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L'assommoir Zola

L'assommoir Zola

Introduction

L'Assommoir, publié en 1877, est le septième volume du cycle romanesque d’Émile Zola intitulé Les Rougon-Macquart qui retrace la vie, de parents en enfants, de cette famille sous le Second Empire. Ce roman raconte plus particulièrement l'histoire de Gervaise Macquart, d'origine modeste, montée à Paris pour suivre son amant. Ce passage se situe au centre du roman. Nous sommes en 1868. L'anniversaire de Gervaise est l'occasion d'une grande fête et d'un grand repas où l'on fait parader une oie grasse qui fait l'admiration des convives. Ce repas d'anniversaire marque à la fois l'apogée de Gervaise mais aussi la fin des jours heureux.

En quoi cette scène de repas apparaît comme un moment symbolique ?

C'est ce que nous allons voir en étudiant dans une première partie le repas d'anniversaire, puis dans une deuxième partie la portée symbolique de la présentation de l'oie.

Une scène de fête

Un moment de joie

Nous assistons à une scène forte qui marque le climax (le point le plus haut) et la fin de l'ascension de Gervaise. Pour son anniversaire, les amis, les proches, les voisins (c'est-à-dire ceux qui constituent la « société ») sont rassemblés dans un grand banquet.

Or le banquet est un moment privilégié de la vie des gens du peuple : c'est le moment où ils arrêtent de travailler et où ils s'offrent le plaisir de festoyer et de s'amuser. 

Le vocabulaire positif employé dans ce texte renvoie à ce moment exceptionnel : « vive clarté », « les nez se tournaient vers la cuisine, à certaines bouffées chaudes », les femmes portent « un intérêt profond » à ceux que fait Gervaise qui est « épanouie », il y a des « rires », l'oie est « dorée », il y a des exclamations et une « surprise respectueuse ».

Cette scène est, avant tout, l'évocation d'un repas d'anniversaire et d'un moment rare de joie dans un quotidien difficile, marqué par le travail et l'alcool.

Un portrait du peuple

Nous retrouvons dans ce passage ce qui a valu à Zola sa réputation de grand écrivain : un portrait du peuple.

Cette société est une assemblée vivante, bruyante, joyeuse et impressionnable.

En effet, nous trouvons la description d'une table défaite : « la débandade du couvert apparut sous la vive clarté, les assiettes et les fourchettes grasses, la nappe tachée de vin, couverte de miettes. » Contre l'ordre bourgeois, nous avons le désordre du peuple.

Société vivante, qui ne dissimule pas ses émotions : « une clameur s'éleva, où l'on distinguait les voix aiguës et les sauts de joie des enfants. »

Enfin, une société impressionnable : « C'était un étonnement, une surprise respectueuse, qui avait coupé la voix à la société. » À la joie se mêlent les cris et les expressions triviales : « Sacré mâtin ! Quelle dame ! Quelles cuisses et quel ventre ! » Or cette surenchère d'exclamatives n'est provoquée que par la simple présentation de l'animal qui va être mangé.

Cette peinture sociale est complétée par la répartition des rôles entre les hommes et les femmes. Alors que les hommes restent à table, fument (« on étouffait dans l'odeur forte qui montait »), les femmes s'occupent de la cuisine : « Toutes les femmes, une à une, la suivirent. Elles entourèrent la rôtissoire, etc. »

Les hommes restent dans la masse indistincte de la « société » (la majorité), les femmes sont énumérées (elles sont la minorité, peut les dénombrer) : Augustine, Virginie, Gervaise, maman Coupeau, Nana.

La critique sociale

On comprend rapidement que cette peinture de la société n'est pas sans être critique.  

D'abord par le désordre dénoncé (« Quand Augustine posa deux lampes allumées, une à chaque bout de la table, la débandade du couvert apparut sous la vive clarté, les assiettes et les fourchettes grasses, la nappe tachée de vin, couverte de miettes. ») Le vocabulaire des matières viles et de la saleté parcourt tout le texte : « grasses », « tachée de vin », « suante », « ruisselante de jus ». 

Ensuite par l'enjeu même de toute leur joie et de leur émotion : c'est l'oie qui canalise cette attention, l'oie qu'ils vont manger. Ce qui est mis en évidence par Zola est leur avidité, voire même leur brutalité qui confine au sadisme : « on ne l'attaqua pas tout de suite » : on se repaît visuellement avant de se repaître l'estomac.

Les individus sont indifférenciés dans le groupe et ils sont qualifiés par ce qui les fait sentir, par les sens physiques, ils sont animalisés : c'est l'odeur qui les attire : la graisse, le sang (« on ». « société », les « nez »).

