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Le sionisme

 Karl Marx, s’il a écrit un mauvais livre sur la question juive, n’en a pas moins rappelé jus­tement une exi­gence métho­do­lo­gique en disant que le judaïsme s’est conservé non pas malgré l’histoire mais par l’histoire. En clair, on doit expliquer - tenter d’expliquer - l’histoire juive par les fac­teurs his­to­riques habi­tuel­lement pris en compte par les his­to­riens professionnels.

 

De ce point de vue, puisque réfé­rence à Marx il y a, il faut bien admettre qu’une des fai­blesses durables du mar­xisme aura été sa sous-​​estimation et son approche théo­rique insuf­fi­sante de la « question nationale » et donc du natio­na­lisme. Or le conflit israélo-​​palestinien est un conflit entre deux natio­na­lismes, type de conflit commun dans l’Europe du XIXe siècle et qui a vio­lemment resurgi à la fin du XXe siècle dans les Balkans.

 

Mais une pre­mière par­ti­cu­larité du conflit apparaît : l’asymétrie entre les deux anta­go­nistes. La conscience nationale pales­ti­nienne s’est constituée plutôt tar­di­vement à partir d’une identité arabe plus vaste. Embryon­naire à partir du début du XXe siècle dans le cadre de la crise de l’empire ottoman, cette conscience s’est pro­gres­si­vement affirmée dans les années 1920pour connaître une nou­velle étape après le désastre de la Nakba (catas­trophe) en 1948, avec la crise que connaît alors la com­mu­nauté pales­ti­nienne défaite par les armées juives.

 

Pour sa part, le natio­na­lisme poli­tique des Juifs, le sio­nisme, avait pris une forme orga­nisée dès la fin du XIXe siècle. Fondé par Théodore Herzl en 1897, le mou­vement sio­niste constitue alors une variété du natio­na­lisme eth­nique très diffus en Europe cen­trale et orientale au XIXe siècle. Il est un exemple typique du réveil des peuples divisés et opprimés de la région (en partant du cas serbe).

 

Cependant deux éléments carac­té­risent la situation des Juifs par rapport aux autres :

 

- ils n’occupent pas le même ter­ri­toire, ils sont dis­persés en petites com­mu­nautés et ne parlent pas la même langue ; 
- ils pos­sèdent une tra­dition reli­gieuse très ancienne qui leur fournit une identité alter­native liée à une patrie sacrée hors d’Europe.

 Les origines de la question juive

 Une situation de dia­spora rela­ti­vement sta­bi­lisée dans le temps

 Le prototype d’un peuple en diaspora

 Après leur expulsion brutale de Palestine au début de l’ère chré­tienne, les Juifs deviennent le pro­totype d’un peuple en dia­spora, privé de base ter­ri­to­riale, de conti­nuité, de conti­guïté spa­tiale. À l’instar d’autres dia­sporas (Armé­niens, Chinois d’Outre-mer, Indiens…)…

 Une remarque séman­tique signi­fi­cative : pour parler de la dia­spora (terme grec qui signifie « dis­persion »), les sio­nistes vont uti­liser le terme de golah - qui veut dire exil. Pour eux la dia­spora ne signifie plus seulement « dis­persion », épar­pillement, mais perte d’un lieu bien défini.

 Un statut de minorité ethno-​​religieuse

Le peuple juif dis­persé s’est plus ou moins conservé au cours des siècles, non pas en dépit de l’histoire mais parl’histoire. Deux fac­teurs, l’un d’ordre écono­mique, l’autre d’ordre culturel, ont été déterminants.

 

a/​ Sur le plan socio-​​économique, c’est le rôle joué par des Juifs dans la société pré-​​capitaliste ou féodale pendant une période qui s’est pro­longée en Europe orientale jusqu’au XVIIIe siècle. Des Juifs ont alors joué le rôle d’intermédiaires indis­pen­sables dans une économie quasi natu­relle et ont survécu comme com­mu­nauté dis­tincte de la popu­lation envi­ron­nante. À ce moment, des Juifs ont rempli des fonc­tions mar­chandes (comme les Chinois en Asie du Sud-​​est). À tel point qu’on a pu parler d’un « peuple-​​classe » pour carac­té­riser la for­mation sociale juive. Mais il semble bien que cette carac­té­ri­sation n’ait été valable que pour un temps et un espace limités et pour une partie mino­ri­taire de la popu­lation juive.

 

b/​ Sur le plan culturel, il nous faut d’abord distinguer judéité et judaïsme.

 

La judéité est un sen­timent d’appartenance ou d’identification à un « peuple juif » non déterminé par la croyance mais par l’ascendance. Juif alors vient de Yehoudi, c’est-à-dire membre de la tribu de Juda. Et là il faut rap­peler la cen­tralité pour les Juifs de l’univers mytho­lo­gique de la Bible. Dieu a dit à Abraham : « Je ferai de toi une grande nation. » Ce statut d’élu de Dieu a vite repré­senté le mythe consti­tutif pour définir et assurer aux Juifs leur conscience de groupe.

 

Le judaïsme est la dimension pro­prement reli­gieuse qui a conservé un caractère étroi­tement eth­no­cen­trique du fait des par­ti­cu­la­rités de l’histoire juive.

 

La conscience de la judéité s’est appuyée sur la per­ception d’un rapport his­to­rique avec un ter­ri­toire, avec un peuple. Elle s’est construite et transmise par le fait même que des com­mu­nautés juives ont long­temps disposé d’une cer­taine auto­nomie avec des struc­tures d’autorité propres, ne serait-​​ce que pour lever l’impôt et pour établir des rela­tions avec les auto­rités exté­rieures. Et aussi d’un système reli­gieux très spé­ci­fique. La syna­gogue n’était d’ailleurs pas un lieu spé­cia­lement consacré au culte, mais un espace de réunion, d’assemblée pour toute la communauté.

