Cours et exercices de français,examens normalisés niveau collégial,révisions,exercices corrigés
Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages
Avant de t'apercevoir du mensonge et de l'âge
Tu as souffert de l'amour à vingt et à trente ans
J'ai vécu comme un fou et j'ai perdu mon temps
Tu n'oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloter
Sur toi sur celle que j'aime sur tout ce qui t'a épouvanté
Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres émigrants
Ils croient en Dieu ils prient les femmes allaitent des enfants
Ils emplissent de leur odeur le hall de la gare Saint-Lazare
Ils ont foi dans leur étoile comme les rois-mages
Ils espèrent gagner de l'argent dans l'Argentine
Et revenir dans leur pays après avoir fait fortune
Une famille transporte un édredon rouge comme vous transportez votre cœur
Cet édredon et nos rêves sont aussi irréels
Quelques-uns de ces émigrants restent ici et se logent
Rue des Rosiers ou rue des Écouffes dans des bouges
Je les ai vus souvent le soir ils prennent l'air dans la rue
Et se déplacent rarement comme les pièces aux échecs
Il y a surtout des Juifs leurs femmes portent perruque
Elles restent assises exsangues au fond des boutiques
Tu es debout devant le zinc d'un bar crapuleux
Tu prends un café à deux sous parmi les malheureux
Tu es la nuit dans un grand restaurant
Ces femmes ne sont pas méchantes elles ont des soucis cependant
Toutes même la plus laide a fait souffrir son amant
Elle est la fille d'un sergent de ville de Jersey
Ses mains que je n'avais pas vues sont dures et gercées
J'ai une pitié immense pour les coutures de son ventre
J'humilie maintenant à une pauvre fille au rire horrible ma bouche
Tu es seul le matin va venir
Les laitiers font tinter leurs bidons dans les rues
La nuit s'éloigne ainsi qu'une belle Métive
C'est Ferdine la fausse ou Léa l'attentive
Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie
Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied
Dormir parmi tes fétiches d'Océanie et de Guinée
Ils sont des Christ d'une autre forme et d'une autre croyance
Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances
Adieu Adieu
Soleil cou coupé
Le recueil Alcools d'Apollinaire (1913) marque l'entrée dans la poésie du XXe siècle. Moderne, il l'est à plus d'un titre : à la fois sur un plan technique et formel (l'absence systématique de toute ponctuation, usage du vers libre, etc) et sur un plan thématique (renouveau du lyrisme, appel à l'abandon des traditions poétiques, etc). « Zone » qui ouvre le recueil est sans conteste le poème qui va le plus loin dans ces recherches poétiques. C'est en fait le poème du recueil qui a été écrit le plus tard, et inséré au dernier moment en guise d'introduction pour l'ensemble de l’œuvre : il est donc à lire comme un manifeste poétique.
Le poème, très long, s'ouvre sur les fameux vers : « À la fin tu es las de ce monde ancien / Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin / Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine », constat de l'ennui des nouvelles générations devant le traditionalisme dans lequel elles ont grandi. La fin du texte, que nous nous proposons d'étudier ici, après ce constat qui s'étale tout au long du poème, formule un appel clair à la modernité.
Le poème se présente d'abord comme une virée nocturne. C'est le récit d'une nuit blanche (« le matin va venir », « la nuit s'éloigne », « tu veux aller (…) dormir ») où le poète erre de bar (« tu es debout devant le zinc d'un bar crapuleux ») en lieux de désolation (la gare Saint-Lazare où les « pauvres émigrants » s'abritent en attendant de pouvoir rejoindre le pays rêvé, « l'Argentine », c'est-à-dire le « Nouveau Monde »).
Une importance particulière est apportée au pittoresque, au détail insolite : l'édredon, la « perruque » des femmes (les cheveux de la femme, chez les juifs comme chez les musulmans ou les chrétiens, sont considérés comme un élément érotique qu'il faut cacher par pudeur : à l'aide d'un voile pour les musulmanes et les chrétiennes (les bonnes sœurs), d'une perruque pour les juives). Ces détails rendent plus proches de nous les personnages évoqués, ce qui a pour objectif de nous émouvoir davantage. Mais le caractère varié et fantaisiste, voire drôle (noter le calembour « gagner de l'argent dans l'argentine »), permet aussi de créer des contrastes émotifs en mobilisant chez le lecteur toute la palette des sentiments.