Plus qu'une critique typiquement sociale, stigmatisant un milieu et ses représentants, Zola se fait moraliste et critique l'ensemble de l'humanité : c'est l'avidité, la brutalité et la vanité qui sont ici dénoncés. Ainsi, sans doute, que la dissolution de l'individualité dans le groupe.

 

Transition

Cette scène se présente donc à la fois comme une peinture sociale et comme une critique des travers de l'humain. Mais la présence de l'oie offre une autre dimension encore, une dimension symbolique.

Un sacrifice symbolique

La procession  

Le passage est marqué par une progression symbolique de l'ombre vers la lumière. C'est, au début du texte, « la nuit », puis nous avons les « lampes allumées », enfin l'oie « dorée » et les exclamations de joie finales.

C'est l'atmosphère religieuse

En fait, comme nous avons parlé de caricature, nous pourrions parler ici de parodie de cérémonie religieuse.

Gervaise fait une « rentrée triomphale », dans un « rire silencieux », formule paradoxale qui marque un état spécial. Elle avance, et « les femmes marchaient derrière elle ». Les convives masculins sont, eux, pris d'une « surprise respectueuse ».

En fait, sous le texte, est lisible le mythe biblique de l'adoration du Veau d'or. Au lieu d'avoir un « veau d'or », on a une « oie (…) dorée ». Or l'adoration du Veau d'or dévie le peuple d'Israël du vrai Dieu, comme l'adoration de l'oie « dorée » dévie le peuple des vraies priorités : sa condition sociale.

L'outrance

Le passage est marqué par la caricature et l'outrance.

D'abord celle de la saleté mise en avant : « un jour sale, d'un gris de cendre ». Le repas prend place dans une atmosphère obscure et délétère : il faut allumer « deux lampes » qui mettent alors en évidence « la débandade », les « fourchettes grasses », la « nappe tachée ». Nous sommes entrés dans un univers malsain, où l'on respire mal : « on étouffait dans l'odeur forte qui montait ».

C'est dans cette atmosphère malsaine que l'on va présenter et « adorer » l'oie « dorée ».

Cette oie est elle-même décrite de manière quasi hyperbolique : elle est « énorme, dorée, ruisselante de jus ». Tout le monde s'extasie devant cet animal comme si c'était la première fois qu'ils en voyaient un.

Cette outrance continuelle contribue à donner au texte cet aspect extraordinaire qui en fait un moment pivot du roman.

Gervaise e(s)t l'oie

De manière tout à fait réfléchie et consciente, Zola assimile Gervaise et l'oie.

À l'entrée « triomphale », Gervaise est fière : elle se présente en objet d'admiration autant que l'animal qu'elle porte. « Gervaise portait l'oie, les bras raidis, la face suante, épanouie dans un large rire silencieux. » Elle sue comme l'oie ruisselle : nous avons un parallélisme entre la femme et la bête : « Quand l'oie fut sur la table, énorme, dorée, ruisselante de jus, on ne l'attaqua pas tout de suite. »

De même la réaction des convives est pleine d'ambiguïté.

D'abord dans les gestes : « On se la montrait avec des clignements d'yeux et des hochements de menton ». Ce sont les hommes qui jaugent et jugent ce qui est présenté. Ils entretiennent une connivence sur ce qui leur est proposé à manger.

Ensuite dans les paroles : « Sacré mâtin ! Quelle dame ! Quelles cuisses et quel ventre ! » Il y a une personnification de la bête, qui est aussi une sexualisation : ce sont les « cuisses » et le « ventre » qui sont vantés, c'est-à-dire les parties basses du corps. « dame » vient rajouter à la confusion : parle-t-on d'un animal ou d'une personne ? Et dans ce cas, la personne, c'est Gervaise.

Ce qui est décrit et montré, à la fin du texte, est à la fois l'oie et celle qui la porte et qui attire les convoitises : la femme. Ainsi, en poussant la logique jusqu'à son terme, c'est aussi bien la femme que l'oie qu'on mangera. C'est une concrétisation du désir, mais c'est aussi, dans une autre acceptation de l'expression « manger quelqu'un » : c'est une menace, ce qui annonce la suite du roman...

Conclusion

La scène de la présentation de l'oie est une scène d'un réalisme qui confine à la caricature. La priorité donnée aux matières plutôt qu'aux idées ou aux impressions, la mise en avant de la saleté plutôt que de l'idéal, est un des apports majeurs de Zola au roman : c'est le peuple qu'il dépeint, c'est la vie réelle. 

Ce réalisme qui confine aussi à la violence a même valu à Zola d'être attaqué et critiqué. Pourtant c'est aussi cette acceptation des réalités sociales, de ce qui est d'ordinaire caché ou tu, ce dédain des conventions qui permettra à Zola de se lancer, de manière brillante et courageuse, dans l'affaire Dreyfus : par ce regard neuf et sans concession, il bouleversera aussi la société française.

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