 

Résumons la situation par­ti­cu­lière des Juifs en dia­spora et leur évolution : ils ne vivent pas sur la même terre, ils ne parlent pas la même langue, ils sont dis­persés en petites com­mu­nautés et dis­posent d’une orga­ni­sation struc­turée qui leur a assuré une tra­dition d’auto-gouvernement, d’autonomie ins­ti­tu­tion­nelle. Leur tra­dition reli­gieuse forte leur confère une identité liée à une patrie sacrée hors d’Europe. Le mythe reli­gieux leur définit ainsi une patrie de sub­sti­tution. Le mou­vement sio­niste a pu faire pro­gresser l’idée d’un État juif en Palestine-​​Israël en mobi­lisant les Juifs par un appel aux énergies théo­lo­giques et cultu­relles, com­pensant ainsi une absence de terre au sens tra­di­tionnel et de base lin­guis­tique unique.

 

Une question reste posée : celle de l’existence continue d’un « peuple juif ». Y a-​​t-​​il eu, du fait même du caractère pro­téi­forme de l’entité juive à travers les siècles, une exis­tence continue d’un « peuple juif » ?

 

On peut plutôt consi­dérer cette entité comme une for­mation ethno-​​religieuse qui a connu, à travers les époques, des bou­le­ver­se­ments, des muta­tions allant parfois, dans cer­taines régions, jusqu’à dépérir et même dis­pa­raître. La per­sis­tance par­tielle de l’entité juive s’explique avant tout par le caractère de fait plu­ra­liste des sociétés dans les­quelles elle s’est trouvée. La per­pé­tuation de cette for­mation ethno-​​religieuse n’était pas acquise a priori. En der­nière analyse, son maintien s’explique par des cir­cons­tances his­to­riques par­fai­tement iden­ti­fiables et non par des raisons théo­lo­giques ou natio­na­listes téléo­lo­giques qui en impo­se­raient méta­phy­si­quement ou méta­his­to­ri­quement la per­ma­nence comme « peuple élu » ou comme « peuple juif éternel ». Ce qui signifie que la solution des pro­blèmes nou­veaux aux­quels est confrontée aux XIXe et XXe siècles cette entité juive dif­fé­renciée et inéga­lement intégrée n’était pas néces­sai­rement l’option sio­niste, laquelle est long­temps restée mino­ri­taire dans les com­mu­nautés juives elles-​​mêmes.

 

La question juive contemporaine : l’année 1881

 

Avec l’avènement du capi­ta­lisme moderne, se produit une double méta­mor­phose de la condition des Juifs, socio-​​économique d’un côté, idéo­lo­gique de l’autre.

 

Du féodalisme au capitalisme dépendant

 

Les consé­quences de la tran­sition d’une structure écono­mique féodale vers une structure à pré­do­mi­nance capi­ta­liste seront très lourdes pour les Juifs d’Europe orientale. Les muta­tions écono­miques qui font alors passer la société d’un état à un autre mettent en question les dia­sporas ou plus exac­tement celles dont les fonc­tions socio-​​économiques s’étaient clai­rement ins­ti­tuées et définies au sein de l’ordre ancien.

 

Concrè­tement, l’affirmation d’une bour­geoisie locale dis­posant de capitaux va se tra­duire par une élimi­nation massive de la petite bour­geoisie et de l’artisanat juifs et même des ouvriers des branches écono­miques arti­sa­nales (confection en Europe orientale). En même temps, cette élimination-​​expulsion n’a pas été com­pensée par une réin­té­gration de ces popu­la­tions dans de nou­veaux cir­cuits écono­miques. Il n’y a pas eu pro­lé­ta­ri­sation mais chômage endé­mique et crise per­pé­tuelle de la condition des Juifs. La dif­fusion dans l’empire russe d’un capi­ta­lisme dépendant mais avec une forte sur­vi­vance d’une économie à base agraire n’a pas permis une pro­lé­ta­ri­sation des Juifs qui jusque là tra­vaillaient dans leurs PME.

 

La question juive dans l’Europe moderne a d’abord été une question sociale due à l’éviction des Juifs du nouveau système économico-​​social. Pour eux ne sem­blait rester qu’une solution, qu’une issue, l’émigration vers l’Ouest plus déve­loppé. Sur­viendra bientôt un deuxième élément : les États d’Europe occi­dentale, à leur tour, vont bientôt devenir, du fait de leurs propres crises écono­miques cycliques, inca­pables d’intégrer dans leur économie l’afflux d’immigrants juifs d’Europe centra-​​ le et orientale. La question juive, dans sa dimension de non inté­gration sociale, allait bientôt se poser aussi à l’Ouest.

 

L’antisémitisme moderne : 1881

 

À L’Est, puis à l’Ouest, les classes moyennes et les couches liées aux PME, redoutant la concur­rence de la petite bour­geoisie juive et des ouvriers artisans juifs, vont être amenés à relancer la xéno­phobie. Ce sera l’antisémitisme moderne, succédant/s’ajoutant à l’antisémitisme d’origine chrétienne.

 

À l’Est, l’événement déter­minant est constitué par les pogromes en Russie des années 1881-​​1882. Déjà soumis par les tsars à un régime très dis­cri­mi­na­toire (inter­diction de pos­séder des terres, de séjourner dans de nom­breuses villes, de pra­tiquer de nom­breux métiers, etc.), les Juifs russes doivent faire face à un anti­sé­mi­tisme popu­laire souvent manipulé par les auto­rités : les pogromes. En 1881, dans deux cents villes et vil­lages, des Juifs sont tués, battus, leurs maisons et bou­tiques sont pillées. Un bain de sang.

