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Séquence 7
Qu’est-ce que
l’humanisme ?
Sommaire:
Introduction
1. La critique de la société
2. L’éducation
3. L’éloge de la beauté
4. Aspects de l’humanisme dans Gargantua de Rabelais Vers un espace culturel européen : Renaissance et humanisme.
Objet d’étude
E Un groupement de textes
E Un oeuvre intégrale (extraits)
Activités
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Présentation des objectifs et de
la problématique de la séquence
Cet objet d’étude est réservé aux premières littéraires.
Pourquoi étudier particulièrement ce mouvement littéraire et son
contexte historique ? Comme l’indique le titre de l’objet d’étude, il s’agit
d’aborder la Renaissance et l’humanisme dans une certaine perspective :
l’émergence d’un espace culturel européen.
En effet, la Renaissance marque un tournant dans l’histoire de l’Europe
en multipliant les échanges entre pays européens comme l’Italie, la
France, l’Angleterre, les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Espagne et le Portugal.
On entre dans l’époque moderne et l’on peut clairement identifier des
éléments de rupture avec le Moyen Âge. C’est donc une période charnière
pour notre Histoire. L’humanisme est le mouvement littéraire et culturel
qui se développe pendant cette période. Des écrivains se retrouvent
autour d’intérêts communs et marquent par leurs oeuvres un tournant
fondamental dans l’évolution de la langue et de la littérature française
et européenne.
En rupture avec le Moyen Âge ?
Les éléments de rupture
S’il est difficile de dater précisément les débuts de la Renaissance, on
peut noter des changements remarquables dès le XIVe siècle et surtout
le XVe siècle en Italie et aux Pays-Bas. En Italie, un homme comme
Pétrarque, dès le XIVe siècle, prône un retour aux textes antiques pour
sortir de l’obscurantisme du Moyen Âge. Un siècle et demi plus tard,
avec les guerres d’Italie, la France découvre, émerveillée, les trésors
artistiques et culturels du quattrocento, sous François 1er. Et l’Espagne
de Charles Quint poursuit au début du XVIe siècle le mouvement amorcé
en Italie. Parallèlement, un autre foyer artistique et culturel important
A
Introduction
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se développe dans le nord de l’Europe, plus précisément dans une
région très riche économiquement, les Flandres. Ceux qu’on appelle
les primitifs flamands, peintres de renom comme Van Eyck ou Bruegel
l’ancien, renouvellent l’art pictural au XVe siècle. Et Érasme, né en 1469
à Rotterdam, qu’on dit être le premier humaniste européen, développe
une réflexion politique et religieuse originale, en parcourant l’Europe.
Pour comprendre cette période, il ne suffit pas de penser qu’on a fait
table rase sur le Moyen Âge. D’ailleurs, la notion même de Renaissance
est un concept du XIXe siècle qui a été beaucoup discuté au XXe siècle
en raison de son caractère trop uniforme, comme si les hommes du
Moyen Âge étaient restés dans l’ignorance et qu’il avait fallu attendre la
Renaissance pour entrer dans la culture. Les transitions se sont faites au
fur et à mesure et la culture du Moyen Âge est encore présente aux XVe et
XVIe siècles en France…
À ces réserves près, on peut noter un certain nombre d’éléments de
rupture. La conception de l’homme a changé et a entraîné un optimisme
dans les capacités humaines, ce qui s’est traduit par des recherches
sur l’éducation et l’apprentissage dont les répercussions sont encore
manifestes aujourd’hui. Le pouvoir et la religion font l’objet de critiques
qui aboutiront au protestantisme. La découverte de l’Amérique et de
peuples inconnus amène des modifications dans la représentation
de l’homme et du monde. Ces changements de perspectives ont des
conséquences sur les productions littéraires et artistiques. On assiste à
un véritable renouveau de la peinture, l’architecture et la sculpture.
Les raisons d’un tel changement
Tout cela a été rendu possible par des progrès techniques et scientifiques :
les sciences et en particulier l’astronomie ont changé la vision du monde,
avec par exemple l’idée d’un univers infini. L’héliocentrisme de Copernic
et l’expérience que la terre est ronde bouleversent les conceptions
chrétiennes du monde terrestre. Avec les progrès de la médecine,
l’homme devient un sujet d’études scientifiques. Parmi les inventions
techniques, l’imprimerie révolutionne la production du livre et permet
une diffusion plus large des idées.
Tous ces progrès ont pu apparaître grâce à des hommes et des
événements. Avec les grands humanistes, les textes latins sont relus et
pas seulement dans le domaine littéraire, mais aussi dans celui de la
botanique, la zoologie, les mathématiques…
Parallèlement, la prise de Constantinople, en 1453, par les Turcs,
entraîne la fuite de savants byzantins qui arrivent à Venise puis en Italie
avec leur savoir et leurs manuscrits, ouvrant ainsi un intérêt nouveau
pour l’Antiquité grecque.
Un contexte économique favorable, dû à de meilleures conditions
climatiques, à la reprise des échanges commerciaux après la peste noire
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et au développement du commerce avec le nouveau monde, permet aux
mécènes de financer les artistes.
L’humanisme
Pour nommer le mouvement plus proprement littéraire et érudit, le terme
d’humanisme a été forgé. L’umanista est, à l’origine, un professeur de
grammaire latine et c’est à partir de ce terme que les Italiens désignent
le mouvement érudit qui prend naissance dans les cours italiennes au
XIVe siècle et qui s’appuie sur la redécouverte des auteurs anciens, hors
du cadre habituel de l’université. S’opposant à la culture du Moyen Âge,
au roman courtois et à la scolastique, des hommes comme Pic de la
Mirandole, sont en quête d’une véritable culture encyclopédique, avec
l’ambition d’embrasser tous les savoirs. Le mouvement humaniste met
l’homme au coeur de ses préoccupations et s’attache à développer toutes
ses capacités, d’où l’importance accordée à l’éducation. Ce mouvement de
retour à l’Antiquité s’accompagne d’un travail sur la langue nationale : le
français s’enrichit d’un vocabulaire savant créé à partir du latin et du grec.
Les poètes français revendiquent un renouvellement de la langue française
dans la Deffence et illustration de la langue françoyse de Joachim du Bellay.
La langue et la culture deviennent alors des outils pour critiquer la
société, comme nous le verrons dans le chapitre 1. Les humanistes
repensent la place de l’homme dans le monde et veulent en faire un être
autonome, capable de réflexions, et ce grâce à une éducation repensée.
Cet aspect sera développé dans le chapitre 2. La Renaissance est aussi
une période très riche artistiquement, les normes esthétiques sont
renouvelées dans tous les domaines artistiques et la poésie rivalise avec
les arts pour célébrer la beauté, avec Ronsard par exemple, que nous
étudierons dans le chapitre 3. Enfin le chapitre 4 abordera une oeuvre
intégrale, emblématique de la Renaissance : Gargantua de Rabelais.
Analyse d’image : « La Vierge du
chancelier Rolin » de Jan Van Eyck
Pour commencer cette séquence, nous allons nous arrêter sur un tableau
peint en 1434-1435, et particulièrement représentatif de la transition du
Moyen Âge à la Renaissance.
Le contexte historique
Nicolas Rolin était chancelier (sorte de premier ministre) de Philippe le
Bon, duc de Bourgogne qui possédait avec les Flandres l’un des plus
B
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riches duchés d’Europe, au XVe siècle. Rolin est riche et fait du mécénat
en commandant ce tableau au peintre déjà célèbre Van Eyck. Il le lègue
ensuite à l’église d’Autun.
Jan Van Eyck, La Vierge du chancelier Rolin, 15ème siècle.
© RMN/Christian Jean.
Découvrir l’oeuvre : dossier multimédia interactif du musée du Louvre
▶ Reportez-vous à l’analyse proposée par le musée du Louvre à l’adresse
suivante : http://www.louvre.fr .
Vous pourrez aller au plus près des détails de l’oeuvre grâce à l’outil
« Loupe » et en approfondir tous les aspects historiques et artistiques
grâce aux commentaires.
▶ Cliquez sur le menu « Découvrir » puis, à l’intérieur de ce menu, sur
« OEuvres à la loupe ». Choisissez ensuite parmi les oeuvres proposées
« La Vierge du chancelier Rolin à la loupe ».
▶ Enfin, cliquez sur le lien « Consulter l’oeuvre à la loupe » et écoutez
l’introduction et les cinq chapitres proposés.
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Séquence 7 – FR10 7
Exercice autocorrectif n° 4 :
Après avoir écouté attentivement l’analyse du tableau, vous répondrez
aux questions suivantes :
Quels sont les différents plans du tableau ?
2 Comment se répondent le sacré et le profane dans l’ensemble du
tableau ? Quels sont les éléments de transition entre les deux mondes,
divin et humain ?
3 En quoi ce tableau est-il représentatif des débuts de la Renaissance ?
➠ Veuillez vous reporter à la fin du chapitre pour consulter le corrigé de
l’exercice.
Corrigés des exercices
Corrigé de l’exercice n° 1
« La vierge du chancelier Rolin » de Van Eyck
1. Quels sont les différents plans du tableau ?
Ce tableau est composé de trois plans différents :
- au premier plan, les personnages principaux : le chancelier Rolin, la
Vierge et son Enfant, l’ange. Ces personnages se trouvent dans une
loggia qui ouvre sur l’extérieur par trois arcades et sur les côtés par
deux colonnades.
- au second plan, un jardin clos avec deux personnages plus petits qui
se penchent depuis la muraille et un parterre floral varié, ainsi que deux
pies et trois paons.
- au troisième plan, un paysage séparé en deux par un fleuve, avec d’un
côté une ville avec habitations, couvent, église et cloître, surmontée de
vignobles et de l’autre des églises et clochers et une grande cathédrale.
Ces deux rives sont reliées par un pont.
Ces trois plans distincts contribuent à l’impression de profondeur et
entraînent la vue du spectateur vers un horizon lointain.
2. Comment se répondent le sacré et le profane dans l’ensemble du
tableau ? Quels sont les éléments de transition entre les deux
mondes, divin et humain ?
Le tableau est composé selon une symétrie verticale qui sépare le
monde sacré (avec la Vierge à l’Enfant, l’ange, la couronne et le paysage
de la Jérusalem céleste), d’avec le monde profane (le chancelier Rolin,
la ville et les vignobles). Marie est représentée de manière solennelle
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8 Séquence 7 – FR10
avec son ample manteau rouge, brodé de paroles tirées du texte des
matines. Sa position élevée dans la loggia qui domine le reste du
paysage est explicitée par les termes latins elevata et exaltata présents
dans les broderies. La couronne tenue par l’ange rappelle l’image du
couronnement de la Vierge dans la Jérusalem céleste. Le Christ fait un
geste de bénédiction vers le chancelier. La loggia peut évoquer par son
riche décor et les trois arcades symbolisant la Trinité, la Cité céleste
de l’apocalypse, reprise par le paysage à droite du tableau composé
d’églises et d’une cathédrale.
Du côté gauche, c’est le chancelier Rolin qui représente le monde
terrestre. Sa richesse apparaît dans son vêtement et peut-être dans les
vignes du paysage qui peuvent évoquer les possessions du chancelier
(cette richesse devait être encore plus marquée dans une première
version du tableau comme en témoigne le tracé d’une bourse pendue à la
ceinture de Nicolas Rolin et visible grâce à la réflectographie). L’homme
est peint avec réalisme et occupe une place comparable à celle de la
Vierge. Cette humanisation d’une scène religieuse est renforcée par la
présence des deux personnages au plan intermédiaire et par la foule qui
se presse sur le pont du troisième plan.
Ce pont représente le lien entre le monde humain, à gauche du tableau
et le monde divin, à droite. Ainsi, c’est tout le tableau qui est composé de
manière à entrelacer harmonieusement le profane et le sacré, le terrestre
et le céleste. Nicolas Rolin se trouve face à Marie avec son enfant.
