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La vieillesse


« À quel âge est-on vieux ? » La question place la gérontologie, régulièrement, face à ce serpent de mer : est-il possible de définir un « âge de la vieillesse » et, le cas échéant, avec quels critères ?




L’âge comme critère

L’importance accordée à l’âge est récente. Quelques générations à peine nous séparent d’un temps où l’âge d’une personne, même lorsqu’il était connu, n’était pas souvent utilisé. Guère de nécessités administratives pour en rendre l’utilisation importante. Le critère d’âge servit surtout, pendant quelques siècles, à séparer grosso modo, lors des guerres, les hommes en âge de combattre – 15 à 60 ans – des autres…

L’âge comptait bien moins que certains signes : les marqueurs du vieillissement dépendaient surtout autrefois, pour les hommes, de l’apparence et du travail : était vieux celui qui portait sur son corps les signes de l’âge et ne pouvait plus travailler comme avant. Pour les femmes, d’autres considérations et critères, plus complexes, entraient en ligne de compte. La ménopause généralement, le statut matrimonial souvent : dans de nombreuses régions, avoir fini d’élever ses enfants et être veuve vous faisait entrer au sein du groupe à la fois respecté et craint, utile et décrié, des vieilles femmes.

Ces liens entre l’apparence, la capacité à travailler et l’âge de la vieillesse établissaient un certain accord entre vieillesse physiologique et vieillesse sociale. Les attributs négatifs alors attachés à la vieillesse – âge des maladies, de la faiblesse, de la pauvreté – correspondaient à la réalité couramment observée. Par contraste, on soulignait volontiers le caractère exceptionnel de ces vieillards qui, malgré leur « apparence sénile », restaient en relative bonne santé et transmettaient éventuellement aux générations suivantes leur expérience et leur savoir.

Lorsque des raisons administratives et politiques firent de l’âge un élément indispensable, l’âge de la vieillesse fut assez logiquement établi à partir de ces observations courantes du moment où apparaissaient davantage maladies et diminutions : on trouve alors souvent, dès le XVIIIe siècle, l’âge de 60 ans.

Un « 60 ans » qui n’empêche pas de nombreux auteurs, aux XVII et XVIIIe siècles, de considérer qu’on est en fait « vieillard » dès la quarantaine. Au XIXe encore, dans la fameuse image d’Épinal des degrés de la vie, l’« âge de discrétion », qui fait suite à l’« âge de maturité », nous fait glisser dans la vieillesse dès nos 50 ans.

Quoi qu’il en soit, l’âge de 60 ans reste associé à la vieillesse jusqu’au milieu du XXe siècle, où, par rapprochement avec l’âge de la retraite, les « 60 ans » sont souvent remplacés par les « 65 ans ». Ce faisant, se renforçait une sorte d’équivalence entre « l’âge de la retraite » et « l’âge de la vieillesse » – équivalence dont certains peinent à sortir encore aujourd’hui, considérant tous les « retraités » comme des « personnes âgées » !

En attendant, dans les années 1950, la cohérence entre ce nouveau marqueur de vieillissement social (l’âge de la retraite) et la réalité du vieillissement physiologique, bien que plus fragile qu’autrefois, tenait encore : globalement [1], les retraités des années 1950 possédaient une espérance de vie assez faible et un état de santé précaire. Suffisamment pour que de nombreux démographes d’alors continuent d’utiliser le terme de « vieillards » pour qualifier les plus de 60 ans.

 

La seconde partie du XXe siècle a été le théâtre de plusieurs changements importants :

Les mieux connus : l’évolution de l’espérance de vie, de l’espérance de vie aux grands âges, de l’espérance de vie en bonne santé. La majorité d’entre nous vieillissons différemment d’autrefois : en meilleure santé jusqu’à des âges avancés. La vieillesse, si nous la mesurons à l’aune de notre condition physique, des maladies et des handicaps, commence pour la plupart d’entre nous bien plus tard qu’autrefois. Au-delà de 75 ans, d’après certains gérontologues.

D’autre part, la relation à l’âge et au vieillissement a évolué. Dans un société jeuniste et âgiste, on se sent « en danger d’être vieux » de plus en plus tôt, soit parce que certains médias nous décrivent tels dès les premières rides de la trentaine, soit parce que le monde du travail peut, au nom de l’âge, commencer à nous exclure dès la quarantaine. Bref, pour reprendre une formule souvent employé par Bernadette Puijalon, « on est socialement vieux de plus en plus jeune et biologiquement vieux de plus en plus tard ».

