• Mekki Torabi ,charlatan ou vrai guérisseur ?

    Mekki Torabi, le guérisseur marocain qui fait tourner la tête à Sarajevo

    En Bosnie, on ne parle plus que de lui : le guérisseur marocain Mekki Torabi attire des milliers de personnes. De longues files se pressent aux abords de la halle Zetra de Sarajevo, où il dispense son « énergie ». Les « patients » viennent de tous les pays de la région. Le mage a pourtant déjà séjourné en Serbie et en Croatie - pays dans lequel il compte des « clients » réguliers, comme le maire de Zagreb Milan Bandić ou la chanteuse Severina. Reportage sur un phénomène social.

    Par Dženana Halimović

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    Mekki Torabi, lors de sa visite controversée en Croatie en 2009

    Devant la halle Zetra de Sarajevo, des milliers de personnes attendent pendant des heures, en longues files d’attente, que le guérisseur marocain Mekki Torabi leur transfère « l’énergie des cinq planètes », qu’il affirme posséder. Les psychologues se disent pour leur part étonnés que les institutions d’Etat et le corps médical ne se soient pas encore prononcés à ce sujet.

    Dans la salle, une foule dense. Mekki Torabi est assis et la colonne passe à côté de lui. Les gens lui tendent la main droite puis se replacent dans la file d’attente. Dans les tribunes également, des milliers de personnes sont assises. Elles absorbent l’énergie ambiante et attendent que leurs bouteilles d’eau s’en imprègnent. Ces bouteilles, vendues sur place, sont remplies d’eau dans laquelle on trouvera, après ce prétendu « traitement », 25 éléments normalement inconnus pour l’eau.

    Malades ou en bonne santé, tous se pressent, certains sont venus de loin. Ceux qui attendent toute la nuit pour pouvoir toucher Mekki Torabi affirment que les difficultés qu’ils rencontrent les ont poussés à venir : « Je souffre de plusieurs maladies et suis venue ’pour voir’. Je suis là depuis ce matin huit heures ».... « J’ai senti une transformation en moi, dans mon corps, qui disparaît après la séance »... « Ma fille de 11 ans souffre de paralysie cérébrale depuis sa naissance. Depuis que nous venons voir Torabi, je peux seulement dire qu’elle va beaucoup mieux »...

    Le succès de ce phénomène n’est pas une surprise. En effet, la visite de Mekki Torabi a montré que la plus grande malade était bien la société de Bosnie-Herzégovine. Sans se prononcer sur l’éventuelle efficacité médicale de ce traitement, le psychologue Ibrahim Prohić se dit néanmoins consterné par la réaction de la société et par le fait que ni les pouvoirs publics ni le corps médical n’aient réagi ou ne se soient prononcés sur le sujet.

    Les citoyens s’accrochent à ce qu’ils peuvent, affirme-t-il : « Cela fait déjà vingt ans que les gens souffrent d’une terrible frustration. Leur capacité à raisonner est très affaiblie. Leur aptitude à faire face aux défis quotidiens est également réduite. Les mécanismes de défense qui maintiennent notre santé mentale sont en grande partie épuisés. Dans une telle situation, les gens deviennent des proies faciles ».

    Patients ou victimes ?

    Alma Džubur Kulenović, psychiatre de la clinique psychiatrique KCUS affirme que la société bosnienne n’est pas essentiellement différente de celles des autres pays de la région. Commentant les raisons d’un tel engouement, elle déclare : « Mes patients qui me disent s’être rendus auprès de Torabi et se sentir beaucoup mieux et plus heureux le sont probablement en partie parce-qu’ils ont pris soin d’eux-mêmes. Le fait que tant de personnes se rendent à ces séances ne serait pas un problème en soi si ce n’est qu’il est l’indicateur d’une faille des services de santé et cela devrait nous alarmer. De plus cela est également le signe d’une crise de l’énergie positive. »

    Des cars entiers arrivent des différents pays de la région, notamment de Serbie et de Croatie, pays où Torabi a pourtant déjà séjourné et dont les habitants - des figures connues comme de simples anonymes - s’étaient déjà précipités auprès du guérisseur.

    Parmi les « habitués » du guérisseur, on peut notamment citer Milan Bandić, le maire de Zagreb ainsi que de nombreuses célébrités, comme Severina ou le chanteur du groupe pop Psihomodo Davor Gobac qui a déclaré à propos de Torabi : « Je le trouve super. Je suis venu avec une jambe cassée il y a une semaine et aujourd’hui je marche normalement. »

    Le Rijaset de la Communauté islamique en Bosnie-Herzégovine a, pour sa part, exprimé son inquiétude face aux activités du guérisseur marocain, les qualifiant de « tromperies pour personnes crédules ».

    Mekki Torabi a déclaré avoir choisi Sarajevo et la Bosnie-Herzégovine car ce pays a traversé une guerre et de nombreuses personnes ont besoin d’aide. Il affirme posséder un pouvoir de guérison depuis son plus jeune âge, mais avoir dû attendre la cinquantaine pour découvrir comment l’utiliser et pouvoir communiquer avec des êtres venus d’une dimension inconnue.

    Selon le sociologue Ivan Šijaković, des phénomènes tels que celui de Mekki Torabi montrent à quel point la société bosnienne a perdu ses repères : « Si quelqu’un obtient un profit, même si celui-ci n’est pas immédiatement tangible et s’il a le pouvoir de manipuler toutes ces personnes, sous nos yeux et sous les yeux de l’Etat, alors c’est la pire violation des droits de la personne. On assiste là à une humiliation, une duperie et un déni de tout et de la médecine elle-même. C’est une attaque contre l’intelligence humaine qui nous mène vers une situation où, à nouveau, quelqu’un va dire : ‘Regardez-les, ces Bosniens immatures, on peut leur faire croire n’importe quelles idées insensées’ ».

    Bien que Mekki Torabi tiennent ses séances gratuitement - comme il se plaît à le dire, un don de Dieu ne peut être sujet à rémunération - les visiteurs sont tenus de payer l’entrée dans la salle Zetra, à hauteur d’un mark convertible (environ 50 centimes d’euro), tandis que la bouteille d’eau de 1,5 litres coûte 0,75 mark (40 centimes d’euro). Cela a occasionné un débat sur le profit généré par la visite du guérisseur.

    Si 5.000 personnes par jour entrent dans la salle, achètent chacun une bouteille d’eau, jusqu’au 7 novembre, date à laquelle le séjour de Torabi à Sarajevo s’achève, les gains pourraient s’élever à plusieurs centaines de milliers de marks.

    Non loin de là, à l’extérieur de la halle Zetra, un autre business florissant a lieu et les vendeurs ambulants s’en donnent à cœur joie. Chacun y va de sa chaise pliante, de son sac de toile, de ses ćevapi et de tout ce que l’on peut trouver dans chaque foire digne de ce nom...

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