La composition du tableau fait se répondre le chapiteau de gauche
représentant le péché originel avec Adam et Ève, puis Caïn et Abel et
enfin Noé, à la couronne tenue par l’ange qui annonce la rédemption. Le
peintre lui-même qui pourrait s’être représenté dans le petit personnage
au turban rouge du second plan fait office d’intermédiaire, au milieu du
tableau entre ces deux mondes. Quelques éléments symbolisent encore
cette relation : l’arc-en-ciel des ailes de l’ange est une image de l’alliance
entre Dieu et les hommes et le globe surmonté d’une croix tenu par le
Christ représente le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel.
3. En quoi ce tableau est-il représentatif des débuts de la Renaissance ?
Des avancées techniques permettent de voir dans ce tableau une rupture
avec le Moyen Âge. La succession des trois plans et le sol en damier
introduisent la perspective. Celle-ci n’est pas exactement construite vers
un unique point de fuite comme l’a théorisé Alberti, en Italie, mais le
regard est bien porté vers un horizon.
Le réalisme des personnages et des décors témoigne d’un intérêt
nouveau pour l’homme et d’une attention portée au monde extérieur. La
place du chancelier, à hauteur égale avec la Vierge, représenté sous sa
forme humaine et non sous celle de son saint Patron, donne à l’homme
une place bien plus importante, même si le religieux est encore très
présent. C’est enfin un homme seul, dans son individualité, qui est
représenté, au point qu’on peut parler de portrait de Rolin.
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Séquence 7 – FR10 9
1 La critique de la
société
Lecture analytique n° 1 : Érasme,
Éloge de la folie, ch. LIV
Introduction et situation du texte
Érasme est une figure centrale de la Renaissance. Appelé « Prince des
humanistes », on le qualifie aussi d’humaniste européen. En effet, au
début du XVIe siècle, il est connu partout en Europe et tous les souverains
voudraient l’avoir à leurs côtés. Pacifiste convaincu, il souhaite réformer
l’Église chrétienne et ses idées ont sans doute permis l’entreprise d’un
Luther. Pour autant, il est resté catholique jusqu’au bout, refusant de
se convertir à la nouvelle religion, ce qu’on peut interpréter comme une
forme de liberté d’esprit.
Fils naturel d’un prêtre et de la fille d’un médecin, le jeune Érasme n’a pas
manqué de l’amour de ses parents qui lui offrent une bonne éducation
jusqu’à leur mort précoce ; ceux-ci sont victimes de la peste, alors que le
jeune garçon n’a que treize ans. Ensuite il est confié à des oncles peu soucieux
de lui qui l’engagent à entrer au couvent pour mieux se débarrasser de lui.
Ces années de vie monastique lui laissent un souvenir peu favorable des
rigueurs de la règle et de la pauvreté du savoir enseigné (cf. texte étudié).
Sa bonne connaissance du latin lui permet de suivre l’évêque de Cambrai
comme secrétaire, ce qui l’amène à Paris où il fait connaissance avec
des humanistes. Cette expérience l’encourage à poursuivre des études
de théologie et dès que l’occasion s’en présente, il repart en voyage, en
Angleterre cette fois, où il rencontre celui qui restera son ami, Thomas
More et à qui il dédiera son ouvrage aujourd’hui le plus connu, L’Éloge de
la folie. Il y apprend le grec ancien et publie en 1516 une édition savante
du Nouveau Testament qui le rend célèbre dans toute l’Europe. Son travail
sur l’Évangile participe à un grand mouvement humaniste de retour à la
lettre du texte et appelé Évangélisme, mouvement qui amène à la réforme
de Luther. Érasme et Luther restent cependant en conflit sur certains points
de la doctrine, en particulier sur le libre arbitre de l’homme, idée défendue
par Érasme dans un Essai sur le libre arbitre et combattue par Luther dans
le Traité du serf arbitre. Cette querelle et la montée des tensions dans
l’Église (Luther a été définitivement condamné par le pape) assombrissent
les dernières années du pacifiste Érasme, jusqu’à sa mort en 1536.
A
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10 Séquence 7 – FR10
L’Éloge de la folie est un court ouvrage, écrit en latin sous le titre Encomium
Moriae et rédigé en à peine deux semaines en Angleterre. Il met en scène
la folie s’adressant directement au lecteur et dénonçant le dogmatisme
et l’absence de raison de son temps. Selon l’interprétation qu’on donne
au complément du nom « de la folie », le titre peut s’entendre de deux
manières : s’il s’agit d’un génitif objectif, on fait l’éloge de la folie et s’il
s’agit d’un génitif subjectif, c’est la folie qui fait un éloge. On peut en
déduire que la folie fait son propre éloge. Cette ambiguïté doit mettre le
lecteur sur la voie d’une lecture active et intelligente de ce petit traité qui
reprend une tradition établie dès le Moyen Âge, celle de la mise en scène
de la folie, pour faire une satire subtile de la société.
Dans l’extrait qui suit, Érasme s’en prend aux moines.
La critique des ordres religieux
[54] LIV. - Aussitôt après le bonheur des théologiens, vient celui des gens
vulgairement appelés Religieux ou Moines, par une double désignation
fausse, car la plupart sont fort loin de la religion et personne ne circule
davantage en tous lieux que ces prétendus solitaires. Ils seraient, à mon sens,
les plus malheureux des hommes, si je ne les secourais de mille manières.
Leur espèce est universellement exécrée, au point que leur rencontre fortuite
passe pour porter malheur, et pourtant ils ont d’eux-mêmes une opinion
magnifique. Ils estiment que la plus haute piété est de ne rien savoir, pas
même lire. Quand ils braient comme des ânes dans les églises, en chantant
leurs psaumes qu’ils numérotent sans les comprendre, ils croient réjouir les
oreilles des personnes célestes. De leur crasse et de leur mendicité beaucoup
se font gloire ; ils beuglent aux portes pour avoir du pain ; ils encombrent
partout les auberges, les voitures, les bateaux, au grand dommage des
autres mendiants. Aimables gens qui prétendent rappeler les Apôtres par de
la saleté et de l’ignorance, de la grossièreté et de l’impudence !
Le plus drôle est que tous leurs actes suivent une règle et qu’ils croiraient
faire péché grave s’ils s’écartaient le moins du monde de sa rigueur
mathématique (…). Des hommes, qui professent la charité apostolique,
poussent les hauts cris pour un habit différemment serré, pour une
couleur un peu plus sombre. Rigidement attachés à leurs usages, les uns
ont le froc de laine de Cilicie1 et la chemise de toile de Milet2, les autres
portent la toile en dessus, la laine en dessous. Il en est qui redoutent
comme un poison le contact de l’argent, mais nullement le vin ni les
femmes. Tous ont le désir de se singulariser par leur genre de vie. Ce qu’ils
ambitionnent n’est pas de ressembler au Christ, mais de se différencier
entre eux. Leurs surnoms aussi les rendent considérablement fiers :
entre ceux qui se réjouissent d’être appelés Cordeliers, on distingue les
Coletans, les Mineurs, les Minimes, les Bullistes. Et voici les Bénédictins,
les Bernardins, les Brigittins, les Augustins, les Guillemites, les Jacobins3,
comme s’il ne suffisait pas de se nommer Chrétiens !
1. Laine faite à partir de boucs ou de chèvres et de médiocre qualité.
2. Toile très fine et remarquable pour sa teinture.
3. Ce sont tous des noms d’ordre religieux.
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Séquence 7 – FR10 11
Leurs cérémonies, leurs petites traditions tout humaines, ont à leurs yeux
tant de prix que la récompense n’en saurait être que le ciel. Ils oublient
que le Christ, dédaignant tout cela, leur demandera seulement s’ils
ont obéi à sa loi, celle de la charité. L’un étalera sa panse gonflée de
poissons de toute sorte ; l’autre videra cent boisseaux de psaumes ; un
autre comptera ses myriades4 de jeûnes, où l’unique repas du jour lui
remplissait le ventre à crever ; un autre fera de ses pratiques un tas assez
gros pour surcharger sept navires ; un autre se glorifiera de n’avoir pas
touché à l’argent pendant soixante ans, sinon avec les doigts gantés ; un
autre produira son capuchon, si crasseux et si sordide qu’un matelot ne
le mettrait pas sur sa peau ; un autre rappellera qu’il a vécu plus de onze
lustres au même lieu, attaché comme une éponge5 ; un autre prétendra
qu’il s’est cassé la voix à force de chanter ; un autre qu’il s’est abruti par la
solitude ou qu’il a perdu, dans le silence perpétuel, l’usage de la parole.
Mais le Christ arrêtera le flot sans fin de ces glorifications : « Quelle est,
dira-t-il, cette nouvelle espèce de Juifs ? Je ne reconnais qu’une loi pour
la mienne ; c’est la seule dont nul ne me parle. Jadis, et sans user du voile
des paraboles, j’ai promis clairement l’héritage de mon Père, non pour
des capuchons, petites oraisons ou abstinences, mais pour les oeuvres
de foi et de charité. Je ne connais pas ceux-ci, qui connaissent trop leurs
mérites ; s’ils veulent paraître plus saints que moi, qu’ils aillent habiter
à leur gré le ciel des Abraxasiens6 ou s’en faire construire un nouveau
par ceux dont ils ont mis les mesquines traditions au-dessus de mes
préceptes ! » Quand nos gens entendront ce langage et se verront préférer
des matelots et des rouliers7, quelle tête feront-ils en se regardant ?
En attendant, grâce à moi, ils jouissent de leur espérance. Et, bien qu’ils
soient étrangers à la chose publique, personne n’ose leur témoigner de
mépris, surtout aux Mendiants qui détiennent les secrets de tous, parce
qu’ils appellent les confessions. Ils se font un crime, il est vrai, d’en
trahir le secret, à moins toutefois qu’ils n’aient bu et se veuillent divertir
d’histoires plaisantes ; ils laissent alors le champ aux suppositions,
sans livrer les noms. N’irritez pas ces guêpes ; ils se vengeraient dans
leurs sermons où ils désignent un ennemi par des allusions indirectes,
mais que tout le monde saisit pour peu qu’on sache comprendre. Ils ne
cesseront d’aboyer que si on leur met la pâtée dans la bouche.
Quel comédien, quel bateleur, trouverez-vous plus forts que ces
prédicateurs, rhéteurs ridicules assurément, mais habiles à singer les
usages traditionnels de la rhétorique ? Comme ils gesticulent, Dieux
immortels ! Comme ils savent adapter la voix, et fredonner, et s’agiter,
et changer successivement l’expression de leur visage, et à tout bout
de champ s’exclamer ! Ces recettes pour prêcher sont un secret que les
petits frères se passent de main en main.
Traduction de Pierre de Nolhac, Paris, Classiques Garnier, 1936
4. Myriade : très grand nombre, quantité immense.
5. Siméon le Stylite passa trente ans de sa vie en haut d’une colonne (422-452).
6. Secte gnostique d’Alexandrie qui désigne ici des hérétiques.
7. Voiturier qui assurait le transport public des marchandises.
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12 Séquence 7 – FR10
Questions de lecture
Après avoir écouté le texte sur votre CD audio, lisez-le vous-même à voix
haute avant de répondre aux questions ci-dessous :
Qui parle ? Analysez les indices d’énonciation.
2 À quels animaux sont comparés les moines ? Quel est l’effet produit ?
3 Quelles sont les différentes critiques portées par Érasme ? Pouvezvous
les réunir en une seule ?
4 En quoi ce texte est-il représentatif de l’humanisme ?
Entraînement à l’oral :
À l’aide des réponses aux questions ci-dessous, composez le plan
détaillé d’une lecture analytique de ce texte. Vous organiserez ce plan
en fonction de la question suivante :
Comment Érasme remet-il en cause une institution religieuse ?
Éléments de réponse
Comme cela a été précisé en introduction, c’est Moria, la Folie, qui
parle. Cette prosopopée8 permet à l’auteur de prendre une certaine
distance avec son texte et de critiquer avec ironie les moines sous le
masque de la folie. Les indices de la 1re personne renvoient à Moria
(« à mon sens », « grâce à moi ») qui affirme assurer le bonheur de ces
Religieux dans les quatre premières lignes du texte. La phrase « Ils
seraient, à mon sens, les plus malheureux des hommes, si je ne les
secourais de mille manières » est tout à fait explicite : Moria apporte
une aide aux hommes, en leur permettant de croire à leur déraison.