Soulignons un autre changement fondamental, moins souvent analysé, qui influe directement sur la perception sociale de la vieillesse et des vieilles personnes :

Dans la France du XVIIIe siècle, où un enfant sur deux mourait avant l’âge de 11 ans, la maladie et la vieillesse concernaient tous les âges. Pas plus de risques d’être malade et de mourir à 40 ans qu’à 10 ans. Les personnes qui dépassaient les 70 ans, les 80 ans…, faisaient au fur et à mesure de leur avancée en âge figures de survivantes : elles étaient celles qui échappaient à la maladie et à la mort.

Quelle différence avec notre XXIe siècle débutant où la mort frappe surtout les personnes de plus de 70 ans et où les maladies et handicaps sont statistiquement plus nombreux au fur et à mesure que l’on avance en âge. La vieillesse devient ainsi, aisément, associée dans l’esprit de nos contemporains à la maladie et à la mort, et les vieilles personnes souvent décrites comme forcément malades et/ou handicapées – en un mot, fameux, « dépendantes ». Et tant pis pour la réalité qui témoigne de ce que moins d’un quart des personnes âgées de plus de 85 ans connaissent des situations de « dépendance grave » (GIR 1 à 3, pour le dire en termes poétiques)…

Il est souvent difficile de briser cette association et de faire comprendre que la vieillesse n’est pas synonyme de maladies ou de handicaps, mais que l’âge est un facteur de risque de certaines maladies et de certains handicaps. Difficile, mais nécessaire. Nécessaire parce cela témoigne des évolutions positives : oui, il est bon signe, pour une société, que les maladies et les handicaps touchent moins les enfants et ne concernant la majorité des adultes que très tardivement. Nécessaire parce que cela permet de lutter contre certaines idées reçues âgistes : non, les « vieilles personnes dépendantes » accusées de « coûter cher à la sécu » ne coûtent pas « cher » parce qu’elles sont âgées mais parce qu’elles sont malades et/ou handicapées et coûteraient aussi « cher » si elles étaient des trentenaires ou quadragénaires malades et/ou handicapées .

 

Le « vieillissement de la population »

Mais revenons à la démographie et en particulier à une certaine démographie ayant donné du « vieillissement de la population » une vision particulièrement alarmiste. De nombreux démographes ont en effet, à partir des années 1930, observé la traduction démographique de la diminution de la mortalité infantile puis de la diminution de la mortalité aux grands âges : chaque année, dans la population, augmentait le pourcentage de personnes de plus de 60 ans. Une augmentation qui n’a pas cessé : c’est ainsi que l’on passe d’environ 13% de personnes de plus de 60 ans dans la population française en 1900 à environ 22% en 2000.

L’interprétation de tels chiffres est cruciale et dépend essentiellement de la manière dont on perçoit les personnes de plus de 60 ans :

Les perçoit-on, comme jadis, tels des vieillards ? Le « vieillissement de la population » s’apparente alors à une catastrophe, une « invasion de vieux » [3]. C’est l’antienne que le livre La France ridée, paru en 1979, co-écrit par Gérard-François Dumont, Pierre Chaunu, Jean Legrand et Alfred Sauvy, reprend au long de ses chapitres :

« L’Europe a un cancer : le refus de la vie. La France ridée, c’est la France atteinte par la vieillissement, et qui ne le sait pas encore… » Car « vieillir est dangereux tant d’un point de vue politique, économique que social ». La « voie de la sénilité » ne peut que conduire à « l’Europe des cercueils », gigantesque « hospice pour vieillards où les plus de 65 ans seront aussi nombreux que les moins de 20 ans ».

Une vision qui perdure encore, de-ci de-là, en 2007, et dresse alors du futur un tableau toujours plus effrayant. Car ces 22% de personnes âgées de plus de 60 ans dans la population française deviennent, en 2050, environ 32% ! Et Jacques Dupâquier, ancien directeur de l’INED, aussitôt de conclure : « En 2050, l’aspect de la société française sera radicalement modifié et elle ressemblera beaucoup plus à un hospice qu’à un gymnase-club . »

D’aucuns pourraient penser, avec un brin d’âgisme, que la persistance de cette vision archaïque n’est plus désormais l’apanage que de quelques très vieux académiciens… Ils auraient tort. De nombreuses études, d’importantes politiques publiques (celles concernant le handicap par exemple), utilisenttoujours cet âge de 60 ans comme censé distinguer les « adultes » des « personnes âgées ». Que cet âge n’ait plus rien à voir avec la vieillesse ne change rien, au fond, à cette discrimination, mais il la rend encore plus ridicule.

