• Maroc : Violence scolaire et génération rebelle

    La violence dans le milieu scolaire.
     
    Les rares fois où l'on aborde le sujet de la violence à l'école, une question revient avec insistance : à qui la faute ? A défaut d'assumer leur responsabilité, les acteurs du système scolaire essaient de s'innocenter, sinon, ils s'accusent mutuellement.
    Ainsi, on entend souvent les gloses suivantes : c'est la faute aux enseignants qui sont des incompétents et qui ont perdu leur autorité d'antan ; ce sont les directeurs qui font tout pour éviter de faire des vagues ; ce sont les surveillants qui sont complètement dépassés et démotivés; ce sont les élèves qui sont devenus ingérables ; ce sont les parents qui démissionnent; ou c'est l'Etat qui veut délibérément abêtir le peuple en tuant l'école publique qui, en plus, constitue pour lui un fardeau économique, politique et social…
     
    Échec de la politique d'arabisation
      
     
     
    La violence à l'école est la conséquence d'un processus, d'une politique, d'un système dont les acteurs assument tous une part de responsabilité. Si aujourd'hui l'école publique véhicule une image plutôt négative c'est que cela, peut-être, a été voulu. « Nous sommes face à un système absurde qui tourne dans le vide, une politique d'enseignement marquée par un cynisme tout aussi politique. 
    Le bilan de trente années dans ce domaine, depuis un certain Azeddine Laraki, pousse à ce constat », nous fait remarquer Abdellatif Mansour, un ancien professeur à l'Ecole Normale Supérieure de Casablanca. En clair, A. Mansour considère que la recrudescence de la violence dans les établissements scolaires est le résultat inévitable de l'échec de la politique d'arabisation de l'enseignement public au Maroc. Politique que même Hassan II n'a pas hésité à dénoncer, non sans démagogie, dans son discours du 20 août 1987 : « Cher peuple, je dois te dire que ceux qui ont entamé l'arabisation se foutent de ta gueule… ». Ce propos, pour le moins étonnant et populiste, peut résumer à lui seul tout le mal qu'on pense du système éducatif et sa vicieuse instrumentalisation dans la stratification sociale et politique au Maroc. « C'est normal qu'un élève devienne nuisible et agressif lorsqu'il se trouve pénalisé par une école qui, après avoir été avant et après l'Indépendance, un ascenseur social pour tous les Marocains moyens ou défavorisés, a été transformée en une grande salle d'attente pour les futurs chômeurs et harragas », regrette Abdellatif Mansour. 

    Ce constat amer n'est pas tout à fait partagé par Jamal Khellaf, du ministère de l'Education nationale. Ce dernier rappelle d'abord que la violence à l'école n'est pas une spécificité marocaine et que les pays les plus développés et dotés d'un enseignement public performant connaissent eux aussi ce phénomène. « Nous avons tendance à isoler l'école de son environnement. On oublie souvent que l'école reflète, d'une manière ou d'une autre, tout ce qui anime ou agite la société, quelle soit japonaise, américaine ou marocaine », précise-t-il. Si le phénomène est d'abord visuel, la recrudescence de la violence commence à inquiéter. Ainsi, dans le cadre de la décennie consacrée à l'éducation et à la formation, le ministère de l'Education nationale et l'UNICEF ont élaboré une étude sur « la violence vécue par les enfants à l'école ». Les résultas de cette étude, réalisée par l'Ecole Supérieure de Psychologie de Casablanca, sont accablants. On y apprend, par exemple, que 87% des enfants avouent avoir été frappés, 60% avec règles, bâtons ou tuyaux, 73% des enseignants reconnaissent avoir frappé des élèves et que 85% d'entre eux le regrettent. 

    Bien sûr, il faut prendre ces données avec précaution. Toujours est-il que même quelqu'un comme Habib El Malki ne peut nier le fait que la falaka ou la tiyara sont malheureusement encore pratiquées dans l'école publique marocaine. Il faut dire que les violences physiques et les brutalités psychologiques sont tellement ancrées dans les approches « pédagogiques » et la socio-culture de beaucoup d'enseignants, qu'elles sont malheureusement devenues banales, normales, voire nécessaires.
     