L’idée est reprise vers la fin du texte : « En attendant, grâce à moi, ils
jouissent de leur espérance. » c’est-à-dire qu’ils peuvent s’imaginer
très pieux et admirés par la population. Mais en dévoilant la réalité de
ce qu’ils sont, Moria fait tomber les masques de l’hypocrisie et de la
supercherie de ces attitudes faussement chrétiennes.
L’autre voix de ce texte est celle du Christ, la folie ayant délégué ellemême
la parole au fils de Dieu. Cela permet à Érasme de revenir à
la source de l’enseignement du Christ dans la tradition évangélique.
Et même si ces paroles sont inventées par Érasme et non tirées des
Évangiles, l’effet est bien de donner à entendre les paroles du Christ.
2 La première comparaison est explicite : « Quand ils braient comme des
ânes dans les églises » et permet une double critique : ils ne savent
pas chanter et surtout ils ne comprennent pas le sens des psaumes
qu’ils chantent (la comparaison comique avec l’âne est motivée par
la stupidité qu’on lui prête proverbialement). Pour Érasme, en effet, il
8. La prosopopée est une figure de pensée qui « consiste à mettre en scène une personne qui n’est pas là, comme
si elle était présente, ou à donner la parole à une chose muette ou abstraite », Rhétorique à Herennius de Cicéron
(1er siècle avant J-C).
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Séquence 7 – FR10 13
était tout à fait nécessaire que le peuple et à plus forte raison les
moines, comprennent le sens des paroles de l’évangile et de la
liturgie pour qu’ils puissent avoir un accès direct à la parole divine. En
cela, il s’opposait aux autorités religieuses qui souhaitaient garder le
privilège d’être les intermédiaires entre les fidèles et Dieu.
La comparaison avec l’âne se poursuit avec une métaphore : « ils
beuglent aux portes » qui assimile les Religieux mendiants à des
bovins.
Finalement, les défauts qui étaient suggérés par ces images sont
explicités à la fin du paragraphe dans un rythme binaire (2 + 2) rimé
qui clôt l’introduction par une pointe : « de la saleté et de l’ignorance,
de la grossièreté et de l’impudence » (cette traduction rend bien la
succession des termes latins choisis par Érasme dans le texte original :
sordibus, inscitia, rusticitate, impudentia).
Les deux autres images animales présentes à la fin de l’extrait présentent
ces moines sous un jour plus agressif et témoignent d’une évolution
dans le texte. La première est celle des guêpes : « N’irritez pas ces
guêpes » qui rappelle sous forme de mise en garde que les moines ont
le pouvoir de calomnier les gens en les critiquant dans leurs sermons.
Et la deuxième, celle des chiens : « Ils ne cesseront d’aboyer que si on
leur met la pâtée dans la bouche ». L’image est peut-être mythologique
car dans l’Énéide, Virgile évoque Cerbère calmé par la prêtresse en ces
termes : « L’énorme Cerbère, monstrueux, couché en face dans son antre,
/ aboie de ses trois gueules, faisant résonner au loin ces royaumes./ La
prêtresse, voyant déjà autour de ses cous se dresser des couleuvres,/
lui jette une boulette soporifique de miel et de fruits traités. ». Cette
possible allusion à Cerbère, outre la référence antique, accentuerait
l’effet voulu par ces aboiements, intimider les gens.
On retrouve un verbe « aboyer » pour désigner le cri de l’animal,
comme on avait « braire » et « beugler » au début, mais de l’âne et du
boeuf au chien, la stupidité s’est transformée en méchanceté.
3 Dès la première phrase pointe une critique centrale : l’écart entre les
apparences et la réalité. Ainsi le nom même de « moine » formé à
partir du grec monos qui signifie « seul » et désigne le genre de vie
de ces religieux retirés du monde est contredit dans les faits par leurs
habitudes : ils vivent dans le monde, en groupe, comme on peut le
voir dans le texte avec l’insistance sur le pluriel (ils ne sont jamais
désignés par le singulier) et par la remarque : « personne ne circule
davantage en tous lieux que ces prétendus solitaires ».
Le mot « règle », au début du deuxième paragraphe, a un sens bien
précis : il s’agit des préceptes disciplinaires définissant la conduite
des membres d’un ordre religieux. Or ces ordres sont multiples et
leur règle aussi. C’est ce que dénonce l’auteur en disant que le plus
important pour les moines est de « se différencier entre eux ». Cela
entraîne des conduites ridicules, comme une attention particulière
portée aux vêtements ou à certaines pratiques sans cohérence
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14 Séquence 7 – FR10
avec l’enseignement du Christ (« Des hommes… entre eux »). S’en
suit la longue énumération des différents ordres existants qui, par
sa longueur, met l’accent sur l’absurdité d’un tel nombre de noms
différents, d’autant que la chute de cette suite hétéroclite de noms
rappelle ce qu’ils sont à l’origine : des « Chrétiens ». La même idée
d’une multiplicité absurde de pratiques est ensuite développée par
les neuf exemples d’activités extravagantes. L’accent est mis sur la
démesure qui caractérise ces pratiques et dénature leur origine,
l’enseignement du Christ. Les termes « de toute sorte » ; « cent
boisseaux » ; « ses myriades » ; « un tas assez gros pour surcharger
sept navires » ; « pendant soixante ans » ; « plus de onze lustres »
relèvent de l’hyperbole par la marque d’une quantité excessive.
Cette démesure est un péché en soi car elle révèle leur orgueil et leur
volonté trop démonstrative de vouloir paraître pieux. Ces attitudes
faussement pieuses appartiennent plus à une mise en scène, comme
l’indiquent les termes « étalera », « se glorifiera », « rappellera ».
Cette idée est reprise au dernier paragraphe quand les moines sont
comparés à des comédiens avec les termes « singer », « gesticulent »,
« adapter la voix », « changer successivement l’expression de leur
visage ». Ce sont des hypocrites, au sens étymologique du terme ! Érasme
remet ainsi en cause leur sincérité dans ces pratiques. Les questions
rhétoriques et les exclamations de ce paragraphe permettent de rendre
le ton de Moria qui interpelle le lecteur et exprime son indignation.
Ces religieux sont trop contents d’eux (« ils ont d’eux-mêmes une
opinion magnifique » ; « ils croient réjouir les oreilles » ; ils « se font
gloire » ; « Leurs surnoms aussi les rendent considérablement fiers » ;
« ceux-ci, qui connaissent trop leurs mérites »). C’est là véritablement
leur folie, leur aveuglement sur ce qu’ils sont vraiment, des êtres
ignorants et sales qui se contentent de faire les gestes de la piété
sans en comprendre ni en vivre le sens.
4 Si la folie dénonce l’usage de la rhétorique que font les moines, elle
sait aussi manier les figures du discours pour rendre son discours
plus persuasif. On reconnaît derrière le masque de Moria l’admirateur
de Cicéron et l’humaniste qui imite l’art du discours antique. Les
longues périodes, les énumérations, les hyperboles, les images
viennent appuyer le propos. La phrase qui présente les différentes
attitudes démonstratives des moines (« L’un étalera… parole. »)
est ainsi construite avec des hyperboles, comme nous l’avons vu
précédemment ; dans sa construction, on peut repérer un rythme
ascendant avec des propositions de plus en plus longues, qui insistent
sur l’emphase de ces moines puis un affaiblissement avec les deux
dernières propositions qui concluent la phrase par une évocation du
silence, ce qui souligne le paradoxe de leur attitude : même dans le
silence, ils parviennent à être démonstratifs !
Au-delà de la rhétorique, c’est surtout la critique d’un certain
christianisme et le message évangélique qui est révélateur d’un
nouveau mouvement de pensée en ce début de XVIe siècle. Érasme
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Séquence 7 – FR10 15
prône un retour au texte sacré et un accès direct entre ces textes et
les chrétiens. Pour cela le savoir est une aide. Lui-même a appris le
latin, le grec et un peu d’hébreu pour pouvoir lire la Bible et il critique
sévèrement l’ignorance des moines (« Ils estiment que la plus haute
piété est de ne rien savoir, pas même lire ») dont il a fait l’expérience
durant ses années au couvent.
À travers la voix de la folie, c’est le Christ lui-même qu’on entend pour
rappeler au lecteur le sens de la foi et de la charité. Érasme évoque
dans le discours qu’il fait tenir à Jésus les « mesquines traditions » des
Religieux qu’il oppose aux préceptes du fils de Dieu. Cette distinction
permet de critiquer les institutions, non la foi.
On voit bien comment ce discours satirique amène le lecteur à remettre
en cause les institutions religieuses et à questionner les pratiques des
moines. L’humanisme chrétien consiste ici à revenir à la lettre du texte
de la bible, symbolisée par les paroles du Christ, pour acquérir une
autonomie de pensée et un accès direct à l’enseignement de Dieu.
Entraînement à l’oral :
Comment Érasme remet-il en cause une institution religieuse ?
Introduction
Érasme a bien connu les institutions religieuses puisqu’il entre au
couvent dès son adolescence. Mais il développe très vite un véritable
esprit critique envers la vie monacale. Grâce à sa curiosité intellectuelle
et sa fréquentation des humanistes européens, il devient une référence
et participe au grand mouvement humaniste de l’Évangélisme. L’Éloge
de la Folie est sans doute son oeuvre la plus célèbre. Il y met en scène
Moria (la folie, en latin) pour critiquer la société de son époque. Dans
l’extrait que nous allons étudier Moria fait un portrait peu flatteur des
ordres religieux. Nous allons voir comment Érasme remet en cause une
institution religieuse. À travers la voix de la Folie, il fait la critique des
moines et délivre un message évangélique.
I. La voix de la Folie
1. La situation d’énonciation
2. Le rôle de Moria
3. L’ironie qui lève les masques
II. La critique des moines
1. Dévalorisation par les images animales
2. Des hypocrites (apparence et réalité)...
3. ...Qui s’illusionnent eux-mêmes
III. Le message évangélique
1. Faire entendre la voix du Christ
2. Les conduites des moines sont en opposition avec le message de la Bible.
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16 Séquence 7 – FR10
Conclusion :
Érasme, par la voix de la Folie, dresse donc un portrait très critique des
ordres religieux de son époque. Cette satire cruelle ne manque pas de
réalisme et fait entendre l’opposition entre la simplicité du message
du Christ et l’outrance de la conduite des moines. Érasme fut l’un des
premiers à revenir à la lettre du texte religieux grâce à sa connaissance
du grec et son influence fut considérable sur le mouvement humaniste,
en particulier évangélique.
Lecture analytique n° 2 :
La Boétie, Discours de la servitude
volontaire
Introduction et situation du texte
Étienne de La Boétie est né en 1530 à Sarlat, dans le Sud-Ouest de la
France. Très jeune, il devient conseiller au Parlement de Bordeaux. Pendant
les troubles religieux qui affectent la région, La Boétie tente de mener une
politique de conciliation mais ses missions au service du roi s’achèvent
rapidement car il meurt de maladie à trente-deux ans, en 1563. S’il est
célèbre encore aujourd’hui, c’est grâce à son ami Michel de Montaigne qui
l’évoque à plusieurs reprises dans ses Essais. Leur amitié, interrompue
prématurément par la mort de La Boétie est presque proverbiale avec cette
expression restée célèbre : « parce que c’était lui, parce que c’était moi ».
À sa mort, les manuscrits de La Boétie furent légués à Montaigne qui
prévoyait de donner une place de choix dans ses Essais au Discours de
la servitude volontaire. Il fut devancé par des calvinistes qui publièrent
une édition pirate en 1574, rééditée en 1576 avec le titre Contr’un. Les
partisans de la Réforme y voyaient une critique du pouvoir royal en
France, ce qui réduisait la portée de ce discours. En effet La Boétie se
propose de réfléchir à un problème politique majeur dans l’Histoire :
pourquoi l’humanité accepte-t-elle la domination d’un tyran ?