L’âge évolutif de la vieillesse

Même si la vision catastrophiste du « vieillissement de la population » fut pendant des décennies la position dominante de l’école démographique française, il serait injuste de faire porter la responsabilité de ces errances à tous les démographes. D’autant plus injuste que plusieurs d’entre eux ont précisément veillé à analyser les questions de l’âge de la vieillesse et du « vieillissement de la population » de manière moins phobique et plus rigoureuse.

Leurs travaux les ont conduit à abandonner l’idée d’un âge de la vieillesse immuable afin de pouvoir tenir compte des changements que nous avons évoqués et qui, en termes d’état de santé, d’apparence, de situation physiologique, etc., font qu’une majorité de personnes ne sont pas, à 60 ans, dans la situation où étaient, au même âge, leurs ancêtres.

Mais comment mesurer ces différences ? Quels critères retenir pour mesurer au fil des siècles, à âge égal, les changements ?

En plus de l’espérance de vie à un âge donné (qui indique par exemple à une personne de 65 ans de la fin du XXe siècle qu’elle peut espérer vivre encore au moins 15 ans), Patrice Bourdelais a retenu quelques indicateurs qui permettent de regarder à quel âge, différent à chaque époque de l’Histoire, apparaissent certaines caractéristiques identiques : la probabilité de vivre encore 5 ans, la probabilité de vivre encore 10 ans et l’état de santé. C’est ainsi, par exemple, que la probabilité de vivre encore 5 ans est la même pour une femme qui avait 63 ans en 1825 et pour une femme ayant 78 ans aujourd’hui.

La conjonction de ces différents indicateurs permet d’établir un « seuil évolutif », un âge d’entrée dans la vieillesse qui évolue au fil du temps : en prenant les éléments qui caractérisaient une femme de 60 ans en 1825, on trouve aujourd’hui une femme d’environ 76 ans ; et pour un homme de 60 ans en 1825, on trouve aujourd’hui un homme d’environ 70 ans.

Si nous tenons compte de cet âge évolutif, le « vieillissement de la population » ne peut plus être perçu de la même manière : car s’il y avait environ 10% de vieilles personnes (60 ans et plus) en 1820, il y avait environ 10% de vieilles personnes (65 ans et plus) en 1968 et environ 10% de vieilles personnes (72 ans et plus) aujourd’hui. Nous sommes loin de l’« invasion des vieillards ». Et l’apocalypse démographique annoncée se dégonfle : environ 18% de personnes de 60 ans et plus en 1985, environ 18% de personnes de 72 ans et plus en 2040 [5] !

Les démographes sérieux, désormais, nous l’affirment donc : nous ne sommes plus vieux à 60 ans. Il ne reste plus qu’à tous les journalistes et responsables politiques à le comprendre et à cesser de traiter la majorité des sexagénaires et septuagénaires actuels comme s’ils étaient des « vieillards ». Nous y reviendrons.

 

UN âge ?

Auparavant, il nous faut signaler, sur la carte de notre parcours, quelques méchants écueils.

D’avoir enfin séparé la soixantaine de la vieillesse n’empêche pas de continuer à présenter les choses sous une forme au fond aussi caricaturale que la précédente : « Aujourd’hui, on est vieux à 75 ans. »

La détermination d’un âge, quel qu’il soit, conduit nécessairement à commettre plusieurs erreurs en contribuant à :
- masquer les différences inter-individuelles, considérables : une personne peut se sentir vieille à 58 ans, une autre à 86 ;
- faire croire qu’un processus (on devient vieux) serait une transformation brutale (on est vieux à X ans) ;
- occulter l’influence des conditions de vie et de travail sur l’état de santé, le vieillissement et l’espérance de vie : rappelons que l’état de santé est fortement dépendant du niveau d’instruction, de l’activité professionnelle et du revenu, facteurs qui renforcent l’hétérogénéité des situations face au vieillissement et à la mort.

Les Français appartenant à des ménages à faible revenu accusent un vieillissement prématuré par rapport à ceux qui disposent de meilleurs revenus. Un ouvrier non qualifié au chômage, par exemple, accuse un vieillissement prématuré de plus de 5 ans par rapport à un cadre supérieur actif [6]. L’espérance de vie à 35 ans est de 35 ans pour un manœuvre, de 45 ans pour un ingénieur [7]. Derrière l’apparente égalité de tous devant la vieillesse et la mort se cache donc la réalité :« Les personnes les plus fragiles des groupes socio-économiques les plus bas meurent avant d’être vieux . »Environ 35 % des Français meurent avant 75 ans.

Il serait d’autant plus dangereux de considérer que la vieillesse ne commence jamais avant 75 ans que les conclusions que l’on pourrait en tirer dans certains domaines (âge de la retraite, par exemple) seraient totalement inadaptées à toute une partie de la population. Et pourraient contribuer à recréer une situation proche de celle de la première moitié du XXe siècle où la plupart des employés mouraient avant – ou juste après – leur départ à la retraite.

