• L'histoire de la littérature française

    Histoire de la littérature française
    Le Moyen Âge (476-1453)

    La fin de l’Empire romain d’Occident marque le début du Moyen Âge. Les Goths, les Vandales et les Huns envahissent Rome. Les villes romaines, avec leur système d'aqueducs et d'égouts, sont pillées, ravagées. L'Europe, unifiée autrefois sous l'égide des Césars, se divise en de multiples états indépendants, dont les chefs s'autoproclament rois. 

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    Charlemagne (742-814)

    Après trois siècles de guerres territoriales continuelles entre peuplades, d'invasions, d'anarchie, un roi des Francs s'impose aux autres : Charlemagne. Il s'efforce de recréer l'Empire romain tel qu'il était sous les Césars. Il agrandit le territoire des Francs, soutient le pape (qui le couronnera roi des Lombards et le sacrera empereur d'Occident en 800).

    Charles le Grand a réformé beaucoup d'institutions et en a instauré nombre d'autres. Il s'est affairé à organiser l'Empire, étroitement surveillé par ses émissaires. Ses « compagnons », les comtes, lui rapportaient à Aix-la-Chapelle ce qui se passait dans les confins du royaume. Selon la légende, on lui devrait aussi l'école obligatoire : il a en fait permis l'accès à l'instruction publique aux moins fortunés, en encourageant fortement les enfants à apprendre plus que lui ne l'avait fait (il ne sut jamais écrire).

    Après trois siècles de guerres territoriales continuelles entre peuplades, d'invasions, d'anarchie, un roi des Francs s'impose aux autres : Charlemagne. Il s'efforce de recréer l'Empire romain tel qu'il était sous les Césars. Il agrandit le territoire des Francs, soutient le pape (qui le couronnera roi des Lombards et le sacrera empereur d'Occident en 800).

    Charles le Grand a réformé beaucoup d'institutions et en a instauré nombre d'autres. Il s'est affairé à organiser l'Empire, étroitement surveillé par ses émissaires. Ses « compagnons », les comtes, lui rapportaient à Aix-la-Chapelle ce qui se passait dans les confins du royaume. Selon la légende, on lui devrait aussi l'école obligatoire : il a en fait permis l'accès à l'instruction publique aux moins fortunés, en encourageant fortement les enfants à apprendre plus que lui ne l'avait fait (il ne sut jamais écrire).

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    Le Moyen Âge (476-1453)

     

    Cette époque comprend dix siècles. Elle est donc marquée par de nombreux changements, les hommes de l’an 500 étant fort différents de ceux de l’an 1450.

    Selon les historiens, trois événements majeurs ont marqué le Moyen Âge :

    • l'émergence des pays et des peuples européens ;
    • le développement des villes ;
    • la naissance de l'université.

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    La Féodalité

    À une époque où la notion de liberté individuelle est à peine concevable et où les connaissances scientifiques sont embryonnaires, ce sont le système social et les conceptions religieuses qui déterminent la manière dont vivent les hommes et les femmes, et leur façon de percevoir le monde qui les entoure.

    La société du Moyen Âge est une société fortement hiérarchisée, fondée sur la transmission héréditaire du pouvoir, des titres et de la richesse. Au XIIe siècle, la société est divisée en trois classes ou ordres : les clercs et les hommes d’Église, les guerriers (seigneurs et chevaliers) et les « travailleurs », qui sont paysans, artisans, etc. Deux de ces classes se disputent le pouvoir : les guerriers et les hommes d’Église. Dans les faits, toutefois, aucune de ces trois classes n’est plus importante que les autres, puisqu’elles sont interdépendantes. En effet, ceux qui travaillent ont besoin de la protection des guerriers, qui ont, en retour, besoin du fruit des labeurs des paysans et des produits des artisans. Quant aux hommes d’Église, ils ont besoin à la fois de la protection des chevaliers et du travail des paysans et des artisans. En retour, les deux autres ordres ont besoin de l’Église pour s’assurer du bien-être de leur âme et obtenir la « vie éternelle ».

    Ainsi, la féodalité est un moment particulier dans l’histoire occidentale qui est la conséquence directe de la dissolution de l’autorité publique, assumée jusqu’alors par le roi. En effet, l’affaiblissement de la royauté au IXe siècle change les rapports politiques et, peu à peu, le pouvoir de commander, de rendre justice et de taxer les gens du commun se répartit entre de petites cellules autonomes construites autour des châteaux. Les seigneurs de ces domaines (qui sont parfois très vastes) ont coutume de les séparer en plus petits lopins, qu’ils font cultiver par des paysans libres. Ces parcelles de terres sont appelées fiefs – en fait, le mot « féodalité » est apparu au XVIIe siècle pour qualifier ce qui se rattache au fief. C’est donc dire que la société et l’économie du XIIe siècle sont fondées sur l’exploitation des paysans par l’aristocratie dans le cadre de la seigneurie. Même si la terre ne leur appartient pas, les paysans peuvent en garder les fruits ; ils doivent cependant remettre une partie de leur récolte au seigneur et payer pour divers services (entre autres, pour traverser les ponts et pour l’utilisation du moulin seigneurial).

    La féodalité est donc un régime économique et politique : le roi divise ses terres en fiefs qu’il distribue à ses barons à la condition expresse que ceux-ci les défendent. À leur tour, les barons divisent ces espaces en territoires plus petits, que les serfs (paysans libres) cultivent pour eux. C’est toute une pyramide qui se construit alors, chaque homme détenant sa terre d’un autre, plus puissant que lui.

    Entre eux, les hommes sont liés par le serment de fidélité, prononcé au cours de la cérémonie de l’hommage. Il s’agit d’un contrat liant deux personnes par un serment de protection et de travail (le fort protège le faible, qui travaille pour lui). Le seigneur le plus puissant, le suzerain, reçoit l’hommage du seigneur plus faible ou du simple paysan, qui devient son vassal. En échange, il l’investit d’un fief. Au cours de la cérémonie, le vassal, sans armes, s’agenouille devant son suzerain, place ses mains jointes dans les siennes en signe de soumission et se déclare son « homme ». Le suzerain le relève, lui donne un baiser sur la bouche (signe de paix) et lui remet un objet (un bâton ou une lance, souvent) symbolisant le fief – c’est l’investiture. Puis, le vassal jure sur les Évangiles ou sur des reliques qu’il sera fidèle à son suzerain. Dans les premiers temps de la féodalité, le fief revient au suzerain à la mort du vassal. Il peut alors le donner à un autre de ses vassaux ou aux descendants du défunt. Peu à peu, cependant, les vassaux prennent l’habitude de le transmettre en héritage à leurs descendants, de sorte que le fief devient héréditaire. Mais, justement, comme les vassaux le retransmettent à tous leurs fils et à toutes leurs filles, ils morcellent et appauvrissent les domaines.

    Les deux personnes unies par l’hommage ont des devoirs l’une envers l’autre, elles ont des obligations réciproques. Le vassal doit à son suzerain le service d’ost (l’assistance militaire : il doit rejoindre son seigneur avec ses hommes, en cas de guerre), le service de cour ou de conseil (il doit siéger à la cour ou au tribunal) et l’aide aux quatre cas, c’est-à-dire une aide financière spéciale (pour la rançon, l’armement du fils aîné, le mariage de la fille aînée ou le départ pour la croisade)1. Le suzerain, quant à lui, doit à son vassal aide et protection et ne doit commettre aucune injustice à son égard. À cette protection on ajoute habituellement le devoir d’entretien, c’est-à-dire qu’il lui revient de fournir à son vassal de quoi vivre, ce qu’il fait le plus souvent en l’investissant d’un fief. En fait, le seigneur joue souvent un rôle économique puisqu’il aménage le territoire en construisant moulins et étangs, met en place une administration, avec des « officiers », percepteurs de redevances et juges. Ainsi, avant de s’organiser autour de l’église, la ville naissante s’organise autour du château fort... souvent loin de l’image qu’on s’en fait2.

    Le lien d’hommage unit les deux hommes toute leur vie, sauf manquement de la part de l’un ou de l’autre à ses obligations. Celui qui rompt sciemment le contrat peut être accusé de félonie ; pour le vassal, cette accusation peut mener à la confiscation par le suzerain de son fief.

    L’organisation féodale a pu causer parfois quelques problèmes. En effet, que faire quand on est lié à plusieurs seigneurs qui se font la guerre entre eux ? C’est le concept d’hommage-lige qui a permis de répondre à cette épineuse question : il s’agit de l’hommage principal, celui qu’il faut respecter en priorité. (Mais il est même arrivé que certains vassaux se voient dans une situation où les deux seigneurs dont ils étaient les hommes-liges entrent en guerre...)

    Le roi, bien sûr, est au-dessus de cette organisation sociopolitique, puisqu’il est « élu par Dieu ». En fait, le roi, au départ simple suzerain, se voit conférer une autorité supérieure, une autorité incontestable par le sacre. Toutefois, l’hérédité du fief fait en sorte que la puissance du roi diminue puisque certaines terres lui échappent ; ses revenus diminuent d’autant, comme les hommes à sa disposition pour le service d’ost. En n’ayant pas la puissance militaire pour faire valoir son droit divin, il est souvent plutôt une figure symbolique qu’un roi tout-puissant comme on en verra plus tard (comme Louis XIV, par exemple).

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    Les Caractéristiques de la société féodale

    La société médiévale est fondée sur la transmission héréditaire du pouvoir, des titres et de la richesse. Elle présente donc une structure hiérarchique rigide. La société est divisée en trois classes ou ordres :

      • ceux qui prient, c'est-à-dire les clercs et les hommes d’Église 
      • ceux qui combattent et qui dirigent, les guerriers (chevaliers et seigneurs) 
      • ceux qui travaillent, soit les paysans et les artisans.