 

À l’Ouest, c’est l’affaire Dreyfus dans les années 1890. Désormais, l’ombre de l’antisémitisme tombe sur tous les Juifs d’Europe, qu’ils soient riches ou pauvres, qu’ils soient puis­sants ou faibles. Ces deux événe­ments - pogromes en Russie et affaire Dreyfus - marquent la fin de l’illusion de l’assimilation, née du siècle des Lumières et de la Révo­lution fran­çaise. Face à l’antisémitisme moderne natio­na­liste, les Juifs doivent, eux aussi, adopter une solution nationale

 

Le choc de 1881 est à l’origine du natio­na­lisme juif et en par­ti­culier de sa variante sioniste.

 

 

Le contexte idéologique européen et le sionisme

 

Le sio­nisme a surgi et triomphé - après avoir été long-​​ temps mino­ri­taire - à un moment par­ti­culier de l’histoiremon­diale comme de l’histoire juive. L’origine géo­gra­phique et chro­no­lo­gique du terme même de sio­nisme est très signi­fi­cative. C’est un jour­na­liste juif autri­chien, Nathan Birnbaum, qui en 1880 invente le terme. Ainsi le sio­nisme - qui se donne pour objet le regrou­pement des Juifs dans un État purement juif où l’antisémitisme serait par défi­nition absent - est né à la fin du XIXe siècle en Europe cen­trale au point de ren­contre entre l’Europe orientale et l’Europe occi­dentale. Or toute l’Europe a connu pendant tout ce siècle des bou­le­ver­se­ments poli­tiques et idéo­lo­giques révo­lu­tion­naires qui condi­tion­neront l’idéologie natio­na­liste juive émergente.

 

Le nationalisme en Europe

 

À la fin du XIXe, l’Europe connaît au moins deux concep­tions du natio­na­lisme, l’une de matrice fran­çaise, l’autre de matrice alle­mande, tandis qu’en Italie s’affirme un natio­na­lisme original.

 

Le nationalisme politique français : le droit du sol

 

En France, la Révo­lution de 1789 a sub­stitué à l’idée de l’État comme domi­nation per­son­nelle du monarque celle de la sou­ve­raineté nationale. Contre le fon­dement de l’État patri­monial de la féo­dalité, le natio­na­lisme de la bour­geoisie révo­lu­tion­naire influencée par Rousseau se réfère à une com­mu­nauté pro­prement poli­tique avec pour principe l’exigence d’autodétermination de la nation fran­çaise, c’est-à-dire du peuple comme notion ter­ri­to­riale et poli­tique sans aucune conno­tation raciale-​​ethnique ou même lin­guis­tique. Tels sont les fon­de­ments du droit du sol.

 

Le nationalisme organique allemand : le droit du sang

 

En Alle­magne, on assiste au glis­sement d’une acception de la nation comme essen­tiel­lement poli­tique vers une acception eth­nique qui prend corps à l’époque romantique.

 

La nation est liée à des carac­té­ris­tiques ethno-​​linguistiques com­munes à un groupe d’individus. Pour les pen­seurs alle­mands de l’époque (Herder, etc.) les carac­té­ris­tiques spi­ri­tuelles d’un peuple - en par­ti­culier la langue - sont indes­truc­tibles. La langue joue pour eux une fonction ana­logue à celle que joue pour d’autres le caractère comme manière de penser de l’individu. Nation et langue mani­festent un lien si étroit qu’il exprime une « loi de nature ». On tend vers une approche « bio­lo­gique » de la nation, vers une vision de la culture nationale comme très liée à l’hérédité géné­tique : les fon­de­ments du droit du sang.

 

La force vitale de la nation est liée à un rapport avec le reli­gieux, avec Dieu comme force ani­ma­trice que l’on peut trouver dans chaque acte. D’où un mélange de raisons mys­tiques et d’hérédité « natu­relle ». Pour Herder, chaque peuple est appelé par la Pro­vi­dence à remplir sa propre mission… une sorte de pro­phétie qui prédit un avenir lumineux aux peuples encore dominés. Ce natio­na­lisme eth­nique aura une énorme influence dans les peuples slaves et sur le sionisme.

 

Le nationalisme italien : Mazzini, nation et universalisme

 

Le volon­ta­risme de Mazzini place la nation dans une pers­pective uni­ver­sa­liste. La nation-​​patrie ita­lienne comme asso­ciation d’hommes libres et égaux, comme médiation entre indi­vidus et humanité, sera réa­lisée par l’unification ita­lienne mais comme une étape vers la nation « uni­ver­selle » que constitue l’humanité.

 

Pour résumer, on peut estimer que le natio­na­lisme juif moderne s’est constitué à partir de trois sources euro­péennes : fran­çaise, le droit à l’autodétermination, alle­mande, sa nature eth­nique, et ita­lienne, sa nature exem­plaire de valeur universelle.

 

En même temps, du fait de l’influence du socia­lisme européen, le sio­nisme s’est pré­senté comme une fusion ori­ginale entre natio­na­lisme et socialisme.

 

Le socialisme en Europe

 

L’idéologie socia­liste et son message d’émancipation sociale auront un énorme impact dans les com­mu­nautés juives d’Europe. La diversité des idéo­logies se référant au socia­lisme (socia­lisme uto­pique, mar­xisme, anar­chisme, austro-​​marxisme, léni­nisme) se retrouvera chez les Juifs, y compris dans l’idéologie qui lui est en principe contra­dic­toire, le sio­nisme. En Russie, la majorité des Juifs se retrouvera dans des orga­ni­sa­tions socia­listes non sio­nistes. La plus signi­fi­cative aura été le Bund, mou­vement anti­sio­niste né en 1897 pour pro­mouvoir dans la dia­spora une auto­nomie cultu­relle fondée sur le yiddish.