Le « paradigme du déficit »

La démographie possède une telle influence, y compris médiatique, sur la manière dont une société considère les âges, qu’il nous faut encore y revenir quelques instants pour pointer un nouveau danger. Celui d’une conception qui, constatant les améliorations de l’état de santé dans la période 60-80 ans, repousse l’âge de la vieillesse jusqu’à l’âge où statistiquement augmentent maladies et handicaps et, partant, finit par dresser l’équivalence « vieillesse = maladie/handicap (dépendance) ».

Ce danger, certains démographes n’y échappent pas, tel Hervé Le Bras qui n’échappe à l’habituelle équivalence « vieux = + de 60 ans » qu’au prix d’un étonnant raisonnement :

« Si l’âge de la vieillesse, c’est-à-dire des incapacités (sic), recule, on devrait en tenir compte dans la mesure du vieillissement. On ne peut donc plus compter comme « vieux » toute personne ayant dépassé 60 ans ou tout autre âge fixé à l’avance. Il faut seulement compter les personnes en état d’incapacité. Aucun recensement ne permet d’estimer leur nombre, mais on peut assimiler tous ceux qui ont moins de 5 années à vivre aux personnes en état d’incapacité [9]. »

Ainsi :
- l’âge de la vieillesse devient l’âge des incapacités. Les personnes âgées sont toutes en état d’incapacité. Les 40% de nonagénaires autonomes physiquement et psychiquement ne sont donc pas des « vieilles personnes » !
- Les personnes en état d’incapacité deviennent celles qui ont moins de 5 ans à vivre. Les personnes qui vivent de nombreuses années avec des handicaps ou maladies chroniques invalidantes ne sont donc ni en état d’incapacité ni vieilles ! Quant aux vieilles personnes qui ont moins de 5 ans à vivre mais ne sont pas en état d’incapacité, elles disparaissent du paysage !

Ce raisonnement, et les dangers qu’il comporte, n’est pas isolé. On le voit apparaître de plus en plus fréquemment, sous une forme aux apparences moins scientifiques, dans la distinction faite par beaucoup entre un «3 e âge» et un « 4 e âge », ce dernier étant forcément « l’âge de la dépendance », voire « l’âge de la fin de vie ». Bref, on repousse l’âge de la vieillesse pour mieux tomber dans le « paradigme gériatrique » d’avant la gérontologie : on ne voit que les malades – on voit plus de malades à 85 ans qu’à 60 ans – donc tous les octogénaires sont malades (dépendants) .

 

Du chronologique au social…

Il n’y a pas, chronologiquement parlant, d’âge de la vieillesse qui ne soit autre chose qu’un critère très imparfait (entre autres parce que totalement inapte à rendre compte de la diversité des situations), pouvant être utilisé pour des besoins statistiques ou politiques. L’âge de 60 ans comme « âge de la vieillesse » n’a plus de sens aujourd’hui. Celui de 75 ans peut en avoir un pendant quelques années – mais dans les mêmes limites que l’âge de 18 ans. En précisant bien ces limites : celles d’une nécessité politique à manier avec grande prudence. Il ne vient à l’idée de personne de prétendre que l’on est adulte à 18 ans (on peut le devenir , plus ou moins lentement, entre 16 et 35…), on ne devrait plus entendre ou lire que l’on est vieux à 75 ans, alors qu’on peut le devenir, plus ou moins lentement, entre 55 et 95 ans… [10]

Tout nous incite donc à dépasser l’âge chronologique et à regarder aussi les marqueurs sociaux du vieillissement. A âge équivalent, on ne vieillit pas de la même manière, on ne se sent pas identiquement vieux, on ne se situe pas identiquement sur l’échelle des âges, selon ses pratiques sociales, son environnement, humain et matériel, sa place au sein de la famille, sa situation professionnelle, etc.

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Retraite et vieillesse

S’il fut un temps où il était relativement pertinent d’associer l’arrêt de l’activité professionnelle avec une forme d’entrée dans la vieillesse, cela n’a plus de sens pour la majorité de nos contemporains. D’autant moins de sens que, ces dernières années, à mesure que l’espérance de vie augmente, « l’espérance de vie en emploi » diminue… Il est ainsi de plus en plus fréquent de voir des personnes dont l’activité professionnelle cesse autour de 55 ans, ouvrant une période de « retraite » pouvant durer plus de trente ans, plus longue souvent que la période d’activité.