    Ce monde est très cloisonné. Chacun y est le vassal de quelqu'un d'autre, c'est-à-dire son subalterne : le serf est soumis à son seigneur ; l'écuyer, à son chevalier ; le chevalier, à son roi ; l'amant courtois, à sa dame. L'Église elle-même est calquée sur ce modèle.

    C'est l'hommage qui lie les hommes entre eux. Il s'agit d'un contrat liant deux personnes par un serment de protection et de travail (le fort protège le faible, qui travaille pour lui). En fait, les deux personnes unies par l'hommage ont des devoirs l'une envers l'autre, elles ont des obligations réciproques. Le vassal doit à son seigneur :

      • le service d'ost - l'assistance militaire ;
      • le service de conseil (siéger à la cour ou au tribunal) ;
      • l'aide aux quatre cas, c'est-à-dire une aide financière spéciale (pour la rançon, l'armement du fils aîné, le mariage de la fille aînée ou le départ pour la croisade).

    Le seigneur, quant à lui, doit à son vassal :

      • la protection 
      • l'entretien (c'est-à-dire qu'il lui fournit de quoi vivre, le plus souvent une terre avec des paysans - un fief).

    Il faut savoir que ces serments ne peuvent être rompus, sous peine d'être accusé de félonie. Cela peut causer parfois quelques problèmes. En effet, que faire quand on est lié à plusieurs seigneurs qui se font la guerre entre eux ? C'est le concept d'hommage-lige qui permet de répondre à cette épineuse question ; il s'agit de l'hommage principal, celui qu'il faut respecter en priorité.

    Le roi, bien sûr, est au-dessus de cette organisation sociopolitique, puisqu'il est élu par Dieu…

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    La religion au XIIe siècle

    Il est difficile de s’imaginer l’importance de la religion du Moyen Âge, tant elle ressemble peu à celle qu’elle occupe aujourd’hui. Mais, à une époque où les gens ne savaient ni lire ni écrire, où les saintes Écritures étaient réservées aux seuls gens de robe (clercs, prêtres, etc.), où un pape pouvait excommunier un roi, la religion était le point d’ancrage de la politique, de la vie quotidienne, de la société : elle était le principal ciment social, puisque tous avaient la foi.

    La religion chrétienne1 du XIIe siècle n’est, bien sûr, pas celle des origines. Les disciples du Christ ont propagé la bonne parole, ont baptisé. Ceux qu’on appelle les Pères de l’Église2 ont formulé, d’après leur interprétation de la Bible, une série de règles qu’on appelle des dogmes, auxquels on doit obligatoirement croire. Certaines de ces croyances ont amené des divergences d’opinion, voire de graves disputes. C’est ainsi que se sont séparées les Églises d’Orient et d’Occident au XIe siècle et qu’a eu lieu le grand schisme d’Occident au XIVe siècle.

    Au XIIe siècle, le christianisme semble à la fois simple et complexe. D’une part, son manichéisme est flagrant ; la vision du monde qu’il sous-tend est ainsi fort simple et ressemble un peu à celle du cinéma américain contemporain : il y a le bien et le mal qui s’opposent. Les bons vont au Paradis et les méchants, en Enfer. Pour ceux qui ne sont pas tout à fait méchants, qui ont cherché à racheter leurs fautes d’une quelconque façon, on a inventé à cette époque un endroit transitoire : le Purgatoire, lieu où l’homme expie ses péchés grâce aux prières que les vivants disent pour lui, et où il attend la délivrance... parfois jusqu’au jugement dernier. La représentation de Dieu qu’on se fait aussi est fort simple : c’est un Dieu juge, qui récompense ou qui punit, qui voit tout et qui sait tout. D’autre part, le christianisme est déjà complexe dans ses dogmes et dans son culte, auquel on reviendra un peu plus loin. La liturgie du XIIesiècle était tout de même assez près de ce qu’elle est aujourd’hui, à la différence près que la messe était dite en latin et qu’il était, bien sûr, obligatoire d’y participer, à moins d’avoir une dispense du curé. La confession annuelle a été rendue obligatoire à peu près à cette époque et elle seule permettait la communion : c’est donc dire que la communion n’était pas si courante.

    Au Moyen Âge, la religion occupe ainsi une place plus qu’importante : elle est le moteur de la vie quotidienne. En effet, on remarquera d’abord que c’est elle qui marque le passage du temps. Non seulement compte-t-on les années depuis la naissance du Christ (on parle alors d'anno domini), mais on ponctue les années elles-mêmes de fêtes religieuses : Noël, Carême, Pâques, Pentecôte, etc. Elle encadre aussi la vie humaine par les sacrements : baptême à la naissance, confirmation du jeune adulte, confession (pénitence) et communion (eucharistie) annuelles, mariage, extrême-onction du mourant. Elle a de plus une fonction de protection, à travers le culte des saints. Les hommes du Moyen Âge avaient, de fait, une croyance qui peut paraître aujourd’hui quelque peu superstitieuse : ils pensaient que, du haut des cieux, les saints les regardaient et que, s’ils les invoquaient au bon moment, s’ils portaient une médaille les représentant ou une de leurs reliques, s’ils se rendaient en pèlerinage à un lieu spécifique pour chaque saint, ceux-ci pouvaient empêcher qu’il ne leur arrive malheur. D’ailleurs, chaque corps de métier avait son patron, c’est-à-dire qu’il était représenté par un saint. C’est ainsi que s’est développé un culte assez complexe, chaque saint ayant sa spécialité3. Il fallait surtout faire attention de ne les pas vexer, puisqu’il arrivait qu’un saint se venge de n’avoir pas été appelé au secours – ou d’avoir été confondu avec un autre ! De la même manière, on faisait de nombreuses processions dans les villages pour se protéger des tempêtes, de la sécheresse, des famines et de la peste ou pour remercier le ciel des bonnes récoltes de l’année. La religion jouait enfin un rôle important dans l’art médiéval, puisque la Bible, si elle n’était lue que par les seuls prêtres et moines, était source d’inspiration tant pour les peintres que pour les écrivains, musiciens, sculpteurs et architectes, qui illustraient pour le peuple les histoires et les leçons religieuses.

    Si elle est importante dans la vie personnelle de l’homme et dans celle du village, la religion a trois champs d’influence majeurs. Elle est d’abord une puissance spirituelle. En effet, si étrange que cela puisse paraître, il revient aux gens de robe de prier – et c’est dans ce sens que la société du Moyen Âge est divisée en trois ordres. C’est que seuls ceux qui ont étudié connaissent les mots pour s’adresser à Dieu au nom de ceux qui se battent et de ceux qui travaillent. Il est donc normal que ce soit eux qui définissent la foi et la morale. Ils ont, en quelque sorte, les clefs du Paradis, puisqu’ils peuvent jeter l’anathème sur quiconque ou excommunier ceux qu’ils jugent indignes. Ils peuvent même convaincre quiconque d’hérésie4 (l’utilisation de la questio, la torture psychologique et physique, est alors permise) et le remettre à la justice en recommandant la sentence à être exécutée. Contrairement à ce que l’on croit habituellement, peu de gens sont brûlés pour hérésie au Moyen Âge – c’est plus tard qu’auront lieu les grands autodafés. Toutefois, le droit médiéval est fondé sur l’image présentée plus haut d’un Dieu juge. En effet, on a la croyance que le Tout-Puissant est du côté des justes – c’est d’ailleurs pourquoi le duel judiciaire semble justifié aux yeux de l’homme du XIIe siècle. Par exemple, pour distinguer le coupable de l’innocent, on les marque tous deux au fer rouge : Dieu guérira plus rapidement l’innocent ; de même, on n’a qu’à jeter une personne dans l’eau pour savoir si elle est innocente : si c’est le cas, elle coulera, car l’eau rejette les éléments impurs. La religion est aussi une puissance intellectuelle et culturelle. Les clercs jouent un rôle culturel important, puisqu’ils sont les seuls à savoir lire et écrire. Ils sont les intellectuels du XIIe siècle et ont pour mission de préserver la culture et de faire progresser la « science » en étudiant et en commentant plus en profondeur la Bible, les Pères de l’Église et Aristote. La religion est enfin une puissance économique. En effet, les monastères que font construire les nombreux ordres religieux et la culture des vastes terres sur lesquelles ils sont édifiés emploient nombre de travailleurs. Les religieux prélèvent aussi une dîme, c’est-à-dire que tous doivent remettre une partie de leur avoir chaque année pour contribuer au salaire des officiants et à l’entretien de l’église. Cela a amené les dirigeants spirituels à amasser une fortune considérable, surtout en terres (que beaucoup de propriétaires ont léguées à l’Église plutôt qu’à leurs enfants pour s’assurer d’une place au Paradis), et à vivre dans une ostentation qui amènera plusieurs protestations (d’où sont nés les ordres mendiants comme les frères franciscains) et, à la Renaissance, la Réforme – la création du culte protestant.

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    Les clercs et l'Église

    Au Moyen Âge, le « clerc » (du latinclericus, signifiant « qui est instruit ») est une personne qui a fait des études. Il appartient à l'élite des gens qui savent lire et écrire. Il ne relève pas obligatoirement du clergé et n'a pas nécessairement été ordonné prêtre, mais beaucoup de clercs sont en fait appelés à exercer le sacerdoce au sein de l'Église.

    L'influence de l'Église chrétienne est fondamentale, à cette époque. C'est une puissance spirituelle, qui définit la foi et la morale de chacun. Mais c'est en même temps une puissance intellectuelle et culturelle, puisqu'elle établit les fondements de la philosophie, de la représentation du monde et de l'histoire à travers son interprétation de la Bible. Paradoxalement, l'Église est aussi une puissance temporelle, avec ses nombreux monastères et lieux de cultes, ses terres à perte de vue, son armée de chevaliers prête à la défendre : l'Église représente un pouvoir politique, économique et même militaire important. Et que dire de son influence dans l'art, de l'architecture à la sculpture en passant par la peinture, la musique et la littérature ?