Ce court traité envisage les différentes possibilités qui amènent le
peuple à accepter l’asservissement : par bêtise, habitude, ou corruption
et analyse les structures de la société qui rendent possible un tel État.
L’auteur pose les problèmes de cette servitude volontaire mais n’envisage
pas de recours à la violence pour en sortir. Pour lui, le simple fait de ne
plus servir le tyran mettra fin à son pouvoir : « Je ne veux pas que vous le
poussiez ni le branliez, mais seulement que vous ne le souteniez plus.
Et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé la base, de
son poids même fondre en bas, et se rompre. »
L’extrait que vous allez étudier se situe juste après l’exorde, au début du
discours et pose le problème du rapport de force entre tyran et peuples asservis.
B
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Séquence 7 – FR10 17
Le paradoxe de la tyrannie
Pour ce coup je ne voudrois sinon entendre
comm’il se peut faire que tant d’hommes,
tant de bourgs, tant de villes, tant de nations
endurent quelque fois un tyran seul, qui n’a
puissance que celle qu’ils luy donnent ; qui
n’a pouvoir de leur nuire, sinon tant qu’ils ont
vouloir de l’endurer ; qui ne scauroit leur faire
mal aucun, sinon lors qu’ils aiment mieulx le
souffrir que lui contredire. Grand chose certes
et toutesfois si commune qu’il s’en faut de tant
plus douloir et moins s’esbahir, voir un milion
d’hommes servir miserablement aiant le col
sous le joug non pas contrains par une plus
grande force, mais aucunement (ce semble)
enchantés et charmes par le nom seul d’un,
duquel ils ne doivent ni craindre la puissance
puis qu’il est seul, ny aimer les qualités puis
qu’il est en leur endroit inhumain et sauvage.
La foiblesse d’entre nous hommes est telle,
qu’il faut souvent que nous obeissions a la
force ; il est besoin de temporiser, nous ne
pouvons pas tousjours estre les plus forts.
Doncques si une nation est contrainte par la
force de la guerre de servir a un, comme la cité
d’Athenes aus trente tirans, il ne se faut pas
esbahir qu’elle serve, mais se plaindre de l’accident
; ou bien plustost ne s’esbahir ni ne s’en
plaindre mais porter le mal patiemment, et se
reserver a l’advenir a meilleure fortune.
Pour le moment, je désirerais seulement qu’on me fît comprendre
comment il se peut que tant d’hommes, tant de
villes, tant de nations supportent quelquefois tout d’un
Tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’on lui donne,
qui n’a de pouvoir de leur nuire, qu’autant qu’ils veulent
bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal, s’ils
n’aimaient mieux tout souffrir de lui, que de le contredire.
Chose vraiment surprenante (et pourtant si commune, qu’il
faut plutôt en gémir que s’en étonner) ! c’est de voir des
millions de millions d’hommes, misérablement asservis,
et soumis tête baissée, à un joug déplorable, non qu’ils y
soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils
sont fascinés et, pour ainsi dire, ensorcelés par le seul
nom d’un qu’ils ne devraient redouter, puisqu’il est seul,
ni chérir puisqu’il est, envers eux tous, inhumain et cruel.
Telle est pourtant la faiblesse des hommes ! Contraints à
l’obéissance, obligés de temporiser, divisés entre eux, ils
ne peuvent pas toujours être les plus forts. Si donc une
nation, enchaînée par la force des armes, est soumise au
pouvoir d’un seul (comme la cité d’Athènes le fut à la domination
des trente tyrans9), il ne faut pas s’étonner qu’elle
serve, mais bien déplorer sa servitude, ou plutôt ne s’en
étonner, ni s’en plaindre ; supporter le malheur avec résignation
et se réserver pour une meilleure occasion à venir.
Nostre nature est ainsi que les communs
devoirs de l’amitié emportent une bonne partie
du cours de nostre vie ; il est raisonnable
d’aimer la vertu, d’estimer les beaus faicts,
de reconnoistre le bien d’ou l’on l’a receu, et
diminuer souvent de nostre aise pour augmenter
l’honneur et avantage de celui qu’on aime
et qui le merite. Ainsi doncques si les habitans
d’un pais ont trouvé quelque grand personnage
qui leur ait monstré par espreuve une
grand preveoiance pour les garder, une grand
hardiesse pour les defendre, un grand soing
pour les gouverner ; si dela en avant ils s’apprivoisent
de lui obéir, et s’en fier tant que de
lui donner quelques avantages, je ne scay si ce
seroit sagesse, de tant qu’on l’oste de la ou il
faisoit bien pour l’avancer en lieu ou il pourra
mal faire ; mais certes sy ne pourroit il faillir dy
avoir de la bonté de ne craindre point mal de
celui duquel on na receu que bien.
Nous sommes ainsi faits que les communs devoirs de l’amitié
absorbent une bonne part de notre vie. Aimer la vertu,
estimer les belles actions, être reconnaissant des bienfaits
reçus, et souvent même réduire notre propre bien-être pour
accroître l’honneur et l’avantage de ceux que nous aimons
et qui méritent d’être aimés ; tout cela est très naturel. Si
donc les habitants d’un pays trouvent, parmi eux, un de
ces hommes rares qui leur ait donné des preuves réitérées
d’une grande prévoyance pour les garantir, d’une grande
hardiesse pour les défendre, d’une grande prudence pour
les gouverner ; s’ils s’habituent insensiblement à lui obéir ;
si même ils se confient à lui jusqu’à lui accorder une certaine
suprématie, je ne sais si c’est agir avec sagesse, que
de l’ôter de là où il faisait bien, pour le placer où il pourra
mal faire, cependant il semble très naturel et très raisonnable
d’avoir de la bonté pour celui qui nous a procuré tant
de biens et de ne pas craindre que le mal nous vienne de
lui.
9. Après avoir perdu la guerre du Péloponnèse, en 404 avant J.-C., Athènes fut gouvernée par trente membres de
l’aristocratie, appelés les Trente tyrans qui se montrèrent particulièrement cruels.
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18 Séquence 7 – FR10
Mais o bon dieu, que peut estre cela ? comment
dirons nous que cela s’appelle ? quel
malheur est celui la ? quel vice ou plustost quel
malheureux vice voir un nombre infini de personnes,
non pas obeir, mais servir ; non pas
estre gouvernés, mais tirannisés, n’aians ni
bien, ni parens, femmes ny enfans ni leur vie
mesme qui soit a eux, souffrir les pilleries, les
paillardises, les cruautés, non pas d’une armée
non pas d’un camp barbare contre lequel il
faudroit despendre son sang et sa vie devant,
mais d’un seul ; non pas d’un Hercule ny d’un
Samson, mais d’un seul hommeau, et le plus
souvent le plus lasche et femelin de la nation ;
non pas accoustumé a la poudre des batailles,
mais ancore a grand peine au sable des tournois,
non pas qui puisse par force commander
aux hommes, mais tout empesché de servir
vilement a la moindre femmelette ; appellerons
nous cela lascheté ? Dirions nous que
ceux qui servent soient couards et recreus ? Si
deux si trois si quatre ne se defendent d’un,
cela est estrange, mais toutesfois possible ;
bien pourra l’on dire lors a bon droict que c’est
faute de coeur. Mais si cent, si mille endurent
d’un seul, ne dira l’on pas qu’ils ne veulent
point, non qu’ils n’osent pas se prendre a luy,
et que c’est non couardise mais plustost mespris
ou desdain ? Si l’on void non pas cent, non
pas mille hommes, mais cent pais, mille ville,
un million d’hommes n’assaillir pas un seul,
duquel le mieulx traité de tous en reçoit ce
mal d’estre serf et esclave, comment pourrons
nous nommer cela ? est ce lascheté ? Or il y a en
tous vices naturellement quelque borne, outre
laquelle ils ne peuvent passer, deux peuvent
craindre un et possible dix ; mais mille, mais
un million, mais mille villes si elles ne de deffendent
d’un, cela n’est pas couardise, elle ne
va point jusques la ; non plus que la vaillance
ne s’estend pas qu’un seul eschelle une forteresse,
qu’il assaille une armée, qu’il conqueste
un roiaume. Doncques quel monstre de vice
est cecy, qui ne merite pas ancore le tiltre de
couardise, qui ne trouve point de nom asses
vilain, que la nature desadvoue avoir fait, et la
langue refuse de nommer ?
Mais ô grand Dieu ! qu’est donc cela ? Comment appellerons-
nous ce vice, cet horrible vice ? N’est-ce pas honteux,
de voir un nombre infini d’hommes, non seulement
obéir, mais ramper, non pas être gouvernés, mais tyrannisés,
n’ayant ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie
même qui soient à eux ? Souffrir les rapines, les brigandages,
les cruautés, non d’une armée, non d’une horde de
barbares, contre lesquels chacun devrait défendre sa vie
au prix de tout son sang, mais d’un seul ; non d’un Hercule
ou d’un Samson, mais d’un vrai Mirmidon10 souvent
le plus lâche, le plus vil et le plus efféminé de la nation,
qui n’a jamais flairé la poudre des batailles, mais à peine
foulé le sable des tournois ; qui est inhabile, non seulement
à commander aux hommes, mais aussi à satisfaire
la moindre femmelette ! Nommerons-nous cela lâcheté ?
Appellerons-nous vils et couards les hommes soumis à un
tel joug ? Si deux, si trois, si quatre cèdent à un seul ; c’est
étrange, mais toutefois possible ; peut-être avec raison,
pourrait-on dire : c’est faute de coeur. Mais si cent, si mille
se laissent opprimer par un seul, dira-t-on encore que c’est
de la couardise, qu’ils n’osent se prendre à lui, ou plutôt
que, par mépris et dédain, ils ne veulent lui résister ? Enfin,
si l’on voit non pas cent, non pas mille, mais cent pays,
mille villes, un million d’hommes ne pas assaillir, ne pas
écraser celui qui, sans ménagement aucun, les traite tous
comme autant de serfs et d’esclaves : comment qualifierons-
nous cela ? Est-ce lâcheté ? Mais pour tous les vices, il
est des bornes qu’ils ne peuvent dépasser. Deux hommes
et même dix peuvent bien en craindre un, mais que mille,
un million, mille villes ne se défendent pas contre un seul
homme ! Oh ! Ce n’est pas seulement couardise, elle ne
va pas jusque-là ; de même que la vaillance n’exige pas
qu’un seul homme escalade une forteresse, attaque une
armée, conquière un royaume ! Quel monstrueux vice est
donc celui-là que le mot de couardise ne peut rendre, pour
lequel toute expression manque, que la nature désavoue
et la langue refuse de nommer ?…
Texte tiré du manuscrit de Mesmes destiné à
des amis de Montaigne
Texte adapté par Charles Teste (1836)
10. Voici la note du traducteur, Charles Teste : « Dans l’original on trouve Hommeau, que les annotateurs ont traduit
par Hommet, Hommelet : petit homme. J’ai cru pouvoir mettre à la place : Mirmidon. L’emploi de ce dernier
mot, qmui m’a paru exprimer tout à fait la pensée de l’auteur, m’a été inspiré par une chanson, que tout le monde
connaît, de notre tant bon ami Béranger, Qu’il nous pardonne ce larcin ! ». Mirmidon (ou myrmidon) : Petit homme
chétif, insignifiant.
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Séquence 7 – FR10 19
Questions de lecture
Après avoir écouté le texte sur votre CD audio, lisez-le vous-même à voix
haute avant de répondre aux questions ci-dessous :
Résumez chaque paragraphe en une ou deux phrases pour faire apparaître
le raisonnement de La Boétie.
2 Comment le paradoxe de la tyrannie est-il présenté ?
3 Comment cherche-t-il à faire réagir le lecteur ?
4 En quoi ce texte est-il représentatif de l’humanisme ?
Entraînement à l’oral : à l’aide des réponses aux questions ci-dessous,
composez le plan détaillé d’une lecture analytique de ce texte. Vous
organiserez ce plan en fonction de la question suivante :
Comment l’auteur cherche-t-il à persuader son lecteur des méfaits de la
tyrannie ?