Les liens entre âge de la retraite et vieillesse, nous l’avons évoqué, sont néanmoins complexes dès lors qu’on affine le regard et qu’on cesse de penser par généralités. Certains métiers, en effet, provoquent des vieillissements physiologiques précoces, certains métiers à tâches répétitives usent les facultés mentales qu’ils ne permettent pas d’employer. Bref, attention : tenir compte de l’augmentation de l’espérance de vie en bonne santé pour modifier l’âge de la retraite, sans doute, mais le faire sans tenir compte de la réalité des métiers que nous venons d’évoquer serait socialement criminel.

L’urgence se situe peut-être davantage, actuellement, dans la nécessité de rompre avec les âges-couperets qui obligent certaines personnes souhaitant encore travailler à cesser de le faire du jour au lendemain. Ces limites-là seront de plus en plus perçues, sans doute à juste titre, comme des formes de discrimination.

Quoi qu’il en soit, si tous les retraités ne sont pas vieux, presque toutes les vieilles personnes sont à la retraite. Ce qui ne signifie pas qu’elles aient cessé toute activité (bénévole, familiale), ce qui ne signifie pas non plus que la vieillesse contraigne à la retraite : dans de nombreux métiers où les personnes peuvent travailler jusqu’au moment où elles le souhaitent, il n’est pas rare de voir des vieilles personnes continuer leur activité professionnelle (artistes, politiques, professions libérales, etc.). Ce qui n’est pas sans lien avec la manière dont elles sont perçues : tant qu’elles travaillent, ces vieilles personnes, souvent, ne sont pas considérées comme de vieilles personnes.

 

Des critères sociaux de la vieillesse ?

Plus globalement, le « sentiment d’être vieux » est souvent fortement influencé par le sentiment d’utilité sociale. Lequel est associé à l’activité rémunérée – mais pas seulement : ce sont aussi les activités bénévoles, les activités intra-familiales (aide aux enfants pour les petits-enfants, par exemple ; aide aux parents âgées atteints de maladies ou de handicaps), toutes les formes d’entr’aide... Du coup, ce sentiment d’utilité sociale peut être altéré par le passage à la retraite, mais également par le passage de la place de grand-parent à celle d’arrière-grand-parent, par la fin de la participation active à la vie d’une association (certaines associations sont aussi âgistes que certaines entreprises et considèrent négativement les retraités), par la mort d’un proche dont prenait soin, par le décès de voisins, etc.

Aux côtés du sentiment d’utilité sociale, on peut observer, sans chercher l’exhaustivité, certains éléments qui, socialement, familialement, participent au « sentiment d’être vieux » :

- la situation d’arrière-grand-parent. La figure du grand-père ou de la grand-mère est de moins en moins liée à la vieillesse (la plupart des grands-parents le sont pour la première fois vers l’âge de 50 ans). Le fait d’être arrière-grand-parent, en revanche, est parfois vécu comme un « signe de vieillesse ». Moins pour une question d’âge que de position et de rôle dans la famille : la place auprès des jeunes enfants est souvent « occupée » par les « jeunes » grands-parents, reléguant ainsi les arrière-grands-parents...

- le veuvage. S’il ne peut lui non plus être totalement associé à la vieillesse (plus de 40% des femmes sont veuves avant 74 ans), il n’en reste pas moins qu’il participe souvent au sentiment d’être vieux…

- la perte d’être proches, de frères et sœurs, d’ami(e)s de la même génération. À partir d’âges avancés (au-delà de 90 ans), plus nous avançons en âge, plus nous devenons des survivants…

- le fait d’être orphelin de ses deux parents est un élément important . Moins pour une question d’âge (beaucoup de personnes qui perdent leur mère autour de l’âge de 65-70 ans ne se sentent pas « vieilles ») que pour le « mouvement générationnel ». Même s’il peut y avoir deux générations de « personnes âgées » dans une même famille, nous avons souvent le sentiment de n’être pas vieux tant que nos parents sont encore en vie : ils nous précèdent dans la vieillesse, ils nous protègent de la mort.