Pendant cette errance nocturne, le poète rencontre donc tout ce que l'humanité laisse de côté : les migrants, les noctambules, les pauvres. Il s'assimile lui-même à ce monde de parias : le poète est le personnage de la société qui rend compte de tout ce que cette société laisse de côté.
Cette errance nocturne est le moment d'un bilan. Le poète ressasse ses souvenirs, ses expériences, ce qu'il a fait jusque-là : « Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages », « Tu as souffert de l'amour à vingt et à trente ans ». Ce champ lexical de la tristesse, qu'on retrouve dans la description des personnages qu'il croise (« Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres émigrants », « Tu prends un café à deux sous parmi les malheureux », « J'ai une pitié immense pour les coutures de son ventre »), crée une impression forte de désenchantement. Au mitan de sa vie (le poète dit avoir plus d'une trentaine d'années, à une époque où l'espérance de vie était bien plus courte qu'aujourd'hui), le bilan est doux-amer. Mais c'est à partir de ce bilan que viendra l'appel à une modernité qui le changera lui, mais qui changera aussi le monde.
C'est aussi pourquoi le thème de l'émigration est fortement symbolique : c'est l'errance, le désir de partir, de ne pas revenir. L'« étoile », les « rois-mages » font référence au destin, au futur, et annonce le « soleil » du dernier vers : l'intimité du poète est liée à la course des astres. Migrer c'est aller ailleurs, c'est changer.
Il nous faut revenir alors un instant sur le titre de poème, « Zone », qui le poème liminaire du recueil. La « zone », c'est à la fois ce qui est en marge, en banlieue, de côté, c'est ce qui est aussi délaissé, là où on ne vit pas (la « zone industrielle »). C'est ensuite un territoire bien délimité, celui de la mémoire et des expériences du poète, le territoire qu'il explore pour mieux se connaître et mieux savoir que faire de son avenir. Il fait le tour de ce territoire, comme il traverse la nuit, de la fin du jour à son retour. La valeur symbolique du poème est essentielle : ce retour sur soi (qui est un retour sur l'autre aussi : le « tu », les migrants, les pauvres) est une introspection qui fait du poème une médiation poétique. Ce poème qui s'ouvrait sur le renoncement au passé se termine sur l'appel au futur, mais il s'ouvrait aussi sur la religion comme il se termine sur la religion (« tes fétiches d'Océanie et de Guinée / Ils sont des Christ d'une autre forme, etc »), la boucle est bouclée, mais ce n'est pas pour stagner : un pas décisif a été fait (Apollinaire s'inspire ici du thème nietzschéen de « l'éternel retour » : les choses reviennent, mais à chaque fois avec une intensité différente)
Poème du retour sur soi, du bilan désabusé, de l'introspection, « Zone » n'est reste pas moins un poème de l'ouverture, ouverture sur l'autre, et surtout ouverture à un renouveau par la poésie, à une modernité poétique.
Cette modernité poétique est déjà visible à l’œil nu. C'est l'absence de ponctuation. Apollinaire retirera au dernier moment toute marque de ponctuation dans l'ensemble de son recueil. Pourquoi ?
Le vers libre est la deuxième grande modernité technique qu'utilise Apollinaire dans ce poème. Le vers libre, c'est un vers qui n'a pas de mètre défini et précis. On trouve doncdes alexandrins (vers de 12 syllabes, très utilisés en poésie) : « J'ai vécu comme un fou et j'ai perdu mon temps », « La nuit s'éloigne ainsi qu'une belle Métive », « Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie », etc ; des décasyllabes (10 syllabes) : « Tu es la nuit dans un grand restaurant » ; mais surtout (en cette fin de texte) des vers impairs (« Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages » : 13 syllabes ; « Soleil cou coupé », 5 syllabes, etc), et des vers qui dépassent largement les vers usuels de la poésie française : « Une famille transporte un édredon rouge comme vous transportez votre cœur ». Ces « innovations » techniques sont des prises de distance avec la tradition poétique du XIXe siècle.