    L'ascenseur social en panne 
     
    L'école publique est donc dépréciée par les parents, contestée par les élèves, critiquée même par les enseignants, dénigrée par la société, mise sur la sellette par les médias… Même le statut de l'enseignant, jadis un personnage respecté pour son savoir et sa « sacralité », est attaqué. « On a tendance à donner une image monstrueuse des enseignants. A chaque fois qu'un élève est frappé par un enseignant, on remue ciel et terre, mais lorsqu'un enseignant est tabassé, voire assassiné par un élève, on n'en parle pas », déplore Ahmed Chougrani, professeur de mathématiques au lycée Kadi Ayad à Tétouan. Abdellatif Bia, cadre à la délégation de l'Education nationale dans la même ville, estime que les médias jouent un mauvais rôle dans ce sens. Il soutient que la manière avec laquelle les médias traitent le sujet de la violence à l'école participe à créer un climat de tension entre les parents et le corps éducatif : « il y a des parents qui nous menacent bizarrement aujourd'hui d'en parler à 2M, à l'occasion du moindre problème avec leurs enfants », s'étonne-t-il. Une enseignante d'anglais au lycée Bettana à Salé, elle, se dit incapable d'exercer son métier en l'absence de conditions minimales de sécurité. Bouleversée, elle lance un cri d'alarme : « Tout, dans l'établissement où je travaille, engendre la violence. 
    Les classes sont pires que des écuries, l'environnement immédiat du lycée est investi par les dealers et les clochards, les familles des élèves viennent nous voir rien que pour nous insulter, la direction est quasi absente…Comment voulez-vous que j'accomplisse ma mission alors que je peux être à n'importe quel moment attaquée par un intrus qui peut accéder librement au lycée.. ». Ce tableau noir, dressé par cette enseignante, n'est pas forcément exagéré. Plusieurs témoignages d'enseignants, sous couvert d'anonymat, expliquent que les professeurs ne sont pas des adversaires, des dictateurs ou des tyrans, mais qu'ils sont bien là pour accompagner les élèves tout au long de leur scolarité, même dans les moments les plus difficiles. Ils expliquent que la déscolarisation progressive de l'école tend à la transformer en lieu de gestion des populations défavorisées et non plus de transmission du savoir. Ils dénoncent également l'état de stress et d'angoisse dans lequel ils exercent : « Il est vrai qu'il y a des profs malhonnêtes qui, non seulement agressent verbalement et physiquement leurs élèves, mais abusent sexuellement de leurs élèves filles contre une bonne note. Ceux-là sont une minorité. 

    Mais il y a aussi des profs honnêtes qui aiment leur métier et qui sont violemment agressés par des élèves en mal-être », avoue cet enseignant de langue française dans un lycée pourtant situé dans un quartier huppé de Casablanca.
     
    Exploiter l'amour du foot
     
    Il y a aussi des élèves, à l'âge difficile de l'adolescence, qui cherchent à provoquer la peur chez leurs enseignants. « Il nous est difficile de gérer des jeunes qui vivent de sérieux problèmes dans leurs propres familles. Par exemple, j'avais un élève qui est allé en prison plusieurs fois pour des histoires de vol. Mais si on sait aborder et approcher ces jeunes difficiles, on finit par contenir leur ardeur et adoucir leurs moeurs », reconnaît Abdelhakim Abid, professeur de langue anglaise au lycée Abderrahmane Belkorchi, à Sidi Othmane à Casablanca. Ce professeur exploite dans ses cours l'amour d'une grande partie des élèves dits « difficiles » pour l'équipe de football du Raja. Il explique : « A la veille ou au lendemain d'un match du Raja, je consacre une petite partie de mon cours à en discuter. L'idée est de créer un lien d'appartenance et de les faire réagir sur un sujet qui les intéresse. Bien sûr, mes élèves widadis, bien qu'ils soient minoritaires, ne sont pas pour autant sanctionnés. Ils défendent leur équipe favorite, et ce le plus démocratiquement du monde ». Mais ce que ne dit pas ce prof rajaoui, c'est qu'il n'hésite pas à offrir des billets de stade pour ses élèves rajaouis les plus démunis.
    Ce genre de méthodes qui aident le jeune à structurer et à évacuer davantage son agressivité, ne sont pas adoptées par tous les enseignants. Certains élèves, au même lycée Aberrahmane Belkorchi, n'hésitent pas d'ailleurs à les dénoncer. « Il y a un problème de communication. Certains enseignants sont là, dans les meilleures conditions, pour vous transmettre des cours. Ils se fichent carrément de savoir si on a compris, si on arrive à suivre, si leur programme est bien assimilé… Rien de ça. Nous avons affaire à des robots qui n'arrivent pas à établir avec nous un minimum de relation humaine », s'indigne Fatima-Zahra. Sa camarade Asmaa, elle, partage son avis et ajoute : « En l'absence de véritables activités sportives et culturelles, certains élèves évacuent leur énergie sous forme de violence contre les enseignants. Un jeune qui s'investit à fond dans le sport ou la culture n'aura ni la force ni la prédisposition psychologique pour faire des bêtises ».

    Triche contre le « parcœurisme » 
     
     
    La violence bat son plein en période des examens. Pour une bonne partie des élèves, la fraude est devenue le chemin le plus court vers la réussite. Avec un programme chargé et face à des modes d'examen qui favorisent plutôt la mémorisation et le « parcoeurisme », et surtout dans une société qui ne récompense pas le mérite et les méritants, les élèves recourent à la triche. Les enseignants et les surveillants sont souvent victimes de leurs « prises ». A la fin des épreuves, ils se font agresser à la sortie des établissements par les élèves qu'ils ont dénoncés. L'école publique cesse alors non seulement d'exercer ses effets éducatifs, cognitifs, psychopédagogiques et civiques mais elle renonce aussi à son rôle redistributif, socialement primordial. Adieu l'égalité des chances : La production, ou plutôt la reproduction, de l'élite se fait, en tout cas, ailleurs.

     
    Taieb Chad
    Source: Le Journal Hebdo
    Mise en page et illustrations : Chaïrich Abdennbi
     
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