    Sans qu'elle soit réellement remise en question, l'autorité de l'Église sera parfois contestée de l'intérieur. Les ordres mendiants (les franciscains, par exemple) prêchent, dans les villes, un retour à la chrétienté originelle dont elle a dévié depuis longtemps (prêtres mariés ou en concubinage, accumulation de richesses, interprétation de la parole sacrée, nombreux sont les sujets de reproche). Malgré quelques crises, l'Église demeure l'institution la plus stable du Moyen Âge et exerce une influence déterminante sur la formation de la France et de sa littérature.

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    La Chevalerie

    La chevalerie est une caste supérieure de guerriers au code moral très strict, et se donnant pour mission de protéger la veuve et l’orphelin.

    Au cours du XIesiècle, dans tout l’Occident chrétien, se développe une nouvelle classe sociale, celle des chevaliers. En fait, pour être juste, on devrait dire la caste des chevaliers, car les chevaliers n’ont jamais fait partie de la grande classification qui va de soi au Moyen Âge parce qu’au départ, ils sont recrutés dans toutes les classes. Ils sont d’abord et avant tout des spécialistes de la guerre, rassemblés autour des maîtres du pouvoir, les aidant à défendre le territoire et à maintenir la paix.

    La guerre au XIIe siècle n’est pas seulement une lutte opposant deux peuples, comme c’est souvent le cas aujourd’hui. Elle est intégrée à la vie quotidienne, conséquence, souvent, du régime féodal. Quelles qu’en soient les motivations, elle est un facteur de troubles et d’insécurité, provoquant la misère et la famine du peuple, qui ne participe pas à la lutte, mais en subit toutes les retombées économiques et morales. À cela, bien entendu, il faut ajouter le désordre intérieur : en toute époque de crise et d’insécurité, il faut survivre, d’où l’apparition d’un banditisme qui prend les formes les plus diverses. La chevalerie aurait donc été créée pour garantir la société de tous les désordres, intérieurs et extérieurs. Son code moral lui impose la protection de la veuve et de l’orphelin, c’est-à-dire de tous les démunis.

    Si, au départ, le chevalier provient de n’importe quelle couche de la société, la chevalerie se trouve peu à peu rassemblée par sa situation privilégiée au faîte de l’édifice politique et social. En effet, l’évolution récente de l’art de la guerre a fini par rendre plus efficaces les combattants dont l’armement était complet – armement dont la pièce maîtresse était le cheval. Rapidement, donc, les chevaliers se sont élevés au-dessus de la piétaille. Même si tous deux font la guerre, il ne faut pas confondre chevalier et soldat : le chevalier ne touche pas de solde. On comprend donc qu’au XIIesiècle, seuls les plus riches peuvent posséder un cheval et tout l’équipement nécessaire (la lance et l’épée, l’écu, le heaume et le haubert). La caste des chevaliers, déjà étroite, s’est refermée progressivement jusqu’à se réserver le titre, transmis de génération en génération. Ainsi, il existe une justification démocratique de l’aristocratie : les meilleurs et les plus forts ont été choisis par les victimes de l’oppression. La noblesse est donc directement issue du peuple qui, incapable de se défendre lui-même, confie son sort à des protecteurs.

    Les seigneurs se préparent très jeunes au métier des armes. Ils sont tout d’abord pages, c’est-à-dire qu’ils aident le suzerain à s’habiller et font de légères tâches pour lui (messages, courses, etc.). Ils sont ensuite valets, puis, écuyers – ils s’occupent alors des chevaux, entretiennent les armes, portent les bagages, etc. Vers l’âge de quinze ans, ils sont enfin admis au combat. C’est par la cérémonie de l’adoubement que l’écuyer devient chevalier. Le rituel, assez complexe, commence la veille de la cérémonie : le futur chevalier doit prendre un bain, jeûner et passer la nuit en prières. Après la messe et la communion du matin, on remet au jeune homme ses armes défensives et offensives. On le frappe ensuite violemment, soit de la main, soit du plat d’une épée : c’est la colée, qui vise à éprouver le jeune chevalier et à montrer sa force. Il est ensuite invité à prouver son habileté et sa puissance au jeu de la quintaine. Enfin, le nouveau chevalier doit prêter serment sur la Bible, promettre fidélité à son seigneur et protection aux pauvres, à la suite de quoi on le fête en donnant un grand banquet en son honneur.

    Ceux qui sont chargés de protéger le peuple doivent posséder diverses qualités. Son code moral, très strict, donne au chevalier des valeurs de référence. Il doit d’abord être preux, c’est-à-dire vaillant. Par le mot « prouesse », on désignait l’ensemble des qualités morales et physiques qui font la vaillance d’un guerrier. Le chevalier doit donc être fort physiquement et psychologiquement. Il doit être fort, agile, rapide et courageux. Devant le danger, un chevalier ne recule pas. Il ne craint pas pour sa vie, puisqu’il la voue à protéger les faibles. Mais une prouesse, si elle n’est pas connue, ne sert strictement à rien. Le vainqueur d’une épreuve sort toujours davantage grandi lorsqu’il y a des témoins. Il doit aussi être loyal. En effet, le premier devoir du chevalier est de tenir parole. S’il rompt la foi qu’il a jurée, c’en est fait de sa réputation. Il faut savoir que la chevalerie est une fraternité dont tous les membres s’entraident. D’ailleurs, il est important que les chevaliers puissent se faire confiance, puisqu’ils vont combattre ensemble : ils doivent être assurés que leurs camarades ne les laisseront pas tomber. La largesse est aussi une valeur du chevalier modèle. Il s’agit du mépris du profit, voire de la prodigalité. Un chevalier ne devait pas s’attacher aux richesses, mais les distribuer autour de lui dans la joie. Enfin, un bon chevalier fait preuve de mesure, c’est-à-dire qu’il sait réprimer les excès de sa colère, de son envie, de sa haine, de sa cupidité, qu’il est capable de rester maître de lui-même dans le feu de l’action. La mesure est donc l’équilibre entre la prouesse et la sagesse. Afin de l’enseigner aux futurs chevaliers, on les faisait jouer... aux échecs. La courtoisie a aussi contribué à promouvoir la mesure – quand elle n’a pas elle-même versé dans l’excès. On peut dire d’un chevalier qui suivait ces règles morales qu’il vivait selon une éthique de l’honneur. En fait, ce qu’un chevalier doit redouter, c’est la honte, plus encore que la mort.

    En temps de paix, les chevaliers s’adonnent à la chasse, sport noble, et au tournoi1. Pour conserver intacte leur ardeur guerrière, les chevaliers se battent « amicalement » entre eux. En fait, ce sont des exercices très sérieux et très violents, véritable école de guerre. Ils aiment aussi, bien sûr, les fêtes...

    Si, à la vérité, c’est souvent pour leur force brutale que les premiers chevaliers étaient choisis2, c’est un autre tableau que présente la littérature, où ils doivent non seulement être forts et courageux, mais beaux. Dans le monde courtois, la laideur est une tare, une faiblesse. Les chevaliers doivent aussi avoir du charme et de l’esprit, être polis et bien élevés, être courtois, en somme. Il est bien certain que la chevalerie arthurienne, telle qu’elle est décrite dans les romans, représente un idéal et n’a jamais existé, mais la littérature a ceci d’intéressant que, opérant une synthèse entre le mythe et la réalité de l’époque, elle donne une image minutieuse de la façon dont on voyait le chevalier idéal au XIIe et au XIIIe siècle, dans les cours des grands féodaux de l’époque.

    Histoire de la littérature française
    Caractéristiques de la chevalerie

    Les seigneurs se préparent au métier des armes dès leur enfance. Ils sont d'abord pages, valets puis écuyers. Ils aident leur suzerain à s'habiller, entretiennent ses armes, s'occupent des chevaux. En tant qu'auxiliaires, ils portent le lourd écu (bouclier) du chevalier lorsqu'il est au combat.

    Vers l'âge de quinze ans, ils sont admis au combat et s'initient aux manœuvres des armées. C'est l'adoubement qui fait du jeune écuyer un véritable chevalier. Il s'agit en fait d'un rite de passage : après avoir reçu ses armes, le nouveau chevalier est frappé soit du plat d'une arme sur l'épaule, soit de la main sur la joue – c'est la colée, symbole de sa résistance.

    S'il leur revient de protéger les faibles, de faire la guerre, en temps de paix, ils s'adonnent à la chasse, sport noble, et au tournois. Pour conserver intacte leur ardeur guerrière, les chevaliers se battent « amicalement » entre eux. En fait, ce sont des exercices très sérieux et très violents, véritable école de guerre.

    Son code moral très stric donne au chevalier des valeurs de référence. Il doit d'abord être preux, c'est-à-dire vaillant. Par le mot « prouesse », on désignait l'ensemble des qualités morales et physiques qui font la vaillance d'un guerrier. Le chevalier doit donc être fort physiquement et psychologiquement. Il doit être courageux. Devant le danger, un chevalier ne recule pas. Il ne craint pas pour sa vie, puisqu'il la dédie à protéger les faibles. Il doit aussi être loyal. En effet, le premier devoir du chevalier est de tenir parole. S'il rompt la foi qu'il a jurée, c'en est fait de sa réputation. Il faut savoir que la chevalerie est une fraternité dont tous les membres s'entraident. D'ailleurs, il est important que les chevaliers puissent se faire confiance, puisqu'ils vont combattre ensemble : ils doivent être assurés que leurs camarades ne les laisseront pas tomber. La largesse est aussi une valeur du chevalier modèle. Il s'agit du mépris du profit, voire de la prodigalité. Un chevalier ne devait pas s'attacher aux richesses, mais les distribuer autour de lui dans la joie. Enfin, un bon chevalier fait preuve de mesure, c'est-à-dire qu'il sait réprimer les excès de sa colère, de son envie, de sa haine, de sa cupidité, qu'il est capable de rester maître de lui-même dans le feu de l'action. La mesure est donc l'équilibre entre la prouesse et la sagesse. Afin de l'enseigner aux futurs chevaliers, on les faisait jouer... aux échecs. La courtoisie a aussi contribué à promouvoir la mesure – quand elle n'a pas elle-même versé dans l'excès.