 

Âgisme et vieillesse

La manière dont une société conçoit le vieillissement et la vieillesse, les figures d’homme et de femme qu’elle (se) donne en modèle à imiter, influent quotidiennement, consciemment ou non, sur le vécu de notre vieillissement. Qu’en est-il de cette influence dans une société où, brièvement :

-  le vieillissement est très souvent dépeint au mieux comme une maladie, au pire comme un échec, toujours comme une catastrophe ;

-  la vieillesse est censée commencer dès les première rides à traiter d’un « produit anti-âge », dès les premiers signes à traiter avec une « médecine anti-âge », soit dès la trentaine à en croire Rajeunir Magazine, « un féminin bimestriel destiné aux plus de 30 ans qui cherchent à conserver leur capital jeunesse via la chirurgie esthétique, les cosmétiques, la relaxation et même la sexualité » ;

-  cette incitation permanente à « paraître jeune », « rester jeune », « faire jeune », « être jeune dans sa tête » conduit à rejeter dans les limbes de la vieillesse honteuse celles et ceux qui assument ou ne peuvent cacher les « stigmates » de l’âge ;

-  la quarantaine vous fait souvent percevoir, au sein du monde du travail, comme un « vieux », aussitôt suspecté d’être moins savant et performant ;

-  passé un certain âge, les gens de votre génération disparaissent des publicités, des pages des magazines, de la télévision. Où, sauf exceptions caricaturales (publicité pour un contrat obsèques ; visite d’un ministre dans un EHPAD…), plus d’images publiques des vieilles personnes ;

-  où la sexualité des vieilles personnes est à peine abordée, voire parfois interdite ;

-  où n’apparaissent, dans une majorité de médias, que deux figures : le senior puis le « vieux dépendant ». Le senior, qui consomme et fait jeune, qui reçoit dans sa boîte aux lettres des incitations aux voyages aventureux, aux grands vins, aux chaussures de sport et aux écrans plats. Puis, soudain, la « personne âgée », forcément dépendante et coûteuse, qui reçoit des publicités pour des assurances dépendances, des baignoires à porte et des monte-escaliers…

-  où lorsqu’une vieille personne non « dépendante » et active apparaît dans les médias, elle est alors décrite, non comme une vieille personne, mais comme une personne encore jeune ! Bref, quand un vieux n’est pas à l’image de sa caricature âgiste, c’est qu’en fait il ne s’agit pas d’un vieux !

-  où il devient exceptionnel, quand on est vieux, de n’être pas de temps en temps insulté sous des formes diverses et variées (du « Allez le vioque ! » au « Avance mémé ! ») stigmatisant l’âge ;

-  où les situations de maladies et de handicaps, quand elles surviennent dans la vieillesse (on les appelle alors la « dépendance »), sont souvent présentées comme atteignant à la dignité de la personne. Comme si vieillir avec une maladie ou un handicap était vieillir indigne ;

-  où cette fameuse dépendance est présentée comme un poids : poids pour l’individu, poids pour ses proches, poids pour la collectivité. Poids économique et social.

Autant de signes modernes d’âgisme auxquels il faudrait ajouter les variations persistantes de l’âgisme traditionnel, qui dépeignent les vieilles personnes comme forcément réactionnaires, conservatrices, rigides, radines, égoïstes, pénibles, etc.

Qu’en est-il de vieillir dans une société âgiste, qui ne cesse de pointer le vieillissement et la vieillesse comme des échecs ?

Qu’en est-il du coup de vivre des phases entières de son développement, de son vieillissement, en luttant contre ou en le niant ? « À partir de 60 ans, l’essentiel est de rajeunir tous les jours » écrit Quentin Blake, le célèbre dessinateur, dans la préface de Vive nos vieux jours !, qu’il vient de publier chez Gallimard. Et de montrer ensuite, dessin après dessin, des grands adolescents, des post-soixante-huitards aux cheveux à peine blanchis, aussi sautillants qu’hilares, aussi peu vieux que pas vraiment jeunes. Singeant la jeunesse avec une fausse pétillance. Pathétiques, et pathétiquement symptomatiques.

Qu’en est-il d’avoir intégré les stéréotypes âgistes au point de ne plus pouvoir se revendiquer qu’en niant son âge – « Vous savez, dans ma tête, je suis toujours jeune ! » ?

Qu’en est-il de passer sa vie à penser que son avenir, sa vieillesse, sera forcément malade et handicapée ? Qu’en est-il de penser que cette vieillesse malade sera forcément indigne ?

Nous n’avons pas encore mesuré la profondeur des dégâts, sociaux et psychiques en particulier, que provoque pour des individus la certitude que leur vie(illesse) ne peut qu’être un déclin progressif et que les vieux citoyens grèvent les conditions d’existence des autres. En attendant, nous ne pouvons que constater ce sentiment de culpabilité de vivre dont nous parlent ces vieilles personnes qui disent : « Je préfère mourir que d’être une charge. » Belle preuve de civilisation que de provoquer chez certains citoyens le désir de mourir pour soulager les autres !