Éléments de réponse
Le raisonnement de La Boétie peut être ainsi résumé :
Deux cas de figures sont envisagés : du début à « inhumain et cruel »,
l’auteur s’étonne qu’un seul homme puisse en asservir des millions.
Dans la suite du paragraphe, il met à part un cas particulier, celui de
la domination temporaire d’un pouvoir fort qui use de « la force des
armes ».
L’auteur apporte une concession à sa critique du pouvoir d’un seul : il est
naturel de v ouloir porter au pouvoir un homme dont on reconnaît la bonté
et la sagesse même si cette suprématie peut se révéler problématique.
Le ton monte pour s’indigner d’une situation apparemment inexplicable :
comment des millions d’hommes qui ont la supériorité du nombre
peuvent-ils accepter d’être asservis par un homme sans qualité ?
Par cette progression, La Boétie montre où se situe le véritable problème
qu’il veut poser. Les premières lignes du texte sont reprises dans le
troisième paragraphe mais auparavant l’auteur a fait un détour par deux
autres formes de domination qui doivent aider à cerner ce qu’est la tyrannie
critiquée. Le titre Contr’un pouvait laisser penser que La Boétie allait
s’attaquer à toute forme de pouvoir monarchique, or ce qui l’intéresse est
de questionner le cas précis d’un pouvoir manifestement illégitime.
2 La Boétie met l’accent sur la disproportion des forces en présence, avec
d’un côté une masse et de l’autre un seul homme. Ce thème est abordé
à travers des gradations qui visent à insister sur la puissance du peuple
en tant que quantité importante d’hommes. La première gradation se
trouve dans la première phrase : « tant d’hommes, tant de villes, tant de
nations ». Les autres dans le troisième paragraphe avec un effet évident
▶1er § :
▶2e § :
▶3e § :
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20 Séquence 7 – FR10
d’insistance : « si deux, si trois, si quatre », « si cent, si mille », « non pas
cent, non pas mille, mais cent pays, mille villes, un million d’hommes »
et enfin « mille, un million, mille villes ». Ces gradations sont appuyées
par les hyperboles du premier paragraphe « des millions de millions
d’hommes » et du troisième paragraphe « un nombre infini d’hommes ».
Face à cette multitude, un homme seul. Les mots « un » et « seul » pour
désigner le tyran sont répétés à de nombreuses reprises dans les premier
et troisième paragraphes et toujours dans une structure syntaxique qui
place le tyran face à la multitude. Cette attention portée à la personne
unique du tyran est un thème récurrent de tout le discours, abordé dès
l’exorde avec l’exemple d’Ulysse qui vante les mérites de n’avoir qu’un
seul chef. C’est aussi ce qui a amené à donner le titre Contr’un à cette
oeuvre. Cherchant à expliquer ce paradoxe, La Boétie va jusqu’à supposer
des pouvoirs magiques au mot « un » en lui-même : « parce qu’ils sont
fascinés et, pour ainsi dire, ensorcelés par le seul nom d’un qu’ils ne
devraient redouter, puisqu’il est seul ».
L’autre paradoxe relevé par l’auteur réside dans le fait que le tyran ne
doit pas sa place à ses qualités personnelles de chef. Bien au contraire,
La Boétie insiste sur ses défauts et s’emploie à le déviriliser. Il le qualifie
de « hommeau » dans le texte original (traduit par Mirmidon, cf. note),
un diminutif du mot homme qui rabaisse celui-ci, avec les épithètes au
superlatif « le plus lâche, le plus vil et le plus efféminé de la nation »
qui constitue une hyperbole à peine atténuée par le « souvent » qui
la précède. Il lui dénie les qualités de combattant qui pourraient faire
de lui un chef : un homme courageux à la guerre et aux tournois et
termine sa phrase par une pique mettant en doute ses qualités viriles :
« inhabile(…) à satisfaire la moindre femmelette ! » (le texte original
est peut-être encore plus éloquent : « empesché de servir vilement a la
moindre femmelette »).
La Boétie ne pense sans doute pas que ce portrait permette de rendre
compte de tous les tyrans (d’où la modulation par « souvent »), mais il
semble chercher à ôter le charme qui pourrait accompagner la fonction
pour faire apparaître la réalité d’un homme médiocre. Il s’emploie à faire
tomber les masques pour montrer la réalité de ce rapport de force : un
homme face à des millions !
Enfin le paradoxe d’une telle situation apparaît dans la description de
la servitude à laquelle sont soumis les hommes qui acceptent un tel
état de fait. Les termes sont clairement péjoratifs : « misérablement
asservis », « joug déplorable » et le vocabulaire de l’asservissement est
riche : « servitude », « tyrannisés », « soumis à un tel joug », « se laissent
opprimer », « autant de serfs et d’esclaves ». Cet esclavage aliène
l’homme, lui ôte tout bien personnel, jusqu’à sa vie (début du troisième
paragraphe).
3 L’ensemble du discours est très rhétorique. La Boétie a lu Cicéron et s’en
inspire pour construire de longues périodes, souvent en rythme ternaire,
qui donnent du souffle à son argumentation. Dans cet extrait, le troisième
paragraphe est particulièrement remarquable de ce point de vue.
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Séquence 7 – FR10 21
→ Les questions rhétoriques s’enchaînent pour interpeller le lecteur, en
gagnant en ampleur au fur et à mesure du texte (de « Mais ô grand
Dieu ! qu’est donc cela ? » à « Quel monstrueux vice est donc celui-là
que le mot de couardise ne peut rendre, pour lequel toute expression
manque, que la nature désavoue et la langue refuse de nommer ? »,
cette dernière question étant construite sur un rythme ternaire qui
s’élargit dans le dernier membre avec la coordination).
→ Les parallélismes de construction martèlent le message à faire passer.
Notons ainsi, par exemple, la construction « non de … mais de » dans
« non d’une armée, non d’une horde de barbares, contre lesquels
chacun devrait défendre sa vie au prix de tout son sang, mais d’un
seul ; non d’un Hercule ou d’un Samson, mais d’un vrai Mirmidon
souvent le plus lâche, le plus vil et le plus efféminé de la nation, qui
n’a jamais flairé la poudre des batailles, mais à peine foulé le sable
des tournois » qui compare la réalité médiocre du tyran aux qualités
d’un héros ou à la supériorité d’une armée.
Tous ces procédés oratoires ne peuvent laisser le lecteur indifférent,
et ce d’autant plus que La Boétie se place du côté du peuple et non
de celui du tyran, à la différence par exemple de Machiavel. On
s’identifiera facilement à cet homme qui accepte la domination du
tyran et toutes les questions de l’auteur atteindront leur but : nous
amener à réfléchir à cette situation et à nous demander pourquoi
nous l’acceptons.
En introduisant la morale dans son raisonnement, l’auteur vise aussi
à réveiller un sentiment d’honneur chez celui qui est opprimé. En
effet, il nomme « vice » cette faiblesse à se laisser dominer et insiste
en évoquant d’abord « cet horrible vice » puis à la fin du texte « quel
monstrueux vice ». Si ce défaut est monstrueux, c’est parce qu’il est
contraire à la nature même de l’homme et transforme celui-ci en être
inhumain, en monstre. La véritable nature humaine était décrite dans
le deuxième paragraphe en termes très positifs : « Aimer la vertu,
estimer les belles actions, être reconnaissant des bienfaits reçus, et
souvent même réduire notre propre bien-être pour accroître l’honneur
et l’avantage de ceux que nous aimons et qui méritent d’être aimés ;
tout cela est très naturel ». Ce rappel, très optimiste sur la nature
humaine, doit réveiller en nous les sentiments d’honneur qui nous
feront paraître la servitude comme inacceptable !
Enfin La Boétie redonne à l’opprimé toute sa force d’action en le
plaçant comme un acteur de ce rapport de force. La passivité de la
servitude est en réalité une volonté de donner du pouvoir à un homme
et non une situation subie, contre laquelle on ne peut rien. Cela est
dit au tout début de l’extrait : « un Tyran seul, qui n’a de puissance
que celle qu’on lui donne ». Il inverse donc le couple actif/passif
qu’on imagine entre le bourreau et sa victime et introduit l’idée d’une
volonté : « qui n’a de pouvoir de leur nuire, qu’autant qu’ils veulent
bien l’endurer ».
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22 Séquence 7 – FR10
4 Par sa forme même, cet extrait, comme l’ensemble du discours,
rappelle la rhétorique antique. Les références à l’Antiquité sont très
présentes. Le seul exemple historique donné dans ce texte est celui de
la tyrannie des Trente à Athènes. On reconnaît là un auteur bercé par
l’enseignement du grec et du latin, qui s’inspire des auteurs anciens
tant dans la forme que dans le fond.
Même si l’homme accepte de subir un tel sort, La Boétie reste confiant
dans la nature humaine, témoignant encore d’un certain optimisme,
propre à l’humanisme de la première moitié du XVIe siècle. Pourtant
se dessine aussi cette désillusion qui caractérise la fin du siècle et
qui sera présente chez Montaigne. Les guerres de religion marquent
profondément Montaigne et La Boétie qui voient le peuple français se
déchirer dans des combats sanglants et sans fin. Cela a pu inspirer à
La Boétie quelques traits de son tyran cruel et sans coeur.
Dans son analyse du pouvoir, on voit aussi un auteur affranchi de
la question religieuse. Le souverain n’acquiert pas sa légitimité de
Dieu et le propos de La Boétie est libéré de la foi. Dans l’ensemble du
traité, la religion est vue comme un instrument du pouvoir, à travers
les superstitions qui asservissent le peuple.
On peut enfin relever la liberté d’esprit de ce traité, caractéristique
des penseurs politiques de la Renaissance. On a définitivement
quitté le genre du miroir du Prince du Moyen Âge, oeuvre morale et
didactique de conseils au Prince pour entrer dans la critique politique
et l’analyse des rapports de force de la société. Après Machiavel et
Thomas More, La Boétie participe au grand courant humaniste de la
pensée politique en Europe.
Tout cela fait que La Boétie est resté une référence pour nombre de
penseurs politiques, encore au XXe siècle. Voici quelques lignes de
Simone Weil, philosophe du politique, qui le prouvent :
« La soumission du plus grand nombre au plus petit, ce fait fondamental
de presque toute organisation sociale, n’a pas fini d’étonner tous ceux
qui réfléchissent un peu. (…) Il y a près de quatre siècles, le jeune La
Boétie, dans son Contre-un, posait la question. Il n’y répondait pas. De
quelles illustrations émouvantes pourrions-nous appuyer son petit livre,
nous qui voyons aujourd’hui, dans un pays qui couvre le sixième du
globe, un seul homme saigner toute une génération ! C’est quand sévit
la mort que le miracle de l’obéissance éclate aux yeux. Que beaucoup
d’hommes se soumettent à un seul par crainte d’être tués par lui, c’est
assez étonnant ; mais qu’ils restent soumis au point de mourir sur son
ordre, comment le comprendre ? Lorsque l’obéissance comporte au
moins autant de risques que la rébellion, comment se maintient-elle ? »
Simone Weil, Oppression et liberté (1934)
Vous pouvez remarquer que la forme interrogative de ce court extrait
rappelle fortement notre extrait et que la question posée par La Boétie
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Séquence 7 – FR10 23
avait gardé toute son actualité en pleine montée du fascisme, et le
garde encore dans des situations politiques similaires !
Entraînement à l’oral :
Comment l’auteur cherche-t-il à persuader son lecteur des méfaits de la
tyrannie ?
Introduction :
Dans le Discours de la servitude volontaire, La Boétie s’adresse
directement à son lecteur pour le mettre face à un paradoxe, souligné
par le titre de l’essai : pourquoi la grande masse du peuple accepte-telle
d’être asservie par un seul homme ? Dans la première partie de son
discours, l’auteur pose les termes du problème et l’extrait étudié revient
sur le paradoxe énoncé en faisant une critique virulente de la tyrannie.