    Ainsi, les qualités d’un bon chevalier sont :

      • prouesse
      • loyauté
      • largesse
      • mesure
      • courtoisie

    On peut dire d'un chevalier qui suivait ces règles morales qu'il vivait selon une éthique de l’honneur (règles de comportement et de convenances).

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    La Courtoisie

    La courtoisie est un idéal de conduite à tenir à l’égard des dames et des demoiselles. C'est un code social qui inverse la hiérarchie traditionnelle et place la dame en position de supériorité par rapport à son ami. En échange de la dévotion totale qu’elle attend de lui, elle lui accorde son amour, plus souvent symbolique que concret.

    Histoire de la littérature française
    La courtoisie (2)

    À partir du XIsiècle dans le sud de la France, et du XIIsiècle dans le nord, la société féodale ajoute une nouvelle valeur à l’idéal chevaleresque : le service d’amour, qui met les préoccupations amoureuses au centre de la vie. La cour imaginaire du roi Arthur dans les romans de la Table Ronde devient le modèle idéal des cours réelles : non seulement le chevalier est brave, mais il a en plus le désir de plaire ; parce que les femmes sont présentes, le chevalier doit avoir des attitudes élégantes, des propos délicats. Dans le service d’amour, pour plaire à sa dame, le chevalier essaie de porter à leur perfection les qualités chevaleresques et courtoises : il doit maîtriser ses désirs, mériter à travers une dure discipline l’amour de sa dame. Cet idéal est bien celui des gens de cour.

    En effet, le mot « courtois » signifie au départ « qui vient de la cour ». La courtoisie désigne une façon d’être, l’ensemble des attitudes, des mœurs de la cour seigneuriale dans laquelle les valeurs chevaleresques sont modifiées par la présence des dames. L’amour courtois est un code que doit suivre le chevalier.

    La cour 

    Sous l’influence de l’Église qui incitaient les seigneurs à faire la paix (trêve de Dieu), les mœurs s’adoucissent. Moins tournés vers les Croisades et la défense de leur fief, les seigneurs s’habituent à la vie de cour. Puis, peu à peu, les mœurs subissent aussi l’influence de l’univers féminin plus délicat. Sous l’instigation de femmes de haut rang, comme Aliénor d’Aquitaine, d’abord femme du roi de France, puis femme du roi d’Angleterre, s’instaurent des cours d’amour où les artistes chantent la femme, idéalisée, parfaite, inaccessible. Découlant du mot latin domina s’impose bientôt le mot français dame, titre donné à la femme et soulignant son caractère de maîtresse. Suzeraine, la femme l’est en effet en amour.

    La dame 

    L’amant courtois est séduit par la dame, une femme dotée d’une beauté et de mérites exceptionnels, qui est mariée, accomplie. Au Moyen Âge, il existe une forte tension entre l’amour et le mariage. On ne se marie pas alors pour l’amour : on se marie par intérêt, pour perpétuer la famille, pour s’allier à un clan. Le mariage est affaire de raison, et souvent décidé d’avance par les parents des époux.

    Alors que le mariage est à la portée de tous, l’amour vrai, quant à lui, n’est ressenti que par les âmes nobles (c’est du moins le point de vue des auteurs du courant courtois). L’amour noble n’est ni banal ni vulgaire. Il n’est ni facile ni intéressé, même s’il est généralement éprouvé envers une femme d’une condition supérieure. Cet écart entre les statuts sociaux rend la femme inaccessible, l’élève au rang des divinités à adorer.

    Le fin’amor 

    Si l’acte sexuel est la consécration de l’amour, le sentiment noble invite à la sublimation. Ne se laissant pas dominer par ses désirs charnels, l’amant courtois gagnera le cœur de sa dame en lui témoignant un amour empreint de délicatesse et de retenue. Sa passion doit l’amener à surpasser son désir pour la dame afin d’éprouver pour elle un amour raffiné, profond, véritable, un amour transposé sur un plan supérieur. Cet amour « spirituel » – on l’appelle fin’amor en langue d’oc, ce qui veut dire « amour parfait » ou « amour sublimé » – est caractérisé par le plaisir provoqué par la manifestation du divin chez l’autre. Le fin’amor est rare et, comme il a été déjà mentionné, incompatible avec le mariage. Ce sentiment incite le chevalier à se surpasser pour s’élever au niveau de sa dame : le cœur noble est l’idéal à atteindre pour l’homme.

    L’amant courtois 

    L’amant courtois est un guerrier héroïque. On sait que le code du chevalier est basé sur l’honneur. Il est fort, adroit, mais, surtout, loyal envers son suzerain. Sa noblesse de cœur fait de lui un homme franc, poli et subtil. La force physique valorisée dans les textes épiques existe toujours, mais elle est maintenant canalisée dans les tournois, des combats rangés où le chevalier défend les couleurs ou même l’honneur de sa dame. La vaillance du chevalier est donc toujours exigée, mais elle trouve désormais une expression amoureuse. En fait, l’amour devient source de toute vaillance et de toute générosité.

    L’amant courtois est totalement soumis et dévoué à sa dame : abnégation, obéissance et discrétion sont ses mots d’ordre. Pour mériter l’amour de sa dame (qui fait preuve de froideur et de caprices), afin de prouver l’intensité et la constance de son amour, le chevalier devra se plier au « service d’amour », c’est-à-dire qu’il devra se soumettre aux coutumes de l’attente et sortir vainqueur d’une série d’épreuves souvent fixées par sa maîtresse. Mais cela lui importe peu : lorsque le cœur noble est épris, plus rien ne compte. Les exploits accomplis, la souffrance, le grandiront moralement. Rudement mis à l’épreuve, le chevalier amoureux doit même trouver de la joie dans la souffrance et la séparation. Les épreuves, preuve de sa perfection morale, lui permettront de conquérir sa bien-aimée et d’obtenir une récompense.

    Quand il aime, le chevalier courtois rend hommage à sa dame, elle devient la suzeraine de son cœur : il s’y soumet aveuglément. La loyauté à la dame passe avant celle au suzerain : il doit faire preuve d’une obéissance totale, d’une fidélité indéfectible. Cette soumission amène ainsi, pour le chevalier, le conflit qui oppose son amour à son honneur. Renoncer à l’honneur pour l’amour représente le sacrifice le plus grand qu’il puisse faire.

    Les joies d’amour 

    Après la discipline, l’attente, les épreuves, le sacrifice de son honneur, le chevalier peut enfin s’abandonner au plaisir sensuel. En effet, les troubadours, idéalistes mais aussi réalistes, voyaient l’acte sexuel – mérité de la sorte – comme le sacrement de l’amour. La vulgarité de la sexualité s’efface devant la discipline imposée. Une passion sans frein, qui ne recule pas devant le scandale, est choquante. Les conséquences sont désastreuses pour les amants : la dame perd son honneur, élément essentiel à sa perfection et... à son titre, alors que le chevalier voit ignorer sa valeur, qui n’est ni reconnue ni publiée.

    Toutefois, il se peut que cet acte d’amour ne se produise jamais, et que les faveurs de la dame, jamais accordées, aient entretenu de beaux rêves, suscité d’ardents espoirs, inspiré des actes généreux. Ce complexe état d’âme créé par cette attente et cet effort est ce qu’on appelle la « joie d’amour ».

     

    L’amour fatal 

    Si la littérature courtoise – qui s’inscrit souvent dans un monde merveilleux, peuplé d’éléments surnaturels, de personnages mystérieux et fantastique (des mages, des fées, des nains et des géants, etc.) – présente ainsi les jeux aimables de l’amour ; il n’en demeure pas moins que cet amour, parfois peint de façon mélancolique, est soumis quelquefois aux vicissitudes du destin. On rencontre alors le thème de l’amour malheureux, de l’amour contrarié qui se heurte à des obstacles, qui se brise parfois sur des écueils, mais qui demeure malgré tout victorieux, car l’amour courtois, par-delà la mort même, est un sentiment vrai et éternel.

    Histoire de la littérature française
    La littérature médiévale

    Au Moyen Âge, le livre comme nous le connaissons aujourd'hui n'existe pas. D'ailleurs, fort peu de gens, à part les clercs, savent alors lire et écrire. La littérature, en ce temps, est principalement orale, c'est-à-dire qu'elle est racontée par les troubadours ou les trouvères. Les gens, réunis dans la cour du château, écoutent les contes des jongleurs.

    Le jongleur est celui qui plaisante (joculari, en latin) et qui bavarde (jangler, en latin). Sa mémoire exceptionnelle lui permet de se rappeler les centaines, voire les milliers de vers des divers récits que le peuple aime à entendre - c'est, d'ailleurs, la rime qui lui permet de retenir le texte, qu'il modifie souvent à son gré. Il mime pour eux divers passage, il rend le texte « vivant ».

    Il faut comprendre que c'est le passage l'« oralité » à l'écriture qui permet aux œuvres de durer, et qui donnent vraiment leurs lettres de noblesse aux auteurs, qui acquièrent le véritable statut d'écrivain.

    Même si les genres littéraires ne sont pas encore vraiment codifiés, les auteurs apportent une grande attention à la forme de leurs écrits. Il est important pour eux de suivre la tradition, sans chercher l'originalité. D'ailleurs, l'anonymat est la règle d'or pour les écrivains du Moyen Âge. Ils n'essaient pas de se démarquer, mais d'intégrer au mieux la tradition, de réécrire des textes antérieurs, d'en rassembler des éléments épars. L'auteur au Moyen Âge se considère comme un traducteur ou un continuateur plutôt que comme un créateur. La notion de « propriété littéraire » ou de « propriété intellectuelle » n'existe pas. Le texte n'appartient pas à un auteur et il est normal de s'en servir, de le plagier, de le remanier, de le poursuivre ou d'en changer le début.

