• La crise économique :un complot ?

    Atlantico : Laurence Parisot a déclaré au Figaro que la crise économique que traverse actuellement l’Europe avait été "orchestrée" par les États-Unis. Qu’en pensez-vous ? Est-ce plausible ou s’agit-il de paranoïa ?

    Paul Jorion : C’est plausible, mais c’est de la paranoïa aussi ! En fait, nous nous trouvons dans une situation dégradée aussi bien aux États-Unis qu’en Europe. Tout le monde envisage de nouvelles catastrophes et donc chacun essaie de rejeter le blame sur l’autre.

    J’ai lu beaucoup d’analyses extrêmement pointues venues des États-Unis sur la situation que connait l'Europe en général et la France en particulier. Elles sont généralement bien faites, parfois même meilleures que celles produites en France. Mais d'une façon générale, les Américains sont très critiques à notre égard, et nous sommes très critiques vis-à-vis d'eux.

    Il existe des rumeurs venues de France, tout comme des rumeurs venues des États-Unis, mais il n'y a pas de "campagne orchestrée". Dans l'ensemble, les marchés fonctionnent de façon rationnelle. Il suffit d'analyser les bilans de certaines entreprise pour se rendre compte qu'il existe une crise bien réelle.

     

    Peut on envisager une nouvelle sorte de "terrorisme financier" où tel pays s'en prendrait à tel autre pour dégrader sa note attribuée par les agences de notation ?

    Non, ce n’est pas possible. La mauvaise passe est généralisée. C’est le système financier dans son ensemble qui est menacé. Un pays n’a pas intérêt à précipiter la chute d’un autre car il en subirait les conséquences.

    Quelques personnes à la tête de hedge funds spéculent peut-être sur la dette de la Grèce ou du Portugal, mais cela ne se passe pas au niveau des gouvernements. Il s’agit juste d’entreprises qui essaient de bénéficier de la situation dégradée. L'idée que les États-Unis aient un bénéfice quelconque à ce que la situation de certains pays européens s’aggrave n’a pas de sens. Tout le monde est en train de tomber ensemble. Il n’y a pas de bénéfice possible. 

    Cette chute généralisée est due à l’ensemble des pays qui ont joué avec le jeu d’une finance permettant la spéculation à très haute échelle ainsi qu'une ponction supplémentaire des richesses crées par l’entreprise qui ont été versées aux dividendes des entreprises et aux salaires de leurs dirigeants plutôt qu'aux salariés. Mais il s'agit là d'un phénomène qui existe à l’échelle du monde. La situation est la même en Europe et aux États-Unis.

     

    Comment expliquez-vous alors que Laurence Parisot tienne de tels propos ?

    Je ne sais pas. Dans son interview au Figaro transparait une certaine nervosité vis-à-vis des dernières déclarations de plusieurs personnes riches qui souhaiteraient réaliser un effort financier sur le long terme plutôt qu’un effort purement ponctuel...

    Il est toujours tentant de rejeter la responsabilité sur les autres. Et les accusations de ce type là sont surtout un symptôme du fait que plus personne ne sait exactement ce qu’il faut faire désormais.

     

    Plus personne ne sait quoi faire, mais connaissons-nous au juste les causes précises de la crise ?

    On sait d’où est née la crise. Notre société repose sur le fait que les gens achètent des produits qui font marcher les usines : les usines doivent les produire et les gens les acheter pour que l’économie puisse fonctionner. Le problème, c'est que les revenus distribués aux salariés ont été trop peu importants pour qu'ils puissent consommer suffisamment. Et l'économie a ainsi connu des difficultés pour fonctionner.

    On a essayé de résoudre ce problème en facilitant l’accès au crédit. Mais le crédit n’est jamais que des salaires à venir qui devront être utilisés pour rembourser ce qui a été emprunté. Or, on le sait, le versement d’intérêt ponctionne encore des sommes supplémentaires. Dans le prêt d'une maison, par exemple, on double facilement son prix en intérêt. Par conséquent, la solution consistant à permettre de faciliter l’accès au crédit n’a été qu’un leurre : on ne résout pas des difficultés économiques en accordant l’accès au crédit, car, par définition, le crédit doit être remboursé. On peut résumer tout ceci ainsi : on peut pas remplacer l’argent qui manque en le prêtant, parce qu’il faudra bien le rendre un jour. 

     

    Laurence Parisot déclare, toujours dans son interview, que "la situation s'est tendue quand la Chine a commencé à faire la leçon aux États-Unis sur leur dette". Au-delà des : quand la chine a commencé à faire la leçon aux États-Unis sur leur dette. La Chine peut-elle aussi être tenue responsable des difficultés européennes ?

    Ce que Parisot reproche à la Chine, les Chinois le font depuis 2008, en raison de leur position privilégiée dans l’économie mondiale ! Ils possèdent une part tellement importante de la dette américaine... Ils ont commencé à dicter leur position en 2008. Plus récemment, depuis 2009, ils ont commencé à réclamer la reconstitution d’un ordre monétaire internationale. Celui-ci s’était écroulé en 1971 quand Nixon a dénoncé les accords de Bretton Woods. Depuis quarante ans il n’y a plus de système monétaire international. Le problème c’est que les États-Unis bénéficient toujours du fait que le dollar soit une monnaie de référence. Ils n’ont jamais voulu abandonner cela car cela a permis depuis des années de soutenir leur système économique, de pouvoir dépenser bien davantage qu’ils n’ont de revenus. Il faut donc que le reste du monde leur impose de changer. Ils ne le feront pas d’eux-mêmes.

    Mais, encore une fois, la Chine n’est pas intervenue la semaine dernière, ni il y a un mois ! Elle est intervenue à partir de 2008. Elle hausse le ton dans certains cas, en disant on ne peut pas continuer à utiliser la planche à billets car cela fait baisser la valeur du dollar.

    Une initiative conjointe entre Nicolas Sarkozy et les dirigeants chinois pour imposer un système qui ne dépendrait plus de la monnaie de référence qu’est le dollar se déroule actuellement. Il faut louer leurs efforts. Je prône cela depuis des années. C’est la position qui avait été défendue par Keynes en 1944 à Bretton Woods, mais à l’époque le système reposait essentiellement sur le dollar car l’économie américaine représentait environ 70% de l’économie mondiale. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les États-Unis ne représentent plus assez dans le système économique mondial actuel pour qu’on considère que leur monnaie est interchangeable avec une monnaie internationale.

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