ahmed Dlimi figure d’ailleurs parmi ses anciens élèves et, à l’état-major des embryonnaires FAR, son bureau jouxtait celui du prince héritier Moulay Hassan. Le père des Bourequat est mort en 1963, à une époque où sa famille vivait encore dans le faste…

    L’après-Tazmamart. Que sont-ils devenus ?

    Après leur libération en septembre 1991, et leur arrivée en France début 1992, les Bourequat ont connu des fortunes diverses. Midhat et Bayazid résident toujours, ensemble, à Paris. Malgré ses 80 ans et les quelques centimètres perdus (tassement vertébral) suite à son long séjour à Tazmamart, Midhat semble mieux tenir le coup que Bayazid, son cadet, toujours sous le choc des années passées en prison. Midhat, aîné de la fratrie, est devenu par la force des choses le porte-parole des siens. Ali, quant à lui, a choisi de s’exiler, avec sa compagne, aux Etats-Unis en 1995. Il s’installe d’abord au Texas avant d’opter pour la Caroline du Nord où il réside toujours. Ali a effectué un passage en France pour s’occuper d’une sœur malade, avant de repartir aux Etats-Unis, où l’on n’a plus entendu parler de lui. A l’exception de l’époque, trouble, où le chargé de mission au Palais, devenu “opposant” (et prétendant, à tort, être le fils de Hassan II), Hicham Mandari, a pris contact avec lui. Des contacts restés sans lendemain et Mandari, de cavale en cavale, a fini par être assassiné, un beau jour de l’été 2004 sur la Costa Del Sol espagnole... 

    Destins croisés. Une famille marocaine (et internationale)

    L’union de Mohamed Abderrahmane Bourequat et Amina Alaoui a produit huit enfants au total. Et si Midhat, Ali et Bayazid sont connus suite à leur emprisonnement, en plus de Khadija qui a subi le même sort avec sa mère, les autres Bourequat restent des inconnus. Nora, l’aînée de toute la fratrie, est décédée, laissant derrière elle 11 enfants, fruits de son mariage avec un ressortissant algérien. Omar, qui a travaillé à la télévision nationale et collaboré en même temps avec la police, est décédé durant la détention de ses frères. Taha, lui, était un as de l’informatique qui a fait ses preuves en Australie et aux Etats-Unis. Il est décédé en Tunisie dans les années 1980. Khadija vit aujourd’hui à Paris. Et c’est aussi dans cette même ville qu’a fini par s’installer la plus jeune des Bourequat, Halima, où elle se fait soigner d’une longue maladie.

     

     La grande petite évasion

     

    Dans la nuit du 12 au 13 juillet 1975, les frères Bourequat tentent de s’enfuir du Point fixe 3 (PF3, haut lieu de la torture et de la détention secrète durant les années de plomb), avec quatre militaires, en plus du syndicaliste Houcine Manouzi. Les militaires se chargent de maîtriser les gardes et tout le monde escalade l’enceinte de ce centre, haute de 4 mètres. Hassan II, alerté, remue ciel et terre pour retrouver les fugitifs qui n’ont fait, pour la plupart, que tourner en rond avant de revenir à leur point de départ. Au petit matin, les frères Bourequat sont facilement repris, en plus du colonel Mohamed Ababou, du capitaine Mohamed Chellat et de l’aspirant Ahmed Mrizeg. Quelques jours plus tard, sont arrêtés, à la périphérie de Rabat, l’adjudant Akka Harrouch et Houcine Manouzi. Le premier est rapidement exécuté et le deuxième disparaît pour toujours (aujourd’hui encore, la famille Manouzi ignore le sort exact de Houcine). “De retour au PF3, le général Dlimi, arme au poing, ouvrait des cellules au hasard et tirait dans le tas. On aurait pu tous y passer…”, se souvient Midhat Bourequat.

    Conditions de vie. Tazmamart ou Tazmamort ? 

    Quand les Bourequat arrivent à Tazmamart en 1981, la mort fait des ravages. 19 prisonniers du bâtiment B sont déjà morts et 7 autres allaient suivre. Plus ou moins bien conservés après huit ans de détention, les trois frères ont succombé aux mêmes maux qui sévissent dans le bagne : malnutrition, absence totale de lumière, de soins, un isolement total, etc. aussi étonnant que cela puisse paraître, l’arrivée des Bourequat dans le mouroir a été vécue comme une sorte d’évènement, une “bouffée d’oxygène” comme l’écrit Ahmed Marzouki, un autre emmuré, dans son livre Cellule 10 (2000, Tarik éditions - Paris Méditerrannée). Ils ont d’abord apporté des nouvelles “fraîches” sur le Maroc et sur une période de huit ans. Mais ils ont surtout aidé les autres, ceux qui étaient là avant, à garder le moral grâce à leurs interminables histoires sur les pays et les villes qu’ils ont visités, et Paris en particulier. Rattrapé par la maladie, Midhat passe près de sept ans en position assise et perd ainsi près de 20 centimètres. Ali n’arrive plus à se relever et Bayazid est terrassé à son tour par la malnutrition et des troubles dus à l’isolement. Transférés au bâtiment A, et avec la garde qui commence à “s’humaniser”, les Bourequat peuvent enfin compter sur l’aide de quelques codétenus et notamment le sergent Bouchaïb Skiba et le lieutenant Abdelaziz Daoudi.

    De père en fils. Les zones d’ombre

    L’histoire de la famille Bourequat est pleine de mystères. A commencer par le père, Mohamed Abderrahmane Bourequat, dont aucun document officiel n’évoque le nom alors que son rôle a été déterminant à plusieurs égards, ne serait-ce que par le fait qu’il ait contribué à mettre en place les services de renseignements marocains. Même au sein de sa famille, personne ne sait pourquoi il avait choisi des prénoms doubles (arabes et français) à ses fils, Midhat-René, Bayazid-Jacques et Ali-Auguste. Mieux encore : pourquoi n’a-t-il pas cherché à obtenir la nationalité marocaine pour lui et sa progéniture ? Et enfin, que deviennent les avoirs des Bourequat, disparus avec leur incarcération : comptes bancaires, dépôts pleins de marchandises, voitures…  Autant de mystères auxquels on ne trouve aucune réponse. Même de la part des premiers concernés qui ne semblent toujours pas prêts à tout révéler..

---------------------------------------

Image qui suit la souris

Image qui suit la souris