    Histoire de la littérature française
    Naissance de l'écrivain

    C'est à partir du XIIIe siècle qu'apparaîtra peu à peu la notion d'écrivain. En effet, le développement des villes permet à la vie culturelle de s'épanouir. Grâce à la protection d'un seigneur, l'écrivain peut bénéficier d'un gîte et de subsides, en même temps que d'un public attentif et cultivé. Il écrit donc pour eux des textes susceptibles de leur plaire. En effet, au XIIIe siècle, l'activité littéraire ne peut être envisagée hors du mécénat. L'écrivain est nécessairement au service d'un prince ou d'un puissant, et exécute pour eux des commandes. En échange de ses productions, il reçoit la protection qui lui permet de vivre à l'abri du besoin.

    C'est ainsi que l'écrivain est appelé à jouer un grand rôle dans le divertissement des cours aristocratiques, où le public féminin occupe alors une place de choix. Ce sont d'ailleurs surtout des femmes qui ont fait le succès de la littérature romanesque au XIIesiècle.

    On comprend mieux alors le rôle joué par les dynasties dont les romans sont remplis. Ces très grands seigneurs ne sont ni frustes ni incultes. Ils se piquent d'élégance, de belles manières et de beau langage. De plus en plus, les puissants s'entourent de lettrés dont ils font leurs hagiographes ou leurs écrivains attitrés

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    La chanson de geste

    .

    Dès le XIe siècle, des poèmes, les chansons de geste, racontent les aventures de chevaliers pendant des événements historiques remontant aux siècles antérieurs (gesta, en latin, signifie « action » ou « fait exceptionnel »). Mais c’est bien l’idéal de la société féodale qui est en fait mis en scène : respect absolu des engagements féodaux entre suzerain et vassal, morale chevaleresque, qualités guerrières au service de la foi. Le chevalier obéit à un code d’honneur très exigeant : méprisant la fatigue, la peur, le danger, il est irrémédiablement fidèle à son seigneur. Le chevalier vit pour la guerre, il est fier de ses exploits guerriers. La femme n’a pas de place dans cet univers.

    Il faut savoir qu’à compter du XIsiècle, époque animée d’une très grande ferveur religieuse, les seigneurs féodaux entreprennent de grandes expéditions militaires en Terre sainte pour libérer le tombeau du Christ des mains de l’envahisseur musulman. Ce sont les croisades. En même temps qu’elles affermissent le régime féodal et consacrent le prestige de la classe aristocratique, les croisades engendrent un idéal humain : celui du chevalier croisé (« qui prend la croix »), sans peur et sans reproche. Le preux chevalier est un modèle de toutes les vertus : homme d’une générosité sans limites, il se montre vaillant au combat, loyal à son seigneur, à sa patrie et à son Dieu. Le sens de l’honneur lui importe autant que sa vie (du moins, c’est ce que la légende a retenu ; en réalité, ces expéditions furent également l’occasion de libérer, avec la bénédiction de l’Église, des instincts guerriers, de pillage et de tuerie).

    Les chansons de geste sont ainsi l’expression littéraire de ces entreprises autant militaires que religieuses. Ce genre littéraire est typiquement médiéval. L’analyse psychologique y importe bien moins que l’exaltation nationale. C’est l’histoire revue et corrigée par la légende et le merveilleux. Les récits aiment exagérer les faits d’arme accomplis. Prouesses physiques, exploits extraordinaires, luttes merveilleuses et parfois même affrontements téméraires contre des monstres et des forces maléfiques mettent en valeur les chevaliers, symboles du bien. Les qualités du héros sont encore magnifiées lorsqu’elles sont mises au service de Dieu, suzerain suprême. D’ailleurs, afin de mettre davantage en relief les qualités exceptionnelles du héros épique, on l’oppose régulièrement à un antagoniste, félon et traître – le félon suprême étant celui qui refuse de se soumettre à Dieu, plus grand des souverains : le musulman, ou Sarrasin (ou Infidèle).

    Les chansons de geste sont écrites en vers et sont divisées en strophes de longueur variable, qu’on appelle laisses. Les vers ne riment pas : ils sont plutôt construit sur l’assonance, qui est la répétition de la dernière voyelle accentuée du mot (par exemple : mal / face ; la première laisse de la Chanson de Roland se termine avec les mots : magnes / Espaigne / altaigne / remaigne / fraindre / muntaigne / aimet / recleimet / ateignet). Ces assonances contentent le sens musical d’un public qui ne lit pas, mais entend déclamer le récit en même temps qu’elles permettent au conteur de se rappeler le vers suivant.

    Le courant épique :

      • présente des caractères stéréotypés : monde divisé entre le bien et le mal, qui s’opposent ;
      • évoque des temps où se déploie une énergie conquérante (mais apparaît plusieurs siècles après – jamais contemporain de l’événement) ;
      • se lie à une société féodale ;
      • a un caractère fortement national ;
      • présente une galerie de conduites exemplaires ;
      • interprète l’événement par le mythe.

    La chanson de geste est l’incarnation française du poème épique.

      • Elle est écrite en vers, divisés en laisses.
      • Elle est toujours plus ou moins liée à Charlemagne.
      • Elle valorise la vie militaire par :
        • l’apologie de la force physique, des exploits ;
        • l’apologie de la bravoure, de la hardiesse ;
        • l’apologie de la loyauté au suzerain ;
        • une condamnation parallèle du félon, de l’Infidèle
      • Elle développe peu la psychologie des personnages.

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    La Chanson de Roland

    ·             La Chanson de Roland est la plus célèbre des chansons de geste. Créée à la fin du XIsiècle par un poète anonyme – que certains croient être Turolde, dont on peut lire le nom dans la dernière laisse du poème –, elle raconte, en l’amplifiant et le dramatisant, un épisode des guerres menées par Charlemagne contre les Sarrasins : la désastreuse bataille qui se serait déroulée à Roncevaux.

    Résumé : Charlemagne fait la guerre en Espagne depuis sept ans. Il rentre en France après avoir soumis Pampelune, mais il a été trahi par un de ses barons, Ganelon. Au passage de Roncevaux, le traître le convainc de placer Roland à la tête de l’arrière-garde. Onze autres barons se joignent à Roland, qui se choisissent seulement 20 000 chevaliers – pour s’opposer aux 100 000 Sarrasins qui vont les attaquer. Avant la bataille, Olivier, son meilleur ami, tente de convaincre Roland d’appeler Charlemagne à la rescousse, mais il refuse, par orgueil. Tout le monde mourra, les 100 000 Sarrasins et les 20 000 Français. Roland meurt le dernier, juste avant l’arrivée de Charlemagne, qui anéantit le reste de l’armée sarrasine (de 300 000 hommes). L’archange Gabriel emporte l’âme de Roland au paradis.

