• La campagne présidentielle en France

    Campagne présidentielle en France

    Quel est l'impact des médias ?

    Historien spécialiste des médias et de la politique, Christian Delporte, auteur de Les grands débats politiques, ces émissions qui ont fait l'opinion (Flammarion, 2011), estime que les émissions de mardi et de mercredi soir où se succèdent les dix candidats n'auront (presque) aucun impact sur la présidentielle. Selon lui, médias et politiques entretiennent un suspense sur l'issue de l'élection qui, au regard de l'histoire, n'a que peu de sens. Explications. 

    Le Point.fr : Quel impact peuvent avoir des émissions telles que celles de mardi et de mercredi soir sur la campagne ?

    Christian Delporte : À dix jours du premier tour, presque aucun. À part peut-être pour les "petits" candidats, à qui elles permettent de se faire connaître. Peut-être marqueront-ils un demi-point ou un point dans les sondages, mais ils le perdront la semaine suivante. En 16 minutes, vous ne définissez pas un projet. D'ailleurs, les candidats n'ont pas été interrogés sur la cohérence d'ensemble de leur projet, mardi soir. Soit ils avaient droit à des questions zapping, soit à un récapitulatif, comme pour Hollande, qui est d'ailleurs le seul candidat auquel les journalistes s'adressaient en employant le futur plutôt que le conditionnel. C'était comme si la campagne était terminée et que la seule chose que les candidats pouvaient faire passer, c'était une image. François Hollande a joué sur l'autorité, la présidentialisation. Marine Le Pen était moins dans la recherche d'une légitimité, comme depuis le début de sa campagne, que dans une démonstration de combativité, qui rappelait son père. Eva Joly recherchait la crédibilité...

    L'audience n'a pas été très bonne...

    Non, elle a été nettement inférieure aux précédentes émissions. Reste à voir avec Sarkozy, qui fait toujours de meilleures audiences. Mais dans l'ensemble, cela s'explique par la lassitude d'une campagne qui a été extrêmement longue. J'ai d'ailleurs observé la place que prenait la présidentielle dans les deux principaux JT la semaine dernière. En moyenne, c'était 6 minutes sur France 2, soit 15 %, et ce n'était jamais le premier titre. Sur TF1, c'était 11 %, 4 minutes, à partir de 20 h 16 ! La campagne présidentielle est marginalisée. Mais l'audience médiocre est aussi un signe que la cristallisation des votes est faite, ce qui, à dix jours du premier tour, n'est pas une nouveauté... 

    Vous ne croyez pas à une surprise sur l'issue du scrutin ?

    Non, pas sur l'issue du second tour. Pour une raison simple. Sans établir de règle, on peut dresser ce constat : jamais dans l'histoire de la Ve République (exception faite de l'élection de 2002), un candidat donné perdant au second tour à la veille du premier n'a réussi à inverser la tendance par la suite. Et donc, jamais un débat d'entre-deux-tours n'a servi à inverser la vapeur, contrairement à certains clichés véhiculés. Ce débat sert surtout à garder l'électorat mobilisé, car on a déjà vu des phénomènes de démobilisation entre deux tours d'une élection, aux législatives.

    Il est pourtant de bon ton de dire, dans la presse comme chez les politiques, que rien n'est jamais joué...

    Oui, c'est ce qu'on appelle un marronnier ! Tout le monde a intérêt à véhiculer cette idée. Le candidat donné perdant, bien sûr, parce qu'une élection présidentielle, c'est une guerre psychologique, ils n'ont pas d'autre choix. Mais aussi le candidat donné gagnant, qui a besoin de garder son électorat mobilisé. Les médias aussi y ont intérêt.

    Et les fameux "indécis" ?

    On parle des indécis, mais en 2007 aussi il y avait 30 à 40 % d'indécis à une semaine du premier tour. Mais Sarkozy était déjà donné vainqueur au second et cela n'a pas changé grand-chose. L'idée que tous les indécis iraient se reporter dans un camp plutôt que l'autre est une illusion. D'une manière générale, pour ceux qui ne restent pas indécis jusqu'au bout, ils se répartissent de façon assez égale sur les deux candidats du second tour. S'ils devaient pencher plutôt en faveur d'un des deux, ça serait sans doute le favori, car ce statut peut attirer. On le constate notamment en faisant des sondages au lendemain de débats : les sondés jugent presque toujours plus favorablement celui des deux qui est le favori des sondages...

    Et les reports de voix ? Imaginons que Bayrou penche pour un des deux candidats présents au second tour, s'il ne l'est pas lui-même...

    Les scores que vont réaliser Marine Le Pen, Bayrou et Mélenchon vont bien sûr représenter un enjeu pour le premier tour. En ce qui concerne Sarkozy, le fait que Marine Le Pen fasse un score plus ou moins important aura un impact sur son positionnement entre les deux tours. Si elle est haute, cela invalidera sa stratégie. Si elle est basse, il pourra tenter de se recentrer. Ensuite, si Bayrou appelait à voter pour l'un ou l'autre, cela pourrait avoir un impact psychologique important. Si, par exemple, il appelait à voter pour Sarkozy, cela rejetterait automatiquement François Hollande vers Mélenchon, et donc cela affaiblirait François Hollande. Mais ça ne change pas l'issue d'une élection. On n'est jamais propriétaire de ses voix. Les consignes de vote ne sont d'ailleurs en général suivies que par le noyau des plus fidèles. À part peut-être Jacques Duclos (candidat communiste) en 1969, qui avait fait campagne pour l'abstention au second tour. 

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