Nous nous demanderons donc comment l’auteur cherche à persuader
son lecteur des méfaits de la tyrannie. Pour cela, nous verrons comment
le paradoxe de la tyrannie est présenté dans un discours persuasif qui
est aussi novateur.
I. Le paradoxe de la tyrannie
1. La disproportion des forces
2. La médiocrité du tyran
II. Un discours persuasif
1. Le peuple comme destinataire
2. Un discours construit pour entraîner l’adhésion
3. Une critique violente pour soulever l’indignation
III. Un discours novateur
1. Le refus du religieux
2. La remise en cause d’un système politique dominant
3. La confiance en l’homme (optimisme dans la nature humaine et dans
la capacité de l’homme à réagir)
Conclusion :
Cet extrait du Discours de la servitude volontaire montre donc comment
l’auteur a su mobiliser les ressources de la rhétorique pour faire réagir
son lecteur. En se plaçant du côté du peuple et en posant le problème
de la tyrannie comme une disproportion du nombre, La Boétie offre
de nouvelles pistes de réflexion sur le pouvoir, toujours d’actualité.
Sa critique du tyran s’accompagne d’une confiance en l’homme,
caractéristique de l’humanisme.
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24 Séquence 7 – FR10
Prolongements
Voici deux extraits de penseurs de la question politique au début du
XVIe siècle : Machiavel et More. L’un italien et l’autre anglais, ont écrit à
la même époque deux ouvrages très différents dans leur forme mais qui
témoignent tous deux de l’intérêt nouveau porté par les humanistes à la
question du pouvoir.
Machiavel, Le Prince, Chapitre XVIII « Comment les Princes doivent tenir
parole » (1513)
Chacun comprend combien il est louable pour un prince d’être fidèle à
sa parole et d’agir toujours franchement et sans artifice. De notre temps,
néanmoins, nous avons vu de grandes choses exécutées par des princes
qui faisaient peu de cas de cette fidélité et qui savaient en imposer aux
hommes par la ruse. Nous avons vu ces princes l’emporter enfin sur ceux
qui prenaient la loyauté pour base de toute leur conduite.
On peut combattre de deux manières : ou avec les lois, ou avec la force.
La première est propre à l’homme, la seconde est celle des bêtes ; mais
comme souvent celle-là ne suffit point, on est obligé de recourir à l’autre :
il faut donc qu’un prince sache agir à propos, et en bête et en homme.
C’est ce que les anciens écrivains ont enseigné allégoriquement, en
racontant qu’Achille et plusieurs autres héros de l’Antiquité avaient été
confiés au centaure Chiron, pour qu’il les nourrît et les élevât.
Par là, en effet, et par cet instituteur moitié homme et moitié bête, ils ont
voulu signifier qu’un prince doit avoir en quelque sorte ces deux natures,
et que l’une a besoin d’être soutenue par l’autre. Le prince, devant donc
agir en bête, tâchera d’être tout à la fois renard et lion : car, s’il n’est
que lion, il n’apercevra point les pièges ; s’il n’est que renard, il ne se
défendra point contre les loups ; et il a également besoin d’être renard
pour connaître les pièges, et lion pour épouvanter les loups. Ceux qui
s’en tiennent tout simplement à être lions sont très malhabiles.
Traduction de Jean-Vincent Périès (1851)
Thomas More, Utopia, II, « Des magistrats » (1516)
Trente familles font, tous les ans, élection d’un magistrat, appelé
syphogrante dans le vieux langage du pays, et philarque dans le moderne.
Dix syphograntes et leurs trois cents familles obéissent à un
protophilarque, anciennement nommé tranibore.
Enfin, les syphograntes, au nombre de douze cents, après avoir fait
serment de donner leurs voix au citoyen le plus moral et le plus capable,
choisissent au scrutin secret, et proclament prince, l’un des quatre
citoyens proposé par le peuple ; car, la ville étant partagée en quatre
sections, chaque quartier présente son élu au sénat.
C
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Séquence 7 – FR10 25
La principauté est à vie, à moins que le prince ne soit soupçonné
d’aspirer à la tyrannie. Les tranibores sont nommés tous les ans, mais
on ne les change pas sans de graves motifs. Les autres magistrats sont
annuellement renouvelés.
Tous les trois jours, plus souvent si le cas l’exige, les tranibores tiennent
conseil avec le prince, pour délibérer sur les affaires du pays, et terminer
au plus vite les procès qui s’élèvent entre particuliers, procès du reste
excessivement rares. Deux syphograntes assistent à chacune des séances
du sénat, et ces deux magistrats populaires changent à chaque séance.
La loi veut que les motions d’intérêt général soient discutées dans le sénat
trois jours avant d’aller aux voix et de convertir la proposition en décret.
Se réunir hors le sénat et les assemblées du peuple pour délibérer sur
les affaires publiques est un crime puni de mort.
Ces institutions ont pour but d’empêcher le prince et les tranibores de
conspirer ensemble contre la liberté, d’opprimer le peuple par des lois
tyranniques, et de changer la forme du gouvernement. La constitution est
tellement vigilante à cet égard que les questions de haute importance sont
déférées aux comices des syphograntes, qui en donnent communication à
leurs familles. La chose est alors examinée en assemblée du peuple ; puis,
les syphograntes, après en avoir délibéré, transmettent au sénat leur avis
et la volonté du peuple. Quelquefois même l’opinion de l’île entière est
consultée.
Traduction française par Victor Stouvenel en 1842
Exercice autocorrectif n° 1 :
Après avoir fait quelques recherches sur les auteurs et les oeuvres dont
sont tirés ces extraits, étudiez-les, en examinant les idées défendues et
les moyens utilisés par ces deux auteurs pour convaincre leurs lecteurs.
Pour répondre à ces questions, remplissez le tableau ci-dessous :
Auteur
(dates –
pays)
Présentation des oeuvres
(langue, genre, énonciation,
court résumé)
Place de ces oeuvres dans
le courant humaniste
Argumentation
Machiavel
More
Quelles comparaisons peut-on faire avec le texte de La Boétie ?
➠ Veuillez vous reporter à la fin du chapitre pour consulter le corrigé de
l’exercice.
Corrigés des exercices
Corrigé de l’exercice n° 1 (voir tableau ci-après)
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26 Séquence 7 – FR10
Auteur (dates – pays – quelques
éléments biographiques)
Présentation des oeuvres (langue,
genre, énonciation, court
résumé)
Place de ces oeuvres dans le
courant humaniste
Argumentation
Machiavel
Né en 1469 à Florence et mort en
1527 à Florence.
Noble italien et homme politique qui
remplit des fonctions diplomatiques
et se trouve pris dans les luttes de
pouvoir à Florence. Il essuie plusieurs
disgrâces.
Le Prince est un traité politique
adressé à Laurent de Médicis, écrit
en italien en 1513 dans lequel l’auteur
prend la parole en son nom pour
donner des conseils au prince. En
s’appuyant sur sa propre expérience,
sur les évènements de la vie politique
italienne et sur l’Histoire ancienne,
il montre à l’homme d’État comment
acquérir, conserver et augmenter sa
puissance. Les derniers chapitres forment
une exhortation à unir l’Italie.
Machiavel présente une conception
laïque de l’État. Le Prince gouverne
sans l’aide de Dieu, tout au plus se
sert-il de la Religion à des fins politiques.
Son réalisme politique fait de lui un
penseur libéré de la morale.
La pensée de Machiavel s’appuie
aussi sur les philosophes et penseurs
de l’antiquité. Un certain nombre
d’exemples sont tirés de Tite-Live par
exemple.
Machiavel soutient que le Prince doit
prendre en compte la réalité de ce
que sont les hommes pour gouverner,
c’est-à-dire laisser la morale de côté
pour être le plus efficace.
Pour convaincre le lecteur, l’auteur
présente l’amoralisme du Prince non
pas comme une volonté d’aller contre
la morale mais simplement comme un
pragmatisme. Savoir user de force ou
de ruse est parfois nécessaire.
Le recours à l’image mythologique de
Chiron apporte la caution de l’Antiquité.
Les figures du lion et du renard
renvoient au monde animal et donc à
un ordre naturel. Car pour Machiavel,
il faut gouverner en tenant compte de
la nature de l’homme, mi-homme, mibête.
Thomas More
Né en 1478 à Londres et mort en 1535
à Londres.
Avocat puis membre du parlement, il
mène une brillante carrière politique
auprès d’Henri VIII et devient chancelier
du royaume. C’est aussi un humaniste
reconnu qui donne à ses enfants
une éducation de qualité.
Lors du remariage du roi avec Anne
Boleyn, le pape refusant cette union,
l’Angleterre se sépare de l’église
catholique. More préfère garder ses
convictions catholiques, évitant de
donner raison au roi contre le pape,
ce qui le conduira à l’échafaud.
L’Utopie est un récit dialogué en deux
parties. Dans la première partie, le
narrateur qu’on est tenté d’identifier
à l’auteur échange avec un personnage
fictif Raphaël Hythlodée et un
personnage réel Pierre Gilles, ami
humaniste et éditeur de More. La discussion
porte sur les systèmes politiques
de l’Europe et sur l’éventuelle
tâche de conseiller du roi, Raphaël
pensant qu’on ne peut pas améliorer
un système monarchique tel que celui
de l’Angleterre. Il présente donc un
autre système dans la deuxième partie.
Il s’agit d’une description de l’île
d’Utopie (en grec ou – topos désigne
un lieu qui est nié) sur laquelle il a
vécu. C’est un lieu parfait qui permet à
l’auteur de représenter l’organisation
pour lui idéale de la société.
Le livre a donné naissance au genre
de l’utopie.
Thomas More s’inscrit dans la lignée
de Platon et de sa République. On
retrouve aussi une géographie proche
de l’Atlantide avec l’île d’Utopie.
L’exemple grec est donc présent.
Toute la description de l’île témoigne
d’une grande liberté dans l’invention
d’un monde plus égalitaire et plus
juste. Les hommes ne sont plus asservis
à un tyran, ni aux richesses. La
propriété privée est abolie. Du point
de vue religieux, les utopiens gardent
une grande modération dans leurs
pratiques religieuses, évitant le fanatisme.
Thomas More, à travers la description
que fait Raphaël Hythlodée de
l’organisation de l’île d’Utopie, présente
une société très organisée dont
les institutions doivent permettre
de conserver la liberté du peuple.
Le narrateur s’efface complètement
et les marques de subjectivité sont
volontairement écartées pour laisser
le lecteur prendre connaissance d’un
système précis (le nombre de magistrats
: 30, 10, 1, 2… ; la fréquence
des élections et des conseils : « tous
les ans », « tous les trois jours » ; la
précision des fonctions nommées par
des mots tirés du grec) qui a toutes
les apparences d’une véritable constitution,
applicable telle quelle. Le but
est double : proposer un autre modèle
d’institutions et par là-même critiquer
celles qui existent en Europe.
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Séquence 7 – FR10 27
Quelles comparaisons peut-on faire avec le texte de La Boétie ?
À la Renaissance, le modèle politique dominant est celui d’une monarchie
de droit divin, à l’exception toutefois des principautés italiennes11. La
réflexion politique se développe et c’est au XVIe siècle que la conception
de l’État comme l’ensemble d’une population soumis à une même
autorité apparaît. On assiste alors à une laïcisation de la pensée, c’està-
dire que l’homme d’État est considéré comme un homme d’action
capable d’influer sur le cours des événements, indépendamment d’une
volonté divine. Chez Machiavel, cette capacité d’agir est désignée par le
mot virtù, la qualité du Prince qui lui permettra de faire avec la fortuna
(le destin, le cours des événements). Chez More, la question de l’action
politique est posée dans la première partie de l’Utopie à travers le
rôle du conseiller du roi. Mais Raphaël Hythlodée ne croit pas à cette
possibilité et le choix de présenter un modèle idéal, en dehors de toute
réalité géographique (l’île d’Utopie, comme son nom l’indique, n’existe
pas !) laisse ouverte la question de l’action politique. Avec La Boétie, on
assiste à un changement de perspective. C’est le peuple qui peut agir sur
le tyran en cessant de lui obéir.