    La chanson de Roland
    56
    Le jour s’en va et la nuit est tombée.
    Charles dort, le puissant empereur.
    Il rêva qu’il était dans le grand défilé de Cize
    et qu’entre ses poings il tenait sa lance de frêne.
    Le comte Ganelon la lui a arrachée,
    il l’a si violemment brandie et secouée
    que vers le ciel en volent les éclats.
    Charles dort tant qu’il ne se réveille pas.
    57
    À ce rêve succéda une autre vision.
    Il était en France, dans sa chapelle, à Aix.
    Au bras droit un féroce verrat le mordit.
    Du côté de l’Ardenne il vit venir un léopard
    qui violemment s’attaqua à son corps même.
    Du fond de la salle un vautre dévala
    qui courut à Charles au galop et par bonds.
    En premier au verrat il trancha l’oreille droite
    et livra un combat furieux au léopard.
    Les Français disent que c’est une grande bataille,
    mais ils ne savent pas lequel la gagnera.
    Charles dort tant qu’il ne se réveille pas.
    [...]
    64
    Le comte Roland est monté sur son destrier.
    Vers lui s’avance son compagnon Olivier  ;
    Gérin y vient, et le vaillant comte Gérier,
    et aussi Othon et Bérenger,
    et aussi Astor et le vieil Anséis,
    et le farouche Gérard de Roussillon  ;
    y est venu le puissant duc Gaifier.
    L’archevêque dit  : « J’irai, par ma tête !
    – Et moi avec vous, dit le comte Gautier  ;
    je suis l’homme de Roland, je ne dois pas lui manquer. »
    À eux tous ils choisissent vingt mille chevaliers.
    [...]
    68
    Charlemagne ne peut s’empêcher de pleurer.
    Cent mille Français sur lui s’attendrissent,
    et pour Roland ils redoutent le pire.
    Le perfide Ganelon l’a trahi  : 
    du roi païen il a reçu de riches dons,
    or et argent, draps de soie et brocarts,
    mulets, chevaux et chameaux et lions.
    Marsile convoque les barons d’Espagne,
    les comtes, vicomtes, ducs et almaçours,
    les émirs et les fils des comtors.
    Il en rassemble quatre cent mille en trois jours.
    Dans Saragosse il fait battre tambour.
    On dresse Mahomet sur la plus haute tour,
    il n’est pas de païen qui ne le prie et adore.
    Puis ils chevauchent à marches forcées
    par la Terre Certaine, par vaux et par monts.
    De ceux de France ils virent les étendards.
    L’arrière garde des douze compagnons
    ne manquera pas d’engager la bataille.
    [...]
    78
    De l’autre côté voici Chernuble de Munigre,
    dont jusqu’à terre flottent les cheveux.
    Il porte en se jouant un fardeau plus lourd
    que quatre mulets, quand ils sont chargés.
    Au pays, dit il, dont il est le seigneur,
    le soleil ne luit pas, le blé ne peut pousser,
    la pluie ne tombe pas, la rosée ne se pose pas  ;
    il n’y a pas de pierre qui ne soit toute noire. 
    Certains disent que les diables y demeurent.
    Chernuble dit : « J’ai ceint ma bonne épée.
    À Roncevaux, je la teindrai en rouge.
    Si je trouve sur mon chemin le vaillant Roland
    sans que je l’attaque, je ne mérite plus d’être cru.
    Je conquerrai Durendal de mon épée.
    Les Français mourront, la France en sera déserte. »
    À ces mots les douze pairs s’assemblent
    et emmènent avec eux cent mille Sarrasins
    qui brûlent de combattre et se hâtent :
    ils vont s’armer à l’abri d’une sapinière.
    79
    Les païens s’arment de cuirasses sarrasines
    dont la plupart sont à triple épaisseur.
    Ils lacent leurs solides casques de Saragosse
    et ceignent des épées d’acier viennois.
    Ils portent de beaux boucliers, des épieux de Valence
    et des étendards blancs, bleus et vermeils.
    Ils laissent les mulets et tous les palefrois,
    ils montent sur les destriers et chevauchent en rangs serrés.
    Clair était le jour et beau le soleil :
    il n’est pas d’armure qui toute ne flamboie.
    Mille clairons sonnent pour que ce soit plus beau.
    Le bruit est grand : les Français l’entendirent.
    Olivier dit : « Seigneur et compagnon, je crois
    que nous aurons à combattre les Sarrasins. »
    Roland répond : « Que Dieu donc nous l’accorde !
    Nous devons bien rester ici pour notre roi :
    pour son seigneur le vassal doit souffrir la détresse
    et endurer les grandes chaleurs et les grands froids,
    et il doit perdre et du cuir et du poil.
    Que chacun veille à frapper de grands coups
    pour qu’on ne chante pas sur nous de funeste chanson !
    Les païens sont dans leur tort, les chrétiens dans leur droit.
    Mauvais exemple ne viendra jamais de moi. »
    [...]
    83
    Olivier dit : « Les païens viennent en force,
    et nos Français, il me semble qu’ils sont bien peu.
    Roland, mon compagnon, sonnez donc votre cor :
    Charles l’entendra et l’armée reviendra. »
    Roland répond : « ce serait une folie !
    En douce France j’en perdrais ma gloire.
    Aussitôt, de Durendal, je frapperai de grands coups ;
    sa lame en saignera jusqu’à la garde d’or.
    Les païens félons ont eu tort de venir aux cols :
    je vous le jure, tous sont condamnés à mort. »
    84
    « Roland mon compagnon, l’olifant, sonnez le donc !
    Charles l’entendra, il fera retourner l’armée,
    le roi nous secourra avec tous ses barons. »
    Roland répond : « Ne plaise à Notre Seigneur
    que mes parents, par ma faute, soient blâmés
    et que la douce France soit déshonorée !
    Mais je frapperai tant et plus de Durendal,
    ma bonne épée que j’ai ceinte au côté.
    Vous en verrez la lame tout ensanglantée.
    Les païens félons ont eu tort de se rassembler :
    je vous le jure, tous sont livrés à la mort.
    85
    – Roland mon compagnon, sonnez votre olifant :
    Charles l’entendra, lui qui passe les cols.
    Je vous le jure, oui, les Francs reviendront.
    – Ne plaise à Dieu, lui répond Roland,
    qu’il soit jamais dit par personne au monde
    que pour un païen je sonne du cor !
    Jamais on ne le reprochera à mes parents !
    Quand je serai au fort de la bataille
    et que je frapperai des coups par milliers,
    de Durendal vous verrez l’acier sanglant.
    Les Français sont braves, ils frapperont en vrais vassaux ;
    jamais ceux d’Espagne n’éviteront la mort. »
    86
    Olivier dit : « À cela je ne vois aucun blâme.
    Moi, j’ai vu les Sarrasins d’Espagne :
    les vallées et les montagnes en sont couvertes,
    et les collines et toutes les plaines.
    Grandes sont les armées de ce peuple étranger,
    et nous n’avons qu’une bien petite troupe. »
    Roland répond : « Mon ardeur en redouble.
    Ne plaise à Dieu ni à ses anges
    que jamais, par ma faute, la France perde son honneur !
    Je préfère mourir que subir la honte.
    C’est pour nos coups que l’empereur nous aime. »
    87
    Roland est vaillant et Olivier est sage :
    tous deux sont de merveilleux vassaux.
    Une fois sur leurs chevaux et en armes,
    jamais, dussent ils mourir, ils n’esquiveront la bataille.
    Les comtes sont braves et leurs paroles fières.
    Les païens félons, furieusement, chevauchent.
    Olivier dit : « Roland, en voici quelques uns !
    Ceux ci sont près de nous, mais Charles est trop loin.
    Votre olifant, vous n’avez pas daigné le sonner.
    Le roi présent, nous n’aurions pas de pertes.
    Regardez là haut, vers les cols d’Espagne.
    Vous pouvez le voir : l’arrière garde est à plaindre.
    Qui en est aujourd’hui ne sera d’aucune autre. »
    Roland répond : « Ne dites pas ces folies !
    Maudit le cœur qui dans la poitrine prend peur !
    Nous tiendrons ferme ici sur place :
    nous porterons les coups et ferons la mêlée. »
    88
    Quand Roland voit qu’il y aura bataille,
    il devient plus féroce que lion ou léopard.
    Il appelle les Français et dit à Olivier :
    « Seigneur, mon compagnon, mon ami, ne parlez plus ainsi !
    L’empereur, qui nous a laissé les Français,
    en a choisi vingt mille qui sont tels
    à son avis que pas un n’est un lâche.
    Pour son seigneur on doit subir de grands maux,
    endurer de grands froids et de fortes chaleurs,
    on doit perdre de son sang et de sa chair.
    Frappe de ta lance et moi de Durendal,
    ma bonne épée que le roi me donna.
    Si je meurs, celui qui l’aura pourra dire
    que ce fut l’épée d’un noble vassal. »
    89
    D’un autre côté se trouve l’archevêque Turpin.
    Il éperonne son cheval et monte une colline.
    Il s’adresse aux Français et leur tient un sermon :
    « Seigneurs barons, Charles nous a laissés ici.
    Pour notre roi nous devons bien mourir.
    Aidez le à défendre la chrétienté !
    Vous aurez à vous battre, vous en êtes sûrs et certains,
    car de vos yeux vous voyez les Sarrasins.
    Battez votre coulpe, demandez pardon à Dieu !
    Je vous absoudrai pour sauver vos âmes.
    Si vous mourez, vous serez de saints martyrs,
    vous aurez des sièges au plus haut paradis. »
    Les Français mettent pied à terre et se prosternent,
    et l’archevêque, au nom de Dieu, les bénit ;
    comme pénitence, il leur ordonne de frapper.
    [...]
    93
    Le neveu de Marsile, qui se nomme Aelroth,
    chevauche le tout premier devant l’armée.
    À nos Français il lance des injures :
    « Félons de Français, aujourd’hui vous vous battrez avec les nôtres.
    Il vous a trahis, celui qui devait vous garder.
    Fou est le roi qui vous laissa aux cols.
    En ce jour, la douce France perdra sa gloire
    et Charlemagne le bras droit de son corps. »
    Quand Roland l’entend, Dieu ! quelle est sa douleur !
    Il éperonne son cheval, le laisse courir à toute bride,
    et le comte va frapper l’autre de toutes ses forces.
    Il brise son bouclier, déchire sa cuirasse,
    il lui ouvre la poitrine, lui rompt les os
    et lui fend en deux toute l’échine ;
    de son épieu il lui arrache l’âme ;
    il enfonce le fer et fait chanceler son corps ;
    de la longueur de sa lance il l’abat mort de son cheval ;
    en deux moitiés il lui a brisé le cou.
    Il ne manquera pas, dit il, de lui parler :