 

Le contexte impé­ria­liste et l’idéologie colo­niale euro­péenne au XIXe siècle

 

Le mou­vement sio­niste, avec sa volonté d’installer une nation juive hors d’Europe naît à l’époque de l’expansion colo­niale et du triomphe de l’idéologie colo­niale, y compris dans le mou­vement socia­liste. Plus pré­ci­sément, le sio­nisme s’affirme dans le cadre de l’assaut européen sur l’empire ottoman, « l’homme malade de l’Europe », et dans un mou­vement idéo­lo­gique de valorisation-​​banalisation de la colo­ni­sation comme expor­tation d’un mou­vement porteur de progrès dans les sociétés colonisées.

 

En même temps, sans l’appui de la force domi­nante de l’expansion colo­niale qu’a été l’Angleterre, le mou­vement sio­niste n’aurait pu réussir. La nature du projet sio­niste - fonder une colonie de peu­plement juive - s’insère direc­tement dans le sillage de l’expansion colo­niale euro­péenne. Théodore Herzl a pensé calquer la colo­ni­sation juive sur le modèle des com­pa­gnies à charte britanniques.

 

Les intel­lec­tuels orga­niques du sio­nisme : la for­mation de l’idéologie sioniste

 

Les bou­le­ver­se­ments de la situation concrète des Juifs euro­péens sur les plans écono­mique, social, poli­tique et idéo­lo­gique au XIXe siècle créent les condi­tions d’une évolution radicale des concep­tions idéo­lo­giques dans les popu­la­tions juives en Europe. En même temps, le pro­cessus enclenché par la Révo­lution fran­çaise (qui libère les Juifs en tant qu’individus et non comme com­mu­nauté par­ti­cu­lière), relayé par le mou­vement socia­liste, condi­tionne l’histoire juive moderne. Sur le plan politique-​​idéologique, le facteur prin­cipal est l’émergence d’une intel­li­gentsia juive sécu­la­risée issue du mou­vement des Lumières. C’est la Haskala qui sera le moteur d’un mou­vement de pensée qui va trans­former le mythe reli­gieux juif en mythe national de nature sécu­lière. Le sio­nisme n’est pas loin.

 

Pour fixer le mou­vement d’idées qui aboutit à la consti­tution de l’idéologie sio­niste, on se limitera ici à pré­senter les auteurs des ouvrages les plus significatifs.

 

Moses Hess (1812−1875). Juif allemand né à Bonn dans une famille qui a refusé de se convertir au chris­tia­nisme. Après une éducation judaïque (Bible, Talmud…) il est influencé par les idées socia­listes qui l’amènent à un enga­gement révo­lu­tion­naire dans la mou­vance des Jeunes Hégé­liens. Mais l’échec de la Révo­lution de 1848l’amène à tourner son regard vers l’Italie et le mou­vement natio­na­liste tout se réin­té­ressant à l’avenir des Juifs. En 1862 sort son livre majeur, Rome et Jéru­salem. Pour lui, après la libé­ration et l’unification de l’Italie, viendra le tour des nations d’Orient et parmi elles celle de l’antique peuple d’Israël. On retrouve là une sorte de messianisme.

 

Léo Pinsker (1821−1891). Médecin d’Odessa, ancien militant pour la pro­motion de la culture parmi les Juifs, pour l’éducation par la langue et par la moder­ni­sation. Mais les pogroms de 1881 l’amènent à recon­si­dérer à la racine le pro­blème juif. Une double phrase célèbre fixe bien son état d’esprit d’alors : « Si je ne suis pas pour moi, qui sera pour moi ? Si ce n’est main­tenant, quand ? » En 1882, il sort son livre fon­da­mental au titre signi­fi­catif : Autoé­man­ci­pation. Dans cet ouvrage, il défend l’idée d’une recons­truction interne et externe per­mettant aux Juifs de se réaf­firmer comme nation, de reprendre place dans l’Histoire. Pour y par­venir, il propose un congrès des nota­bi­lités juives. À la dif­fé­rence de Moses Hess, il est mû par un sen­timent d’urgence en raison de la vio­lence anti­juive qui s’exprime en Russie. Il se pro­nonce donc pour le droit des Juifs à dis­poser d’eux-mêmes sans pré­ciser la Terre Sainte comme ter­ri­toire de réa­li­sation de ce droit. Une « Terre à nous » demande-​​t-​​il de manière géné­rique. C’est la for­mu­lation laïque du sio­nisme politique.

 

Par la suite, Léo Pinsker va animer le groupe des « Amants de Sion » qui sera acquis à l’idée que l’autonomie juive devait se chercher en Palestine. Le comité d’Odessa des Amants de Sion devint le centre du sio­nisme russe et fait de la pro­pa­gande en faveur de l’établissement en Palestine. En 1882-​​83, une pre­mière Aliya (vague d’immigration), com­posée de vingt-​​cinq mille Juifs de Russie, de Rou­manie et du Yémen, part alors en Palestine pour y constituer les pre­mières com­mu­nautés et y tra­vailler de leurs mains. C’est ce qu’on a appelé le « sio­nisme pra­tique » par rapport au « sio­nisme poli­tique » de Théodore Herzl.

 

Théodore Herzl (1860−1904). « À Bâle, j’ai fondé l’État juif », écrit Théodore Herzl après le premier congrès sio­niste mondial qui s’est tenu en Suisse à l’été 1897. Jour­na­liste hon­grois, docteur en droit, influencé par les Lumières, plutôt assimilé, Théodore Herzl, déjà inquiet de la montée de l’antisémitisme à Vienne, découvre en suivant l’affaire Dreyfus pour son journal que « le peuple français, en tout cas dans sa grande majorité, ne veut pas que les droits de l’homme s’étendent aux Juifs. L’édit de la Révo­lution a été révoqué ».

 

Dans son livre fon­dateur, L’État des Juifs, il défend le sio­nisme comme solution poli­tique à la question juive. Il estime essentiel pour le succès du sio­nisme l’appui d’une grande puis­sance en faveur d’un État juif. Sinon toute implan­tation d’un État juif serait fon­da­men­ta­lement impossible.