Les trois extraits que vous avez lus montrent bien ces différentes
démarches. Machiavel s’appuie sur la situation présente pour en tirer
des leçons pour le Prince (« De notre temps, nous avons vu »). Il est luimême
le garant de ce qu’il dit par son expérience politique et ses qualités
d’analyse. La Boétie se place aussi en témoin d’une situation (« N’estce
pas honteux de voir un nombre infini d’hommes non seulement
obéir, mais ramper ») mais sans fournir de références précises à des
événements particuliers ce qui donne une portée plus générale à son
discours. Là où Machiavel s’appuie sur la réalité pour permettre au Prince
d’affermir son pouvoir, La Boétie au contraire s’indigne d’une situation et
cherche à faire réagir le peuple asservi. Entre ces deux attitudes, Thomas
More a choisi de déplacer la question du débat politique en s’épargnant
les contraintes de la réalité. Tout est possible sur l’île d’Utopie, place à
l’imagination ! Il ne s’agit pas, pour autant, d’une imagination débridée,
comme on peut la retrouver un siècle plus tard chez Cyrano de Bergerac,
mais d’un modèle de société tout à fait cohérent. La postérité du genre de
l’utopie montre à quel point cette démarche fut fructueuse dans l’Histoire
de la pensée et de la création littéraire (on peut penser par exemple à ce
qu’en ont fait les philosophes des Lumières, comme Montesquieu avec
les Troglodytes, Voltaire avec le pays d’Eldorado ou encore Diderot dans
le Supplément au voyage de Bougainville).
11. La ville de Florence dans laquelle vit Machiavel va connaître au XVe siècle successivement un gouvernement
d’oligarques puis celui des Médicis et une république s’appuyant sur un Grand Conseil.
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28 Séquence 7 – FR10
2 L’éducation
Lecture analytique n° 3 :
« Comment Pantagruel étant à Paris reçut
des lettres de son père Gargantua… »
Rabelais, Pantagruel, ch.8.
Introduction et situation du texte
Dans Pantagruel, (publié en 1532) Rabelais raconte la vie du fils de
Gargantua et son éducation. La lettre que vous allez lire se situe entre
deux chapitres satiriques : le chapitre 7 évoque la visite de la librairie de
Saint Victor par Pantagruel et est l’occasion d’une description fantaisiste
des oeuvres du Moyen Âge. En mêlant de vrais titres à des inventions
ridicules, Rabelais fait la satire de la culture scolastique de cette période.
Le chapitre 9 raconte « comment Pantagruel trouva Panurge lequel il
aima toute sa vie ». Panurge se met à mendier dans toutes les langues
(et même dans des langues inventées), ce qui peut s’interpréter comme
une critique des érudits qui compliquent tout à plaisir. À partir de ce
contexte et de la composition très cicéronienne de la lettre du chapitre
8, certaines interprétations font de cette lettre une satire de la culture
de la Renaissance. Un débat critique s’est élevé entre les partisans
d’une parodie de la rhétorique classique visant à faire de Gargantua un
pédant qui ne vaut pas mieux que les commentateurs du Moyen Âge et
ceux qui défendent l’authenticité des intentions de l’auteur s’enflammant
pour les progrès de la Renaissance et établissant un véritable manifeste
humaniste. Le texte a, en tout cas, une place à part, d’une part dans
Pantagruel car le ton est très différent des autres chapitres et d’autre part
dans l’ensemble des lettres romanesques de l’oeuvre de Rabelais par sa
longueur (l’extrait étudié ne constitue qu’une partie de cette très longue
lettre qui occupe tout un chapitre).
Projet de lecture :
Sans avoir à trancher sur les intentions de l’auteur, nous étudierons l’écriture
de cette lettre et le contenu proposé à l’étude dans le contexte de la
Renaissance, en nous demandant s’il s’agit bien d’un programme éducatif.
Comment Pantagruel étant à Paris reçut des lettres de son père Gargantua,
et la copie de celles-ci [ « Comment Pantagruel, estant à Paris,
receut letres de son père Gargantua, et la copie d’icelles » ]
A
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Séquence 7 – FR10 29
[Texte original] [Orthographe modernisée]
Tres chier filz,
(…) Le temps estoit encores tenebreux et sentant
l’infelicité12 et la calamité des Gothz13,
qui avoient mis à destruction toute bonne literature
; mais, par la bonté divine, la lumiere et
dignité a esté de mon eage rendue es lettres, et
y voy tel amendement que de present à difficulté
seroys je receu en la premiere classe des petitz
grimaulx14, qui, en mon eage virile, estoys (non
à tord) reputé le plus sçavant dudict siecle. Ce
que je ne dis par jactance vaine, - encores que
je le puisse louablement faire en t’escripvant,
comme tu as l’autorité de Marc Tulle15, en son
livre de Vieillesse16, et la sentence de Plutarche
au livre intitulé : Comment on se peut louer sans
envie, - mais pour te donner affection de plus
hault tendre.
« Très cher fils,
[...] Les temps étaient encore ténébreux et sentant l’infélicité
et la calamité des Goths, qui avaient mis à destruction
toute bonne littérature ; mais, par la bonté divine, la
lumière et dignité a été de mon âge rendues aux lettres,
et y vois tel amendement qu’il me serait aujourd’hui difficile
d’être reçu dans la première classe des petits écoliers,
moi qui, dans mon âge mûr, étais réputé (non à
tort) comme le plus savant du siècle. Ce que je ne dis
par jactance vaine – encore que je le puisse louablement
faire en t’écrivant, comme tu as l’autorité de Marc Tulle
en son livre de Vieillesse, et la sentence de Plutarque
au livre intitulé : comment on peut se louer sans envie -,
mais pour te donner affection de plus haut tendre.
Maintenant toutes disciplines sont restituées,
les langues instaurées : Grecque, sans
laquelle c’est honte que une personne se die
sçavant, Hebraïcque, Caldaïcque, Latine ; les
impressions, tant elegantes et correctes, en
usance, qui ont esté inventées de mon eage par
inspiration divine, comme à contrefil, l’artillerie
par suggestion diabolicque. Tout le monde
est plein de gens savans, de precepteurs
tres doctes, de librairies tres amples, qu’il
m’est advis que, ny au temps de Platon, ny
de Ciceron, ny de Papinian17, n’estoit telle
commodité d’estude qu’on y veoit maintenant.
Et ne se fauldra plus doresnavant trouver
en place ny en compaignie, qui ne sera bien
expoly18 en l’officine de Minerve. Je voy les
brigans, les boureaulx, les avanturiers, les
palefreniers de maintenant plus doctes que
les docteurs et prescheurs de mon temps. Que
diray je ? Les femmes et filles ont aspiré à ceste
louange et manne celeste de bonne doctrine.
Tant y a que, en l’eage où je suis, j’ay esté
contrainct de apprendre les lettres Grecques,
lesquelles je n’avois contemné comme Caton,
mais je n’avoys eu loysir de comprendre en
mon jeune eage ; et voluntiers me delecte à lire
les Moraulx de Plutarche, les beaulx Dialogues
de Platon, les Monumens de Pausanias et
Antiquitez de Atheneus, attendant l’heure qu’il
plaira à Dieu, mon createur, me appeller et
commander yssir de ceste terre. Parquoy, mon
filz, je te admoneste que employe ta jeunesse
à bien profiter en estudes et en vertus. Tu es à
Paris, tu as ton precepteur Epistemon, dont l’un
par vives et vocables instructions, l’aultre par
louables exemples, te peut endoctriner19.
Maintenant toutes disciplines sont restituées, les
langues rétablies : Grecque, sans laquelle c’est
honte qu’une personne se dise savante, Hébraïque,
Chaldaïque, Latine ; les impressions tant élégantes et
correctes en usance, qui ont été inventées de mon âge
par inspiration divine, comme à contre-fil l’artillerie par
suggestion diabolique. Tout le monde est plein de gens
savants, de précepteurs très doctes, de librairies très
amples, et m’est avis que, ni au temps de Platon, ni de
Cicéron, ni de Papinian, n’était telle commodité d’étude
qu’on y voit maintenant, et ne se faudra plus dorénavant
trouver en place ni en compagnie, qui ne sera bien
expolie en l’officine de Minerve. Je vois les brigands,
les bourreaux, les aventuriers, les palefreniers de
maintenant, plus doctes que les docteurs et prêcheurs
de mon temps. Que dirai-je ? Les femmes et les filles
ont aspiré à cette louange et manne céleste de bonne
doctrine. Tant y a qu’en l’âge où je suis, j’ai été contraint
d’apprendre les lettres grecques, lesquelles je n’avais
méprisées comme Caton, mais je n’avais eu loisir de
comprendre en mon jeune âge ; et volontiers me délecte
à lire les Moraux de Plutarque, les beaux Dialogues
de Platon, les Monuments de Pausanias et Antiquités
de Athéneus, attendant l’heure qu’il plaira à Dieu,
mon Créateur, m’appeler et commander sortir de cette
terre. Par quoi, mon fils, je t’admoneste qu’emploies ta
jeunesse à bien profiter en études et en vertus. Tu es à
Paris, tu as ton précepteur Épistémon, dont l’un par vives
et vocales instructions, l’autre par louables exemples, te
peuvent endoctriner. J’entends et veux que tu aprennes
les langues parfaitement.
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30 Séquence 7 – FR10
J’entends et veulx que tu aprenes les langues
parfaictement : premierement la Grecque,
comme le veult Quintilian, secondement la
Latine, et puis l’Hebraïcque pour les sainctes
letres, et la Chaldaïcque et Arabicque
pareillement ; et que tu formes ton stille, quand
à la Grecque, à l’imitation de Platon, quand à la
Latine, à Ciceron. Qu’il n’y ait hystoire que tu ne
tienne en memoire presente, à quoy te aydera
la Cosmographie de ceulx qui en ont escript.
Premièrement la Grecque comme le veut Quintilien,
secondement, la Latine, et puis l’Hébraïque pour
les saintes lettres, et la Chaldaïque et Arabique
pareillement ; et que tu formes ton style quant à la
Grecque, à l’imitation de Platon, quant à la Latine,
à Cicéron. Qu’il n’y ait histoire que tu ne tiennes en
mémoire présente, à quoi t’aidera la Cosmographie de
ceux qui en ont écrit.
Des ars liberaux : geometrie, arismeticque et
musicque, je t’en donnay quelque goust quand
tu estoys encores petit en l’eage de cinq à six
ans ; poursuys la reste, et de astronomie saiche
en tous les canons20 ; laisse moy l’astrologie
divinatrice et l’art de Lullius21, comme abuz et
vanitez.
Des arts libéraux : géométrie, arithmétique et musique,
je t’en donnai quelque goût quand tu étais encore
petit, en l’âge de cinq à six ans ; poursuis le reste, et
d’astronomie saches-en tous les canons ; laisse-moi
l’astrologie divinatrice et l’art de Lullius, comme abus et
vanités.
Du droit civil, je veulx que tu saiches par cueur
les beaulx textes et me les confere avecques
philosophie.
Du droit civil, je veux que tu saches par coeur les beaux
textes et me les confères avec philosophie.
Et, quand à la congnoissance desfaictz
de nature, je veulx que tu te y adonne
curieusement : qu’il n’y ayt mer, riviere ny
fontaine, dont tu ne congnoisse les poissons ;
tous les oyseaulx de l’air, tous les arbres,
arbustes et fructices des forestz, toutes les
herbes de la terre, tous les metaulx cachez
au ventre des abysmes, les pierreries de tout
Orient et Midy, rien ne te soit incongneu.
Et quant à la connaissance des faits de nature, je veux
que tu t’y adonnes avec soin : qu’il n’y ait mer, rivière ni
fontaine, dont tu ne connaisses les poissons, tous les
oiseaux de l’air, tous les arbres, arbustes et buissons
des forêts, toutes les herbes de la terre, tous les métaux
cachés au ventre des abîmes, les pierreries de tout
Orient et Midi : rien ne te soit inconnu.