    « Fieffé coquin, Charles n’est pas fou,
    et jamais il n’a toléré la trahison.
    Il agit en brave en nous laissant aux cols.
    Aujourd’hui, la douce France ne perdra pas sa gloire.
    Frappez, Français ; le premier coup est pour nous !
    Nous avons pour nous le droit, et ces canailles ont tort. »
    94
    Il y a là un duc, nommé Falsaron.
    C’était le frère du roi Marsile ;
    il tenait la terre de Dathan et d’Abiron.
    Sous le ciel il n’est traître plus endurci.
    Entre les deux yeux il avait le front si large
    qu’on pouvait y mesurer un bon demi pied.
    La douleur l’accable, à voir son neveu mort.
    Il sort de la foule, s’expose aux coups
    et pousse le cri de guerre des païens.
    Envers les Français il est fort insolent :
    « Aujourd’hui, la douce France perdra son honneur. »
    À l’entendre, Olivier devient furieux.
    Il pique son cheval de ses éperons dorés
    et va le frapper en vrai baron.
    Il brise son bouclier et fend sa cuirasse ;
    dans le corps il lui enfonce les pans du gonfanon,
    de la longueur de sa lance il l’abat des arçons, mort.
    Il regarde à terre et voit étendue la canaille ;
    il l’a vivement apostrophée : 
    « De vos menaces, misérable, je me moque.
    Frappez, Français, car notre victoire sera complète ! »
    Il crie « Monjoie » : c’est le cri de guerre de Charles.
    [...]
    104
    La bataille fait rage et devient générale.
    Le comte Roland ne fuit pas le danger.
    Il frappe de l’épieu tant que résiste la hampe ;
    après quinze coups il l’a brisée et détruite
    Il dégaine Durendal, sa bonne épée,
    il éperonne son cheval et va frapper Chernuble,
    il lui brise le casque où brillent des escarboucles,
    lui tranche la tête et la chevelure,
    lui tranche les yeux et le visage,
    et la cuirasse blanche aux fines mailles,
    et tout le corps jusqu’à l’enfourchure.
    À travers la selle plaquée d’or,
    l’épée atteint le corps du cheval,
    lui tranche l’échine sans chercher la jointure,
    et il l’abat raide mort dans le pré sur l’herbe drue.
    Puis il lui dit : « Canaille, pour votre malheur vous êtes venu ici !
    De Mahomet vous n’aurez jamais d’aide.
    Un truand comme vous ne gagnera pas aujourd’hui la bataille. »
    [...]
    106
    Et Olivier chevauche parmi la mêlée 
    de sa lance brisée, il n’a plus qu’un tronçon.
    Il va frapper un païen, Malsaron,
    lui brise son bouclier couvert d’or et de fleurs,
    lui fait de la tête sauter les deux yeux
    et la cervelle lui tombe jusqu’aux pieds.
    Il l’abat mort avec sept cents des leurs.
    Puis il a tué Turgis et Esturgot.
    Sa lance se brise et se fend jusqu’aux poings.
    Roland lui dit : « Compagnon, que faites vous ?
    Dans une telle bataille, je ne veux pas d’un bâton ;
    le fer et l’acier doivent prévaloir.
    Où est donc votre épée qui se nomme Hauteclaire ?
    La poignée en est d’or, le pommeau de cristal.
    – Je n’ai pu la tirer, lui répond Olivier,
    car, à frapper, j’avais tant de besogne ! »
    107
    Sire Olivier a tiré sa bonne épée
    que son compagnon Roland lui a tant demandée,
    et il l’a brandie en vrai chevalier.
    Il frappe un païen, Justin de Valferrée,
    il lui partage en deux toute la tête,
    il lui tranche le corps et la brogne safrée,
    la bonne selle aux gemmes serties d’or,
    et du cheval il a tranché l’échine.
    Il les abat morts devant lui dans le pré.
    Roland lui dit : « Je vous reconnais, frère.
    Pour de tels coups l’empereur nous aime. »
    De toutes parts, on a crié « Monjoie ».
    [...]
    110
    La bataille est merveilleuse et pénible.
    Olivier et Roland frappent à tour de bras,
    l’archevêque rend plus de mille coups,
    les douze pairs ne perdent pas leur temps,
    et les Français frappent tous ensemble.
    Les païens meurent par centaines et milliers :
    qui ne fuit pas, contre la mort n’a pas de recours ;
    bon gré mal gré, il y laisse sa vie.
    Les Français perdent leurs meilleurs défenseurs ;
    ils ne reverront pas leurs pères ni leurs parents,
    ni Charlemagne qui aux cols les attend.
    En France se déchaîne une prodigieuse tourmente,
    des orages de tonnerre et de vent,
    de pluie et de grêle, hors de toute mesure ;
    la foudre tombe à coups redoublés
    dans le fracas d’un tremblement de terre :
    de Saint Michel du Péril jusqu’à Xanten,
    de Besançon jusqu’au port de Wissant,
    il n’est pas de maison dont un mur ne se fende
    En plein midi règnent de sombres ténèbres :
    il n’y a de clarté que si le ciel se fend.
    Personne ne le voit sans être épouvanté.
    Plusieurs disent : « C’est la consommation des siècles,
    la fin du monde à quoi nous assistons. »
    Ils ne savent pas, ils ne disent rien de vrai :
    c’est le grand deuil pour la mort de Roland.
    111
    Les Français ont frappé avec cœur et force.
    Les païens sont morts par milliers, en masse :
    de cent milliers il n’est pas deux survivants.
    L’archevêque dit : « Nos hommes sont très braves ;
    sous le ciel il n’est personne qui en ait de meilleurs.
    Il est écrit dans l’Histoire des Francs
    que notre empereur eut de bons vassaux. »
    Ils vont par le champ et recherchent les leurs.
    Ils versent des larmes de douleur et de tendresse
    sur leurs parents, du fond du cœur, avec amour.
    Le roi Marsile, avec sa grande armée, surgit contre eux.
    [...]
    113
    Marsile voit le massacre de ses gens :
    il fait sonner ses cors et ses trompettes,
    puis il chevauche au milieu de sa grande armée.
    En avant chevauche un Sarrasin, Abîme,
    le plus félon de toute sa compagnie.
    Il est chargé de vices et de crimes affreux ;
    il ne croit pas en Dieu, le fils de sainte Marie.
    Il est aussi noir que la poix fondue,
    et aime mieux la trahison et le meurtre
    que tout l’or de la Galice.
    Jamais personne ne l’a vu jouer ni rire.
    C’est un bon vassal plein de témérité : 
    c’est pourquoi il est cher au félon roi Marsile.
    Il porte son dragon auquel se rallient ses gens.
    L’archevêque ne l’aimera jamais.
    Dès qu’il le voit, il désire le frapper.
    Tout bas, il se dit à lui même :
    « Ce Sarrasin me semble fort hérétique :
    le mieux, de beaucoup, c’est que j’aille le tuer.
    Jamais je n’ai aimé couard ni couardise. »
    [...]
    117
    Le comte Roland appelle Olivier : 
    « Sire compagnon, voilà qu’est mort Angelier ;
    nous n’avions pas de plus valeureux chevalier. »
    Le comte répond : « Que Dieu me donne de le venger ! »
    Il pique son cheval de ses éperons d’or pur,
    il tient Hauteclaire dont l’acier est sanglant.
    De toute sa force il va frapper le païen,
    assène son coup, et le Sarrasin tombe :
    son âme est emportée par les démons.
    Puis il a tué le duc Alphaïen,
    tranché la tête à Escababi,
    désarçonné sept Arabes :
    ceux là ne sont plus bons à faire la guerre.
    Roland dit : « Mon compagnon est en colère !
    Autant que moi il mérite des éloges.
    Pour de tels coups Charles nous aime davantage. »
    À haute voix il crie : « Frappez, chevaliers ! »
    [...]
    119
    Le comte Roland, quand il voit Samson mort,
    vous pouvez penser qu’il en éprouve une grande douleur.
    Il éperonne son cheval et fonce à toute allure.
    Il tient Durendal qui vaut plus que l’or pur ;
    il va, notre baron, le frapper tant qu’il peut
    sur son casque aux pierres serties dans l’or :
    il lui tranche la tête, la brogne et le corps
    et la bonne selle aux pierres serties dans l’or,
    et du cheval il fend profondément le dos.
    Il les tue tous les deux, peu importe qu’on le blâme ou le loue
    Les païens disent : « C’est pour nous un rude coup. »
    Roland répond : « Je ne puis aimer les vôtres :
    de votre côté sont l’orgueil et le tort. »
    [...]
    127
    Le comte Roland appelle Olivier :
    « Seigneur compagnon, convenez en,
    l’archevêque est très bon chevalier.
    Il n’en est de meilleur sur terre ni sous le ciel ;
    il sait bien frapper de la lance et de l’épieu. »
    Le comte répond : « Allons donc l’aider ! »
    À ces mots, les Francs ont repris le combat.
    Durs sont les coups et rude la mêlée.
    Quelle détresse parmi les chrétiens !
    Si vous aviez vu Roland et Olivier
    de leurs épées frapper et tailler en pièces !
    L’archevêque y frappe de son épieu.
    Ceux qu’ils ont tués, on peut en fixer le nombre,
    qui est écrit dans les chartes et les documents,
    selon la Geste, à plus de quatre mille.
    Aux quatre premiers assauts, les Francs l’ont emporté ;
    le cinquième fut pour eux pénible et rude.
    Ils sont tous tués, les chevaliers français,
    sauf soixante que Dieu a épargnés :
    avant qu’ils ne meurent, ils se vendront très cher.
    [...]
    129
    Roland dit : « Je sonnerai l’olifant,
    et Charles l’entendra, qui passe les cols.
    Je vous le jure, les Français reviendront. »
    Olivier dit : « Le déshonneur serait grand
    et l’opprobre pour tous nos parents ;
    cette honte durerait toute leur vie.
    Quand je vous l’ai dit, vous n’en avez rien fait ;
    vous ne le ferez pas maintenant avec mon accord.
    Si vous sonnez du cor, ce ne sera pas d’un brave :
    vous avez déjà les deux bras sanglants ! »
    Le comte répond : « Des coups, j’en ai donné de bien beaux ! »
    130
    Roland lui dit : « Rude est notre bataille !
    Je sonnerai du cor, et le roi Charles l’entendra. »
    Olivier dit : « Ce ne serait pas d’un bon vassal !
    Quand je vous l’ai dit, compagnon, vous l’avez dédaigné.
    Le roi présent, nous n’aurions pas eu de perte.
    Ceux qui sont là bas ne méritent aucun blâme. »
    Olivier dit : « Par ma barbe que voici,
    si je puis revoir ma noble sœur Aude,
    vous ne coucherez jamais entre ses bras. »
    131
    Roland lui dit : « Pourquoi vous emporter contre moi ? »
    Olivier de répondre : « Compagnon, vous l’avez mérité,
    car vaillance sensée n’est pas folie.