 

En outre, Théodore Herzl est poussé par un sen­timent d’urgence. Il perçoit, à travers le refus du Juif, par tous les natio­na­lismes euro­péens, la pré­carité de sa situation, y compris phy­si­quement. Théodore Herzl semble avoir pres­senti le judéocide du XXe siècle. Pour répondre à l’urgence de la création de cet État des Juifs, Théodore Herzl propose la consti­tution d’une société par actions, « Jewish Company » pour acheter des terres, et une Orga­ni­sation sio­niste mondiale.

 

Ahad Haam (1856−1924). À ce même Congrès de Bâle, un par­ti­cipant reste assis dans son coin, soli­taire, porteur d’une autre conception du projet natio­na­liste juif : c’est Ahad Haam, d’origine ukrai­nienne, de son vrai nom Asher Ginsberg, rabbin agnos­tique. Très cultivé, il fut la prin­cipale figure intel­lec­tuelle du sio­nisme russe après la mort de Léo Pinsker. Attri­buant une dimension cen­trale au renouveau culturel national, il est le fon­dateur du sio­nisme « spi­rituel ». Il s’agit pour lui de ramener du ciel sur la terre la foi juive, « désen­chantant » le mythe eth­nique. Dans son essai intitulé Moïse, en 1904, il défend l’idée que le salut d’Israël vient des pro­phètes - et non des diplo­mates (comme le vou­drait Théodore Herzl). Il était influencé par la vision alle­mande d’Herder. Pour lui, seul le renouveau de la culture hébraïque, par une lit­té­rature en hébreu, per­met­trait celui de la nation juive.

 

La ten­tative de syn­thèse entre idées socia­listes et sio­nisme : le sio­nisme socialiste

 

Nahman Syrkin (1868−1924). Socia­liste, présent au Congrès de Bâle, Nahman Syrkin y a défendu les thèses de l’opposition socia­liste. Dans son pam­phlet intitulé La Question juive et l’État juif socia­liste, il mélange natio­na­lisme et notions socia­listes et affirme qu’« une société sans classes et la sou­ve­raineté nationale… sont les seuls moyens de résoudre entiè­rement le pro­blème juif ». Il en appelle au mou­vement sio­niste pour lancer un pro­gramme de « colo­ni­sation socia­liste à base d’établissements communautaires ».

 

Ber Borokhov (1881−1917). Intel­lectuel radical ukrainien issu d’une famille d’Amants de Sion, influencé par le mar­xisme, Ber Borokhov cherche dans son essai La question nationale et la lutte des classes (écrit en 1905), à étendre les termes du dis­cours mar­xiste pour expliquer l’existence des nations et du natio­na­lisme. Pour lui, il n’est pas suf­fisant de parler des rap­ports de pro­duction pour déter­miner l’appartenance de classe, il faut ajouter « les condi­tions de pro­duction géo­gra­phiques, anthro­po­lo­giques et his­to­riques » qui expliquent l’existence des nations. Pour lui donc, un peuple dis­séminé comme les Juifs ne peut déve­lopper sa conscience nationale et sa conscience de classe que très dif­fi­ci­lement. La réalité écono­mique et de classe de l’existence en dia­spora était donc néces­sai­rement pré­caire et même des­tinée à se dégrader. D’où, selon Ber Borokhov, le caractère inévi­table d’une migration des Juifs vers la Palestine où le pro­lé­tariat juif pourra mener sa lutte des classes dans des condi­tions nor­males comme tous les autres pro­lé­ta­riats nationaux et soli­dai­rement avec eux. C’est le « sio­nisme marxiste ».

 

On mesure ainsi la péné­tration du natio­na­lisme juif dans la classe ouvrière juive. En même temps, le déve­lop­pement d’un puissant courant anti­sémite au sein même des classes ouvrières d’Europe ren­force cette péné­tration. Il faut remarquer que malgré l’antisémitisme ambiant et croissant en Europe, le courant sio­niste au sein de la popu­lation juive d’Europe est resté mino­ri­taire jusqu’à la veille de la Deuxième Guerre mondiale.

 

 

Le mouvement sioniste : l’Organisation sioniste

 

Le Congrès de Bâle, en 1897, a décidé la création d’institutions des­tinées à l’objectif de création « pour le peuple juif d’un foyer national en Palestine, garanti en droit », en clair d’un État des Juifs. Une Orga­ni­sation sio­niste (OS) est créée pour coor­donner les acti­vités natio­na­listes et pour appliquer le pro­gramme de Bâle qu’on peut résumer en quatre points :

 

1) développement de la colonisation agricole et artisanale en Palestine ;

 

2) effort d’organisation des Juifs dispersés ;

 

3) effort pour renforcer la « conscience nationale » de ceux-​​ci ;

 

4) démarches pour obtenir les accords gouvernementaux nécessaires.

 

Les bases sociales du sionisme

 

Comme pour tout autre mou­vement natio­na­liste de l’époque, le mou­vement sio­niste est d’abord composé par des couches moyennes cultivées en l’absence des notables tra­di­tionnels de la com­mu­nauté et avec une fai­blesse de repré­sen­tation des couches popu­laires (arti­sa­nales et ouvrières). Un des rares socia­listes pré­sents au Congrès de Bâle, Nahman Syrkin, note : « Le sio­nisme pré­sentait un caractère bour­geois cor­res­pondant au groupe social qui en était le promoteur. »

 

L’Organisation sio­niste : l’organe du mou­vement national

 

Le Congrès de Bâle crée donc l’OS, une structure pyra­midale, très cen­tra­lisée, mais qui offre un cadre pour une dis­cussion démo­cra­tique et pour l’adhésion de nom­breux Juifs - même si ceux-​​ci res­teront long­temps très mino­ri­taires au sein des com­mu­nautés. Les orga­ni­sa­tions sio­nistes locales sont dotées d’une large auto­nomie et le Congrès sio­niste, réuni tous les deux ans à partir de1901, constitue l’organe suprême du mou­vement. Entre deux Congrès, un comité d’action de dix-​​huit membres, ori­gi­naires de dif­fé­rents pays, et un exé­cutif de cinq membres, gèrent les affaires.