 

Environnement, isolement, solitude

Entre aspects sociaux et aspects psychiques, d’autres éléments participent au sentiment d’être vieux :

-  le rythme de l’environnement dans lequel on vit. Certaines personnes se sentent plus « vieilles » dans un environnement urbain, avec une circulation rapide des personnes et des véhicules, que dans un environnement plus calme ;

-  les sollicitations de l’environnement : à l’inverse, certaines personnes se sentiront plus facilement « vieilles », parce qu’elles associent cela à l’ennui, dans un environnement peu sollicitant que dans un environnement où elles peuvent multiplier certaines activités (cinéma, conférences, etc.).

La vieillesse est-elle, comme on l’a parfois pensé, associé à un repli volontaire sur la sphère privée, intime ? Il est extrêmement difficile de le prétendre tant il est difficile de faire la part des choses entre un désengagement volontaire et de moindres sollicitations familiales et/ou amicales, des maladies ou handicaps rendant plus difficiles certains déplacements, des environnements inadaptés et donc dangereux. Les personnes qui s’enferment chez elles et ne sortent plus le font souvent parce que l’inadaptation de l’environnement rend toute sortie impossible ou dangereuse – ou juste non-motivante.

Pour autant, il existe des formes de solitude, sans doute mi-subies mi-acceptées, qui peuvent naître d’une sorte de décalage entre soi et la société environnante, décalage qui n’est pas toujours dû à l’inadaptation de ladite société. Le sentiment d’être « d’un autre temps », d’être « étranger à l’époque » n’est pas toujours « de la faute » de l’époque ! Lorsque, comme l’écrivait Lamartine, merveilleusement chanté par Brassens, « quand je dis en moi-même : "où sont ceux que ton cœur aime ?", je regarde le gazon », lorsque les références culturelles, l’utilisation de la langue, les souvenirs, les loisirs, ne sont plus partageables aisément, on peut préférer rester avec son chat, ses livres ou sa mémoire…

La question psychique de la vieillesse

On aborde désormais la question du « vieillissement psychique » ou plutôt, pour s’exprimer précisément, la question psychique de la vieillesse : qu’est-ce qui nous fait nous sentir vieux ?

Nous allons retrouver bien entendu tous les éléments déjà évoqués (l’âge, le regard des autres, le statut social, la place dans la famille, etc.), que chaque personne va considérer différemment, selon sa personnalité, ses convictions, son histoire. Au poids que chacun va accorder à chacun de ces aspects extérieurs vont s’ajouter d’autres facteurs, plus intérieurs, plus intimes, qui vont modeler les premiers et l’ensemble du sentiment d’être vieux. Évoquons-en rapidement quelques uns :

-  la conception que l’on se fait du vieillissement et de la vieillesse et le sentiment de son vieillissement et de sa vieillesse : la manière dont on conçoit la vieillesse, théoriquement, influe sur la manière dont on la vit… et réciproquement. Prenons Michel Serres, qui écrit : « Vieillir est le contraire de ce que l’on croit. Au moment où l’on n’a pas encore fait ses choix, on est alourdi par le poids de la tradition et des vérités enseignées. On croit aux idées répandues dans les journaux, à celles qui courent les rues. On adhère à tout. On porte le poids de sa famille, de sa tradition, de son groupe, de la société. » Est-il étonnant qu’il confie : « J’ai, pour ce qui me concerne, vécu l’avancée en âge comme un détachement de tous ces poids-là. Vieillir c’est rejeter les idées préconçues, être plus léger . » Oui, il est possible de se réjouir d’être plus autonome, de mieux penser, d’être sensible à plus de choses, de mieux comprendre les autres à 85 ans qu’à 25… Mais encore faut-il pour cela, comme le rappelait Simone de Beauvoir, que notre environnement et les contraintes sociales nous aient permis de faire de notre grandir-vieillir cette progressive libération…

La vieillesse, souvent, nous éprouve, dans les deux sens du terme : elle nous frappe autant qu’elle nous révèle et peut nous grandir selon ce que nous en faisons. Il y a dans beaucoup de vieillesses une quantité considérable de petites défaites et de petites victoires, de micro-traumatismes et de micro-résiliences…

-  la relation avec son corps : corps parfois malade, parfois handicapé, corps toujours plus lent, plus fragile. Une fragilité qui ne se vit pas uniquement sur un mode négatif. Lorsque la douleur n’est pas démoralisante, la fragilité du corps s’apparente parfois à une forme de densité. « Ce corps que je ressens fragile, auquel je suis donc plus attentif, je le perçois et l’habite plus fortement qu’autrefois. » L’évitement de la douleur, la lenteur, l’attention aux gestes, peuvent constituer une source de plaisir.

Quoi qu’il en soit, un corps qu’on pense… alors que le corps en parfaite santé où « les organes sont silencieux » est un corps agi plus que pensé. Alors, comme le décrivait Montaigne, la vieillesse est-elle l’âge où l’âme peut enfin « épouser le corps » ?