    Mieux vaut mesure que témérité.
    Les Francs sont morts par votre légèreté.
    Jamais plus nous ne servirons Charles.
    Si vous m’aviez cru, mon seigneur serait revenu,
    et cette bataille, nous l’aurions remportée ;
    le roi Marsile aurait été pris ou tué.
    Votre prouesse, nous l’avons vue, Roland, pour notre malheur !
    Charlemagne ne recevra plus notre aide.
    Jamais il n’existera un tel homme jusqu’au Jugement dernier
    Vous allez mourir, et la France en sera déshonorée.
    Aujourd’hui s’achève notre loyale amitié :
    avant ce soir, avec douleur nous nous séparerons. »
    [...]
    134
    Le comte Roland, à pénibles et rudes efforts,
    à grande douleur sonne son olifant.
    Par la bouche jaillit le sang clair,
    de son cerveau la tempe se rompt.
    Du cor qu’il tient le son porte au loin :
    Charles l’entend, qui passe les cols.
    Naimes le perçoit, les Français l’écoutent.
    Le roi dit : « J’entends le cor de Roland.
    Il ne le sonnerait pas, s’il ne livrait bataille. »
    Ganelon répond : « Il n’a pas de bataille.
    Oui, vous étes vieux et votre tête est blanche ;
    par de tels propos vous ressemblez à un enfant.
    Vous connaissez bien le grand orgueil de Roland.
    Il est étonnant que Dieu le supporte tant.
    Déjà il a pris Noples sans que vous l’ordonniez.
    Les Sarrasins de la ville sortirent
    et combattirent le bon vassal Roland,
    qui avec les eaux lava les prés du sang
    afin qu’il n’en restât pas de traces. 
    Pour un seul lièvre il sonne tout un jour du cor.
    Devant ses pairs, à cette heure il s’amuse.
    Sous le ciel il n’est personne qui ose le provoquer.
    Chevauchez donc ! Pourquoi vous arrêter ?
    La Terre des Aïeux est encore loin devant nous. »
    [...]
    155
    Turpin de Reims, quand il se sent abattu
    et frappé au corps de quatre épieux,
    rapidement, le baron se redresse ;
    il regarde Roland, puis court vers lui
    et lui dit simplement : « Je ne suis pas vaincu.
    Jamais bon vassal, tant qu’il vit, ne se rendra. »
    Il tire Almace, son épée d’acier brun ;
    au fort de la mêlée, il frappe mille coups et plus.
    Charles dit plus tard qu’il n’en épargna aucun :
    il en trouva autour de lui bien quatre cents,
    les uns blessés, les autres transpercés,
    d’autres enfin avaient la tête tranchée.
    C’est ce que dit l’Histoire, et celui qui fut présent à la bataille,
    le noble saint Gilles par qui Dieu fait des miracles,
    et qui en fit la charte au monastère de Laon.
    Si on l’ignore, on n’a rien compris à l’affaire.
    [...]
    162
    Roland s’en retourne et va tout seul par le champ ;
    il cherche par les vallées, il cherche par les monts.
    Là il trouva Gérin et Gérier son compagnon,
    et il trouva Bérenger et Othon ;
    là il trouva Anseïs et Samson,
    il trouva le vieux Gérard de Roussillon.
    Un par un, il les a pris, le baron,
    il est venu avec jusqu’à l’archevêque
    et les a mis en rang devant ses genoux.
    L’archevêque ne peut se retenir de pleurer.
    Il lève sa main, donne sa bénédiction
    et dit ensuite : « Quel malheur est le vôtre, seigneurs !
    Vos âmes, que le Dieu de gloire les reçoive toutes !
    Qu’en paradis il les mette parmi les saintes fleurs !
    Ma propre mort me remplit d’angoisse.
    Jamais plus je ne verrai le puissant ernpereur. »
    [...]
    171
    Roland sent qu’il a perdu la vue,
    il se redresse et fait tous ses efforts.
    Son visage a perdu sa couleur.
    Devant lui il y a une roche grise.
    Il y frappe dix coups, de chagrin et de dépit.
    L’acier grince, mais il ne se brise ni ne s’ébrèche.
    « Ah ! dit le comte, sainte Marie, aide moi !
    Ah ! Durendal, ma bonne épée, quel malheur pour vous !
    Puisque je suis perdu, de vous je perds la charge.
    Combien de batailles par vous j’ai remportées,
    combien j’ai conquis de terres immenses,
    que tient Charles, dont la barbe est chenue !
    Ne soyez pas à quelqu’un qui fuit devant un autre !
    Un valeureux vassal vous a longtemps tenue ;
    jamais il n’en sera de pareille à vous dans la sainte France. »
    172
    Roland frappe sur le bloc de sardoine.
    L’acier grince, mais il ne se brise ni ne s’ébrèche.
    Quand il voit qu’il ne peut la rompre,
    en lui même il commence à la plaindre :
    « Ah ! Durendal, comme tu es belle, claire, éclatante !
    Comme au soleil tu brilles et flamboies !
    Charles était dans les vallées de Maurienne
    quand Dieu, du ciel, lui fit savoir par son ange
    qu’il te donnât à un comte capitaine :
    alors il me la ceignit, le noble roi, le grand.
    Avec toi je lui conquis l’Anjou et la Bretagne,
    et lui conquis le Poitou et le Maine ;
    avec toi je lui conquis la libre Normandie,
    et lui conquis la Provence et l’Aquitaine
    et la Lombardie et toute la Romagne ;
    avec toi je lui conquis la Bavière et les Flandres
    et la Bourgogne et toute la Pologne,
    Constantinople dont il recut l’hommage ;
    et sur la Saxe il règne en maître.
    Avec toi je lui conquis l’Écosse et l’Irlande
    et l’Angleterre qu’il appelait son domaine ;
    avec toi je lui conquis tant et tant de pays
    que tient Charles dont la barbe est blanche.
    Pour cette épée j’éprouve douleur et peine.
    Mieux vaut mourir que la laisser aux païens !
    Dieu ! Père, ne laissez pas déshonorer la France ! »
    173
    Roland frappe sur une pierre grise.
    Il en abat plus que je ne sais vous dire.
    L’épée grince, mais elle ne se rompt ni ne se brise.
    Vers le ciel elle a rebondi.
    Quand le comte voit qu’il ne la brisera pas,
    tout doucement il la plaint en lui même :
    « Ah ! Durendal, comme tu es belle et très sainte !
    Dans ton pommeau d’or, il y a bien des reliques,
    une dent de saint Pierre et du sang de saint Basile
    et des cheveux de monseigneur saint Denis,
    et du vêtement de sainte Marie.
    Il n’est pas juste que des païens te possèdent :
    c’est par des chrétiens que tu dois être servie.
    Ne soyez pas à un homme capable de couardise !
    J’aurai par vous conquis tant de terres immenses
    que tient Charles dont la barbe est fleurie !
    Et l’empereur en est puissant et riche. »
    [...]
    176
    Le comte Roland est étendu sous un pin.
    Vers l’Espagne il a tourné son visage.
    De bien des choses le souvenir lui revient,
    de tant de terres que le baron a conquises,
    de la douce France, des hommes de son lignage,
    de Charlemagne, son seigneur, qui l’a formé.
    Il ne peut s’empêcher de pleurer et de soupirer.
    Mais il ne veut pas s’oublier lui même.
    Il bat sa coulpe et demande pardon à Dieu :
    « Père véritable qui jamais ne mentis,
    toi qui ressuscitas saint Lazare
    et qui sauvas Daniel des lions,
    sauve mon âme de tous les périls
    pour les péchés qu’en ma vie j’ai commis ! »
    Il a offert à Dieu son gant droit,
    saint Gabriel de sa main l’a pris.
    Sur son bras il tenait sa tête inclinée ;
    les mains jointes, il est allé à sa fin.
    Dieu envoya son ange Chérubin
    et saint Michel du Péril ;
    et avec eux vint saint Gabriel.
    Ils emportent l’âme du comte en paradis.
    177
    Roland est mort, Dieu a son âme dans les cieux ;
    l’empereur parvient à Roncevaux.
    Il n’y a ni route ni sentier,
    ni espace vide, ni aune ni pied de terre
    où ne soit couché un Français ou un païen.
    Charles s’écrie : « Où êtes vous, cher neveu ?
    Où est l’archevêque, et le comte Olivier ?
    Où est Gérin, et son compagnon Gérier ?
    Où est Othon, et le comte Bérenger,
    Yves et Yvoire, que j’aimais tant ?
    Qu’est devenu le Gascon Angelier ;
    le duc Samson et le baron Anséis ?
    Où est Gérard de Roussillon, le Vieux,
    et les douze pairs que j’avais laissés ? »
    Mais à quoi bon, puisque personne ne répondit ?
    « Dieu, dit le roi, combien je peux m’affliger
    de ne pas avoir été au début de la bataille ! »
    Il tire sa barbe en homme désespéré ;
    ses barons chevaliers versent des larmes ;
    contre terre vingt mille s’évanouissent.
    Le duc Naimes en éprouve une grande pitié.
    [...]
    179
    L’empereur fait sonner ses clairons,
    puis il chevauche, le valeureux, avec sa grande armée.
    De ceux d’Espagne ils ont retrouvé les traces
    et ils les poursuivent tous d’une même ardeur.
    Quand le roi voit tomber le soir,
    sur l’herbe verte en un pré il descend,
    il se couche à terre et prie Notre Seigneur
    qu’il fasse pour lui arrêter le soleil,
    qu’il retarde la nuit et prolonge le jour.
    Voici venir à lui un ange qui a coutume de lui parler,
    et qui aussitôt lui a ordonné :
    « Charles, chevauche, car la clarté ne te manque pas.
    Tu as perdu la fleur de France, Dieu le sait.
    Tu peux te venger de la race criminelle. »
    À ces mots, l’empereur est monté à cheval.
    180
    Pour Charlemagne Dieu fit un très grand miracle,
    car le soleil est resté immobile.
    Les païens fuient, les Francs les poursuivent vivement.
    Ils les rattrapent dans le Val Ténebreux.
    Vers Saragosse ils les pourchassent à force d’éperons,
    à coups redoublés ils les massacrent,
    ils leur coupent les routes et les chemins les plus larges.
    Et voici devant eux le cours de l’Èbre,
    très profond, effrayant et rapide.
    Il n’y a là ni canot, ni bateau, ni chaland.
    Les païens implorent un de leurs dieux, Tervagant,
    puis sautent dans l’eau, mais personne pour les protéger.
    Les soldats en armes sont les plus pesants ;
    ils coulent à pic en grand nombre ;
    les autres flottent à la dérive,
    les plus favorisés ont bu tant d’eau
    que tous se noient dans d’atroces souffrance.
    Les Français s’écrient : « Quel malheur pour vous, Roland ! »

    Suite----------------------à

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Image qui suit la souris

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