 

Ainsi l’OS est de fait le cadre d’un mou­vement national et le Congrès une sorte d’assemblée nationale juive en exil. Des frac­tions ne vont pas tarder à se constituer et devenir des sortes de partis sou­haitant contrôler le mou­vement. En 1901, c’est la Fraction démo­cra­tique, lancée par Chaïm Weizmann, le futur pré­sident de l’État d’Israël (1948−1952) qui va sou­haiter une « syn­thèse sio­niste » entre sio­nisme pra­tique, sio­nisme poli­tique et sio­nisme culturel. En 1902, les sio­nistes reli­gieux fondent le Mizrahi (qui signifie oriental). En 1903, c’est la « Fraction unifiée » d’Oussiskhine qui se propose de repré­senter un « sio­nisme général ». Le dou­zième Congrès sio­niste, qui s’est tenu à Carlsbad en 1921, voit s’opposer trois blocs dis­tincts : celui, dominant, des sio­nistes généraux, constitué de cen­tristes bour­geois qui enten­daient, comme Théodore Herzl, exprimer l’intérêt général de la nation juive, celui des sio­nistes reli­gieux - de Mizrahi - et enfin les tra­vaillistes sio­nistes, encore faibles mais qui vont déve­lopper des infra­struc­tures en Palestine et vont ainsi acquérir bientôt un rôle dominant dans l’OS.

 

L’irrésistible ascension du sionisme ouvrier

 

Entre-​​temps, entre 1897 et 1920, date de la fon­dation de la His­ta­drout (Confé­dé­ration générale des tra­vailleurs juifs de Palestine), le mou­vement tra­vailliste s’est constitué et va pro­gres­si­vement établir son pouvoir écono­mique et poli­tique en Palestine.

 

L’apparition d’une gauche sio­niste orga­nisée se fait entre 1897 et 1906. C’est en 1897 que sont créés, res­pec­ti­vement à Bâle et à Vilna, l’OS et le Bund socia­liste. Celui-​​ci, anti­sio­niste et qui prône l’autonomie cultu­relle nationale dans le cadre de la dia­spora, devient bientôt la force la plus influente parmi les Juifs de gauche d’Europe orientale.

 

La situation se pré­cipite en 1903 avec l’éclatement en Russie de nou­veaux pogroms (assas­sinat de quarante-​​sept Juifs à Kichinev) qui se pour­suivent jusqu’en 1906. Le bouillon­nement poli­tique chez les Juifs de Russie est consi­dé­rable. Chacune des forces poli­tiques se pré­sente aux masses juives comme le véri­table champion de leur avenir. Les sio­nistes craignent que le Bund par­vienne à une révo­lution socia­liste, le Bund que les sio­nistes dévoient les Juifs sur la seule Palestine…

 

Une deuxième Aliya - vague d’immigration juive - part de Russie entre 1904 et 1914 vers la Palestine : environ trente mille per­sonnes. Mais pendant la même période presque un million de Juifs russes vont aux États-​​Unis…

 

C’est dans ce contexte que Ber Borokhov déve­loppe son influence. En 1906, il fonde avec son ami Ben Zvi, le parti social démo­crate juif ouvrier/​Paole Sion (Ouvriers de Sion). Son sio­nisme ouvrier se carac­térise ainsi : le socia­lisme, par le moyen de la lutte des classes, constitue le « pro­gramme maximal » et le sio­nisme est le pro­gramme minimal ou le « but immédiat ».

 

Pendant ce temps, en 1905, en Palestine, sont fondés par des jeunes immi­grants russes, radi­ca­lisés par la révo­lution russe de 1905, deux partis sio­nistes tra­vaillistes (Paole Sion et Jeune Tra­vailleur). Pour eux, l’avenir du peuple juif nécessite une nor­ma­li­sation socio-​​économique garan­tissant aux Juifs l’accession à tous les rôles écono­miques loin des limites et de la pré­carité de la dia­spora… Cet objectif fon­da­mental suppose l’installation en Palestine d’une classe ouvrière juive.

 

Parmi ces immi­grants socia­listes sio­nistes, David Ben Gourion, venu de Pologne, joue un rôle déter­minant dans la défi­nition des thèmes fon­da­mentaux du sio­nisme tra­vailliste et d’une nou­velle vision stra­té­gique pour construire la Palestine juive. Pour Ben Gourion, la classe des tra­vailleurs doit se trans­former en « nation au travail ». Celle-​​ci serait donc construite avec le « capital national », c’est-à-dire avec les fonds recueillis par le « mou­vement sio­niste ». On assiste ainsi à une « sio­ni­sation » de la notion mar­xiste de classe uni­ver­selle. Ce n’est plus la classe ouvrière qui est le moteur, c’est l’État-nation en construction. C’est le « construc­ti­visme » qui sera une stra­tégie de déve­lop­pement et d’initiative de caractère public avec un rôle important attribué aux kib­boutz et à la Histadrout.

 

Ainsi la notion de lutte de classes à l’intérieur de la société juive devient secon­daire. Bour­geoisie juive de Palestine et ouvriers juifs de Palestine avaient en gros les mêmes intérêts, à la fois face à l’administration bri­tan­nique et face aux aspi­ra­tions des Arabes de Palestine : le clivage social entre Juifs se trouve bru­ta­lement tra­versé par un clivage plus violent, un clivage opposant deux nations.