-  La relation avec son passé : il existe un temps qui peut être celui du regard vers l’arrière, celui du bilan, celui de la réparation de certaines failles. Mais attention : évitons toute généralité – on peut ne pas éprouver ce besoin de bilan – comme tout diktat – il n’y a pas un « travail du vieillir » qui serait identique pour tous !

-  Il semble qu’une certaine pensée de la mort, dans une société où celle-ci intervient plus fréquemment à des âges avancés, soit donc désormais l’apanage de la vieillesse. Prudence là aussi : on peut, jeune, penser à la mort, comme on peut, la veille de son décès, préférer n’y pas penser. Ne demandons pas aux vieilles personnes de se coltiner seules tout ce que les plus jeunes ne veulent pas voir ou penser…

-  Plus globalement, il faut souligner la présence de certaines formes de spiritualité, de préoccupations religieuses ou à tonalité religieuse, tout en restant, une fois de plus, très prudents : et parce que la spiritualité n’est pas réservée à la vieillesse, et parce qu’il n’y a pas d’obligation de se spiritualiser pour bien vivre sa vieillesse.

-  Le ressenti de notre capacité d’adaptation : notre faculté d’adaptation ne diminue pas durant la vieillesse. On a pu le croire jadis en constatant que certaines personnes âgées étaient dépassées… mais sans regarder qu’elles l’étaient moins à cause d’une diminution de cette faculté qu’à cause d’un accroissement des changements auxquelles elles étaient confrontés. Il n’était pas rare, il est encore possible, qu’en quelques années, une personne se retrouve à cesser son activité professionnelle, à perdre son conjoint, à déménager, à soigner puis perdre ses parents, à devenir arrière-grand-mère, à être atteinte d’une maladie ou d’un handicap plus ou moins invalidant… À cause de l’importance des changements, d’une grande fragilité, d’un environnement hostile, etc., notre capacité d’adaptation peut être dépassée : cette sensation qu’on ne parvient plus à faire face, que les choses nous débordent, peut participer au sentiment, négatif, d’être « très vieux ».

 

Comme un mobile…

Il n’y a pas d’âge de la vieillesse . Il n’y a pas de définition chronologique de la vieillesse, mais une perception subjective de sa vieillesse. Un « sentiment d’être vieux » que chacun d’entre nous ressent en fonction de l’équilibre d’ensemble qui se fait et se modifie en permanence, comme celui d’un mobile, à partir de tous les facteurs que nous avons évoqués (facteurs chronologiques, sociaux, familiaux, culturels, physiologiques, psychologiques…). Un équilibre individuel qui, comme celui d’un mobile, n’est possible, rappelons-le, que si l’environnement ne crée pas en permanence des perturbations telles que le mobile ne parvient plus à s’équilibrer.

Il est des environnements, matériels, sociaux, familiaux, qui provoquent des phobies du vieillissement, autrement dit des phobies, pathogènes, de son propre devenir. Il est des environnements qui contraignent les vieilles personnes à se conformer aux stéréotypes, à se rendre transparentes, voire à s’exclure psychiquement ou physiquement du monde.

Il est des sociétés qui ne favorisent pas la réflexion sur la vieillesse, sur cette période de la vie forcément différente des périodes précédentes, avec un rapport au temps, au corps, aux autres spécifique, avec une manière particulière d’utiliser ses facultés psychiques, etc. Comment y réfléchir sereinement quand tant de vieilles personnes cachent leur vieillesse, cachent leurs émotions par peur d’être accusées de « sensiblerie sénile », leurs convictions par peur d’être traitées de « vieux cons », leurs valeurs par peur d’être exclues de la famille, etc. ?

Nous ne pourrons réellement comprendre ce qu’est la vieillesse que lorsqu’elle pourra être vécue librement, sans crainte d’exclusion ou de stigmatisation, par la majorité des vieilles personnes.

Actuellement, nous devons tant nous battre pour que les droits des « personnes âgées » soient aussi respectés que les droits des autres citoyens… que nous hésitons à mener le combat à l’essentiel : la reconnaissance qu’une vieille personne est… une vieille personne. Et qu’autant qu’un enfant est spécifiquement différent d’un adulte (ce n’est pas un adulte moins 30 ans, ou un adulte moins telle ou telle faculté), une vieille personne est spécifiquement différente d’un adulte (ce n’est pas un adulte plus 30 ans, ou un adulte moins telle ou telle faculté). Et peut nous parler, en experte de sa vieillesse, de son sentiment d’être vieux. Librement. Comme Ulysse, après un beau voyage…

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