Mais c'est le renouveau du lyrisme, surtout, qui ancre ce poème dans la modernité du XXe siècle. En fait, c'estApollinaire, ami de Picasso, de Braque, de Duchamp, promoteur attentif du cubisme et de l'orphisme (Delaunay), qui fait figure, aujourd'hui encore, de grand poète moderne.
Mais pour comprendre le « renouveau » du lyrisme, il faut déjà savoir ce qu'est le « lyrisme ». Le mot vient de « lyre », qui est l'instrument d'Apollon, le dieu de la lumière, des arts, de la divination, de la beauté, et donc de la poésie. C'est l'instrument qui accompagne le chant du poète (de « l'aède »), celui qu'on retrouve presque toujours dans les représentations d'Orphée par exemple. À la Renaissance, au XVIe siècle, avec la redécouverte de l'Antiquité et le développement de l'humanisme (l'Homme remis au centre de l'Univers tandis qu'au Moyen Âge, c'était Dieu qui était au centre de tout), le lyrisme est devenu l'expression des sentiments personnels (Ronsard chantant ses Amours, ou Du Bellay chantant ses Regrets). Les Romantiques (Lamartine, Hugo, Musset, etc) en ont fait le principe même de leur poésie : le « je » poétique devient un « je » universel. Ce que dit le poète, tout le monde le ressent (dans la préface des Contemplations, Hugo écrit « Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi ! »). Il s'agit donc pour Apollinaire de se démarquer par rapport à toute cette tradition, en affirmant sa nouveauté. Cela se fait principalement par une distanciation vis-à-vis de soi-même : c'est le « tu » du poème. Le poète se parle à lui-même mais, du même coup, il nous parle à nous, les lecteurs.
Ensuite, ce passage du « je » au « tu » crée des effets d'amplification : le « tu » met à distance, et le « je » invite à la totale identification du lecteur au poète. L'utilisation d'un « je » après un « tu » ravive en nous l'émotion : « Tu n'oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloter ». Ici, c'est la même personne qui parle, malgré le « tu ». D'abord on s'éloigne, on observe (« regarder tes mains »), puis on rentre d'un coup dans l'émotion la plus intime et la plus bouleversante du poète : « je voudrais sangloter ». À une époque où le « moi » est remis en doute (Marx, Nietzsche, Freud), c'est un moyen moderne de renouveler le lyrisme d'antan.
Appels à la modernité que ces innovations techniques, que ce renouveau du lyrisme, mais le message est en fait encore plus direct et plus clair. Le poème se termine sur une véritable explosion poétique (« Soleil cou coupé »), sur l'affirmation d'une libération d'énergie créatrice comme unique solution possible.
Le distique (=strophe de deux vers) « Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie / Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie » (qui vient éclairer aussi le sens du titre et donc tout le recueil) invite le lecteur à vivre sa vie « ivre », c'est-à-dire le plus intensément possible (c'est une image dionysiaque, encore d'inspiration nietzschéenne). L'image du feu (« brûlant », « soleil »), renvoie à cette explosion, mais aussi à la rapidité d'une vie vécue pleinement.
Pour cela il faut abandonner son passé, les religions et l'homme rationnel. « Adieu adieu » à ce qui précède, « les fétiches », les « Christ », mais aussi à la raison. C'est l'image finale de la décollation (=décapitation) : « cou coupé ». C'est à la fois l'image d'un lever de soleil rougeoyant (nous sommes toujours dans l'explosion de la vie), mais aussi de l'Homme sans tête (on dit « acéphale »), la tête étant évidemment le symbole de la raison. Le poète invite donc à vivre selon les sentiments, les sensations, et de manière la plus intense possible. C'est cette attitude qu'il salue ici. On entend même « coucou » dans « Soleil cou coupé », ce qui vient ajouter un peu de légèreté et d'humour dans un poème très solennel, humour et modernité que l'on retrouvera tout au long du recueil Alcools.
« Zone » est un poème célèbre car c'est un des premiers poèmes de la modernité tonitruante du XXe siècle. Il se présente comme une errance dans la nuit des souvenirs et des impressions, et se clôt sur un abandon du passé et un appel à la modernité. Cette modernité est formelle, lyrique, mais surtout sensible : il faut se libérer des contraintes pour pouvoir créer de nouvelles valeurs, celles du monde futur.