 

 

La nature spé­ci­fique de la colo­ni­sation sio­niste (1882−1914) et la Décla­ration Balfour (1917)

 

Une phase de colonisation classique

 

La construction du mou­vement sio­niste s’accompagne de l’installation en Palestine d’une sorte de colo­ni­sation de peu­plement. En même temps, l’influence gran­dis­sante du courant sio­niste ouvrier - qui deviendra majo­ri­taire dans le mou­vement sio­niste au début des années 1930 - va donner à cette colo­ni­sation un caractère très particulier.

 

Le début de cette colo­ni­sation de la Palestine peut être situé en 1882. Les pre­miers immi­grants sio­nistes - la géné­ration de 1882-​​1883 - se heurtent immé­dia­tement aux dif­fi­cultés cli­ma­tiques et géo­gra­phiques. En outre, les auto­rités turques sont hos­tiles, sans parler des pillards bédouins. Aussi l’échec écono­mique de l’expérience est-​​il évident après quelques mois. Pour sauver la colo­ni­sation juive, le baron Edmond de Roth­schild prête son concours. Sous sa direction, la colo­ni­sation s’effectue sur le modèle de la colo­ni­sation de l’Algérie. Les colons sont des plan­teurs exploitant la main d’oeuvre arabe qui tra­vaille sur leurs domaines.

 

La colonisation ouvrière

 

Le tournant de la colo­ni­sation sio­niste a lieu après le début de la deuxième vague d’immigrants juifs, à pré­do­mi­nance russe, après 1904. Les nou­veaux arri­vants, imbus de prin­cipes tol­stoïens (retour à la terre) s’aperçoivent qu’ils n’ont aucun avenir dans les colonies sio­nistes exis­tantes. Impos­sible de concur­rencer les fellahs dont le niveau de vie est tel­lement bas qu’ils s’engagent pour une bouchée de pain. D’où, tout natu­rel­lement, la volonté de chercher une forme de colo­ni­sation adaptée aux nou­veaux venus et à leur niveau de vie à l’européenne. Ce sera la colo­ni­sation ouvrière. Avec l’aide des fonds sio­nistes et prin­ci­pa­lement du Fonds national juif, qui procède à l’achat de terres déclarées inalié­nables et d’où la main d’oeuvre indigène est exclue, les immi­grants édifient leurs propres colonies basées sur les prin­cipes coopé­ratifs et col­lec­ti­vistes (ce seront les kibboutz).

 

Il s’agit donc de créer non seulement un État juif mais surtout une société purement juive dis­posant notamment de sa propre base ouvrière. Par là, la colo­ni­sation sio­niste diffère radi­ca­lement du schéma colonial clas­sique. Il n’est plus question d’exploiter les indi­gènes mais bien de les rem­placer. Dis­tinction fon­da­mentale en effet, mais non au point d’ôter au sio­nisme son caractère colonial. L’hostilité des fellahs est suf­fi­samment vio­lente pour inciter les colons sio­nistes à établir très tôt des orga­nismes d’autodéfense.

 

Une nation en formation

 

Étant donné la nature spé­ci­fique de la colo­ni­sation sio­niste, le déve­lop­pement de la com­mu­nauté juive en Palestine s’est accom­pagné de la for­mation de véri­tables classes ouvrière et pay­sanne juives et non pas d’une couche d’exploiteurs colo­niaux. Le sio­nisme spo­liait les Arabes, mais il ne les exploitait pas. Ainsi, dès le début du XXe naît, par le pro­cessus d’immigration sio­niste et la fusion des immi­grants avec la com­mu­nauté juive autochtone, une nou­velle nation dotée d’une langue et d’une économie fermée propres (dont les Arabes sont exclus) : la nation hébraïque-​​juive de Palestine.

 

Dès avant la pre­mière guerre mon­diale, l’entité juive en for­mation, bientôt des­tinée à se trans­former en État sio­niste, fondée sur l’expulsion des Arabes pales­ti­niens, sur la pri­mauté de la nation hébraïque-​​juive israé­lienne et sur des limites ter­ri­to­riales arra­chées par la force, ne peut être acceptée par le monde arabe. Il lui est donc néces­saire de trouver un pro­tecteur. Ce sera l’Angleterre.

 

La Déclaration Balfour (novembre 1917)

 

C’est dans ce contexte qu’éclate la Pre­mière Guerre mon­diale pendant laquelle l’avenir de l’empire ottoman est une pré­oc­cu­pation constante des chan­cel­leries occi­den­tales, comme le démontrent les accords secrets Sykes-​​Picot pour ne rap­peler que l’un des plans secrets de partage de cette région. Les Bri­tan­niques ont d’ailleurs l’habileté de jouer simul­ta­nément sur plu­sieurs tableaux. Tandis que Law­rence d’Arabie et ses amis s’efforcent de cana­liser à leur profit le mou­vement d’émancipation arabe, les orga­ni­sa­tions sio­nistes obtiennent du Cabinet bri­tan­nique l’engagement de favo­riser un pro­tec­torat juif en Palestine. C’est la célèbre « Décla­ration Balfour » qui repré­sente le triomphe de la poli­tique sio­niste qui recher­chait depuis des années un pro­tecteur attitré en Palestine. La vic­toire bri­tan­nique allait bientôt lui donner force de loi inter­na­tionale et pro­tection offerte par le mandat bri­tan­nique approuvé par la SDN (Société des nations).

 

 

Conclusion : pour une critique du paradigme sioniste

 

Ainsi, avec la Pre­mière Guerre mon­diale s’achève la phase de construction du mou­vement sio­niste : un dis­cours idéo­lo­gique, à la fois diver­sifié et bien rôdé, une orga­ni­sation tech­nique et poli­tique devenue opé­ra­tion­nelle, un mou­vement de colo­ni­sation bien enclenché en Palestine ; un trip­tyque auquel il man­quait seulement ce que Théodore Herzl a tou­jours considéré comme déter­minant pour le projet sio­niste : le soutien diplo­ma­tique d’une grande puis­sance. En 1917, avec la Décla­ration Balfour, c’est fait.

 

Le mou­vement sio­niste a alors acquis sa double nature : un mou­vement natio­na­liste européen devenu insé­pa­ra­blement un mou­vement colo­ni­sateur outre-​​mer. En même temps, la tâche de construire un État-​​nation eth­ni­quement homogène dans un envi­ron­nement hostile à l’expansion euro­péenne ne pouvait être réalisé que par la création d’une com­mu­nauté sépa­ra­tiste dont la cohésion devait être garantie par un credo idéo­lo­gique fort, non tra­versé par des cli­vages sociaux trop pro­fonds. Tel fut aussi le sens du sio­nisme ouvrier et de l’esprit du kib­boutz. Paral­lè­lement, le pouvoir colonial bri­tan­nique fut la condition indis­pen­sable de la pour­suite de la colo­ni­sation juive en Palestine. Pendant le mandat bri­tan­nique entre les deux guerres, le nombre des Arabes qui vivaient en Palestine est passé de sept cent mille à un million soixante-​​dix mille et le nombre des Juifs de soixante mille à quatre cent soixante mille.

 

Si l’on doit s’en tenir aux chiffres, on pourrait affirmer qu’en 1918 le projet sio­niste est en échec. Entre 1882 et1914, ils ne furent que quelques dizaines de mil­liers de Juifs à choisir l’option Palestine alors que des mil­lions sont partis en Europe de l’ouest et surtout aux États-​​Unis. Cet échec « numé­rique » signifie aussi que le dis­cours sio­niste n’avait pas convaincu la grande majorité des Juifs can­didats à l’émigration.

 

Cependant, à la fin de la Pre­mière Guerre mon­diale, le mou­vement sio­niste se trouve non seulement ren­forcé par l’appui anglais mais aussi par l’incapacité des autres cou­rants poli­tiques de l’époque (le libé­ra­lisme et le socia­lisme) à apporter une réponse satis­fai­sante à la question juive contemporaine.

 

Enfin, il faut prendre en compte aussi la capacité du dis­cours sio­niste à expliquer à l’intérieur de sa vision du monde les événe­ments qui vont se suc­céder au cours de la pre­mière moitié du XXe siècle : la fin des empires cen­traux et l’affirmation des ques­tions natio­nales, les légis­la­tions anti­juives qui se géné­ra­lisent dans l’Europe des années 1930, la fer­meture aux immi­grants d’autres terres d’accueil (établis­sement de quotas aux États-​​Unis) et le judéocide.

 

Il nous faut donc pour conclure s’interroger sur ce qui carac­térise ce qu’on pourrait appeler le para­digme sio­niste tel qu’il s’est constitué. En effet le sio­nisme poli­tique n’est pas seulement l’idéologie qui fonde et jus­tifie l’État d’Israël, c’est aussi une vision du monde qui assure au dis­cours sio­niste une forte cohé­rence interne.

 

Le pos­tulat qui établit cette cohé­rence est clair : l’existence d’une question juive uni­ver­selle et éter­nelle définit la condition juive. À partir de ce pos­tulat se décline un ensemble d’a priori his­to­rio­gra­phiques qui pré­sentent le sio­nisme comme la consé­quence iné­luc­table de l’histoire des Juifs :

 

- une vision téléo­lo­gique et linéaire : les événe­ments du passé démontrent la nécessité his­to­rique de la fin de la dia­spora et de la création de l’État des Juifs ; 
- l’antisémitisme est une réalité éter­nelle, il est la par­ti­cu­larité qui carac­térise l’être-juif, sa condition exis­ten­tielle ; 
- l’unité du peuple juif : le peuple juif repré­sente his­to­ri­quement un corps unique et bien iden­tifié au milieu des nations des Gentils (non Juifs) ; 
- l’existence d’une nation juive sur des bases ter­ri­to­riales : la nation juive a droit à son propre État qui sau­ve­garde tout le judaïsme et qui joue le rôle de « centre spi­rituel » pour les mino­rités dis­persées dans le monde ; 
- le droit his­to­rique sur la Palestine : le peuple juif a un droit sur sa propre patrie d’origine.

 

À tout cela, mais bien plus tard, les nou­veaux his­to­riens israé­liens ont com­mencé à répondre. Contentons-​​nous ici de fixer les plus graves limites de ce para­digme his­to­rio­gra­phique sioniste :

 

- la pre­mière porte sur le « droit his­to­rique ». Sur ce point, Maxime Rodinson a dit l’essentiel : « À aucun point de vue rai­son­nable, la pre­mière col­lec­tivité, qu’un éloi­gnement près de deux fois mil­lé­naire, a rendu étrangère à ce ter­ri­toire, ne peut se voir attribuer sur celui-​​ci des droits supé­rieurs à ceux de la seconde qui n’a cessé d’y résider » (cf. Les Temps modernes, mai-​​juin1967 : « Israël, fait colonial ? ») ; 
- la deuxième limite porte sur la sous-​​évaluation - comme dans tout natio­na­lisme - de l’Autre. En d’autres termes, dans le dis­cours sio­niste euro-​​centré (sauf quelques excep­tions), les Pales­ti­niens ont été d’emblée exclus et même occultés. C’est le fameux slogan sio­niste « Une terre sans peuple pour un peuple sans terre ». Cette lourde défi­cience à la fois his­to­rique, morale, psy­cho­lo­gique et poli­tique, que le sio­nisme n’a pas réussi à combler, constitue l’obstacle prin­cipal à l’intégration paci­fique des Juifs dans la région ; 
- la troi­sième limite est à la fois cause et effet de la pré­cé­dente : c’est la féti­chi­sation de l’État sur des bases ethniques.

 

Ces limites poli­tiques et idéo­lo­giques rendent en l’état peu vrai­sem­blable une coexis­tence égali­taire entre les deux ethnies en pré­sence sur la même terre.

Source :http://www.france-palestine.org/

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