Puis songneusement revisite les livres des
medicins Grecz, Arabes et Latins, sans
contemner les Thalmudistes et Cabalistes22,
et par frequentes anatomies, acquiers toy
parfaicte congnoissance de l’aultre monde,
qui est l’homme. Et, par lesquelles heures du
jour commence à visiter les sainctes lettres :
premierement, en Grec, le Nouveau Testament
et Epistres des Apostres, et puis, en Hebrieu, le
Vieulx Testament.
Somme, que je voy un abysme de science : car,
doresnavant que tu deviens homme et te fais
grand, il te fauldra yssir23 de ceste tranquillité
et repos d’estude, et apprendre la chevalerie
et les armes pour defendre ma maison, et nos
amys secourir en tous leurs affaires contre les
assaulx des malfaisans.
Puis, soigneusement pratique les livres des médecins
grecs, arabes et latins, sans mépriser les talmudistes
et cabalistes, et par fréquentes anatomies acquierstoi
parfaite connaissance de l’autre monde, qui est
l’homme. Et par lesquelles heures du jour commence
à visiter les saintes lettres, premièrement en Grec Le
Nouveau Testament et Épîtres des Apôtres et puis en
Hébreu Le Vieux Testament.
Somme, que je vois un abîme de science : car dorénavant
que tu deviens homme et te fais grand, il te faudra sortir
de cette tranquillité et repos d’étude, et apprendre la
chevalerie et les armes pour défendre ma maison et nos
amis secourir en toutes affaires contre les assauts des
malfaisants.
Et veux que, de brief tu essaye combien
tu as proffité, ce que tu ne pourras mieulx
faire que tenent conclusions en tout sçavoir,
publiquement, envers tous et contre tous, et
hantant les gens lettrez qui sont tant à Paris
comme ailleurs.
Et veux que, sans tarder, tu essayes combien tu as
profité, ce que tu ne pourras mieux faire que tenant
conclusions en tout savoir, publiquement, envers tous
et contre tous, et hantant les gens lettrés qui sont tant à
Paris comme ailleurs.
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Séquence 7 – FR10 31
Mais parce que, selon le saige Salomon,
sapience n’entre poinct en ame malivole et
science sans conscience n’est que ruine de
l’ame, il te convient servir, aymer et craindre
Dieu, et en luy mettre toutes tes pensées et
tout ton espoir, et par foy formée de charité,
estre à luy adjoinct, en sorte que jamais n’en
soys désamparé par peché. Aye suspectz les
abus du monde. Ne metz ton cueur à vanité, car
ceste vie est transitoire, mais la parolle de Dieu
demeure eternellement. Soys serviable à tous
tes prochains et les ayme comme toy mesmes.
Revere tes precepteurs ; fuis les compaignies
des gens esquelz tu ne veulx point resembler,
et, les graces que Dieu te a données, icelles
ne reçoipz en vain. Et, quand tu congnoistras
que auras tout le sçavoir de par delà acquis,
retourne vers moy, affin que je te voye et donne
ma benediction devant que mourir.
Mais, parce que selon le sage Salomon sapience n’entre
point en âme méchante et science sans conscience
n’est que ruine de l’âme, il te convient servir, aimer et
craindre Dieu, et en lui mettre toutes tes pensées et
tout ton espoir, et par foi, formée de charité, être à lui
adjoint en sorte que jamais n’en sois désemparé par
péché. Aie suspects les abus du monde. Ne mets ton
coeur à vanité, car cette vie est transitoire, mais la parole
de Dieu demeure éternellement. Sois serviable à tous
tes prochains et les aime comme toi-même. Révère tes
précepteurs. Fuis les compagnies des gens auxquels
tu ne veux point ressembler, et les grâces que Dieu t’a
données, icelles ne reçois en vain. Et quand tu connaîtras
que tu auras tout le savoir de par delà acquis, retourne
vers moi, afin que je te voie et donne ma bénédiction
avant de mourir.
Mon filz, la paix et grace de Nostre Seigneur
soit avecques toy. Amen.
De Utopie, ce dix septiesme jour du moys de mars.
Ton père, GARGANTUA »
Mon fils, la paix et grâce de Notre Seigneur soit avec toi.
Amen.
D’Utopie, ce dix-septième jour du mois de mars.
Ton père, Gargantua. »
François Rabelais, Les Horribles et Épouvantables Faits et Prouesses du très renommé Pantagruel, chap. 8, 1532.
Questions de lecture
Après avoir écouté le texte sur votre CD audio, lisez-le vous-même à voix
haute avant de répondre aux questions ci-dessous :
Quel est le ton de cette lettre d’un père à son fils ?
2 Quelles sont les deux époques évoquées, comment sont-elles
caractérisées ?
3 Pourquoi peut-on parler de manifeste humaniste ?
4 Comment apparaît ce programme éducatif ?
12. Malheur.
13. Le mot devient synonyme de barbare et désigne les gens et les oeuvres du Moyen Âge en général.
14. Écoliers des classes élémentaires.
15. Cicéron.
16. De Senectute, 9-10.
17. Papinian était jurisconsulte sous le règne de Septime Sévère, règne dont on dit qu’il n’était pas favorable aux
études.
18. Perfectionné.
19. Instruire.
20. Règles.
21. Raymond Lulle (1235-1315) est un savant espagnol qui a écrit un traité d’alchimie et un petit ouvrage de
sophistique déjà critiqué en son temps.
22. Spécialistes du Talmud (commentaire de tradition orale de la Torah, bible des Juifs) et de la Kabbale (interprétation
symbolique de ces textes).
23. Sortir.
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32 Séquence 7 – FR10
Entraînement à l’oral : à l’aide des réponses aux questions ci-dessous,
composez le plan détaillé d’une lecture analytique de ce texte. Vous
organiserez ce plan en fonction de la question suivante :
Quel programme d’études Gargantua propose-t-il à son fils ?
Éléments de réponse
La lettre est un genre codifié dans la littérature depuis l’Antiquité
et au Moyen Âge. La présentation et le contenu sont précisés dans
des traités. On peut y reconnaître un type de lettre appelé epistula
monitoria de ratione studii (lettre d’avertissement pour la disposition
des études) par Érasme. Guillaume Budé, un grand humaniste et
grand helléniste français, s’est aussi illustré dans le genre avec une
lettre à son fils datée du 8 mai 1519. Rabelais a donc des modèles
pour guider sa composition.
On trouve ainsi les marques d’autorité de l’émetteur, qui assurent la
validité des conseils donnés. En effet Gargantua se présente comme
un vieil homme qui a acquis un savoir important : « moi qui, dans mon
âge mûr, étais réputé (non à tort) comme le plus savant du siècle ».
Son grand âge apparaît dans le fait qu’il a connu le Moyen Âge et qu’il
s’approche de la mort : « attendant l’heure qu’il plaira à Dieu, mon
Créateur, m’appeler et commander sortir de cette terre. », ce qu’il
rappelle à la toute fin de la lettre : « donne ma bénédiction avant de
mourir. ». Muni de cette autorité, le père exhorte son fils à étudier. Le
ton est celui de l’injonction avec les nombreux impératifs (« poursuis »,
« laisse », « pratique », « acquiers-toi », « commence à visiter ») qui
expriment les conseils du père et particulièrement à la fin de la lettre,
quand chaque phrase commence par un verbe à l’impératif (« Aie
suspect », « Ne mets ton coeur à vanité », « Sois serviable », « Révère
tes précepteurs », « fuis », « retourne vers moi »). Les verbes injonctifs
(« je t’admoneste », « je veux ») et le mode subjonctif (« qu’il n’y ait
histoire », « qu’il n’y ait mer, (…) dont tu ne connaisses les poissons »)
contribuent aussi au ton sérieux et solennel de ce programme d’étude.
Ces conseils ne sont pourtant pas dénués de marques d’affection,
dans l’adresse tout d’abord « Très cher fils » et dans la reprise de
« mon fils », avant la longue liste des études à entreprendre et à la
fin de la lettre. De même la volonté du père de revoir son fils avant de
mourir traduit le sentiment filial dans les dernières lignes.
2 Le début de l’extrait évoque le Moyen Âge en opposition avec la
Renaissance, à travers l’antithèse de l’ombre et de la lumière : « Les
temps étaient encore ténébreux » qui s’oppose à « la lumière et
dignité a été de mon âge rendue aux lettres ». Le mythe d’un Moyen
Âge obscur est très tôt présent dans la littérature de la Renaissance
et aura un grand succès. Il est ici traduit par la métaphore guerrière
qui fait des savants du Moyen Âge des barbares qui ont détruit la
littérature antique : « l’infélicité et la calamité des Goths, qui avaient
mis à destruction toute bonne littérature ».
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Séquence 7 – FR10 33
Gargantua est l’homme du Moyen Âge, « de mon temps » désigne
bien cette période par opposition à « maintenant », le temps de la
Renaissance. Ces deux époques sont hiérarchisées pour faire
apparaître la très grande supériorité du nouveau contexte culturel, au
point que les plus savants d’hier ne valent pas les gens du peuple
d’aujourd’hui : « Je vois les brigands, les bourreaux, les aventuriers,
les palefreniers de maintenant, plus doctes que les docteurs et
prêcheurs de mon temps. ».
Lui-même se prend en exemple de l’ignorance des anciens temps
puisqu’il n’a pu apprendre la langue grecque : « Tant y a qu’en l’âge où
je suis, j’ai été contraint d’apprendre les lettres grecques, lesquelles
je n’avais méprisées comme Caton, mais je n’avais eu loisir de
comprendre en mon jeune âge ».
Par opposition, la Renaissance est un temps où tous auraient accès au
savoir, gens de basses conditions sociales comme on vient de le voir,
femmes, qui étaient exclues des études (« Les femmes et les filles ont
aspiré à cette louange et manne céleste de bonne doctrine. »), enfants
qui apprennent dès leur plus jeune âge les langues anciennes. Ces
marques d’enthousiasme sont à prendre plus comme un souhait que
comme une réalité car le peuple n’était pas si éduqué en France à la
Renaissance !
Pour ce qui est des progrès techniques, Gargantua évoque l’imprimerie
qui a permis de répandre les savoirs : « les impressions tant élégantes
et correctes en usance, qui ont été inventées de mon âge par inspiration
divine », en attribuant une invention aussi positive à Dieu. Les
hommes qui participent à cette transmission sont aussi mentionnés :
« Tout le monde est plein de gens savants, de précepteurs très doctes,
de librairies très amples ». La tournure hyperbolique « tout le monde
est plein de » renforcée par les superlatifs « très doctes » et « très
amples » souligne l’élan d’optimisme qui anime Gargantua et sans
doute Rabelais.
Cette mention de l’imprimerie et des libraires n’est pas aussi convenue
qu’on pourrait le penser car la Sorbonne voyait d’un très mauvais
oeil l’invention de l’imprimerie qui permettait de donner accès à un
savoir qu’elle voulait se réserver, en particulier en ce qui concerne
la connaissance des textes saints. François 1er, sous l’influence de
cette institution, a fait interdire l’imprimerie en 1535 et même s’il
revient sur cette décision quelques jours plus tard, il garde un droit de
censure, qui concernait surtout les publications luthériennes. Le choix
de Rabelais de mentionner l’imprimerie a donc aussi un caractère
militant.
3 Dès le premier paragraphe de cet extrait, Gargantua se place sous
l’autorité de l’antiquité grecque et latine avec la double référence
à Cicéron et à Plutarque. S’ils sont cités pour justifier l’éloge que
Gargantua fait de lui-même, le choix de Cicéron renvoie aussi au
modèle antique du genre épistolaire. Ce sont ensuite les auteurs grecs
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34 Séquence 7 – FR10
que cite Gargantua. On peut s’étonner de voir mis sur le même plan
Plutarque, Platon, Pausanias et Athénée car les deux derniers sont des
auteurs beaucoup moins importants dans l’histoire de la littérature et
de la pensée mais cela peut aussi s’expliquer par l’enthousiasme de
Gargantua et donc de Rabelais pour cette langue grecque et tous les
ouvrages nouveaux auxquels elle donne accès.
L’apprentissage des langues est un aspect essentiel du programme
humaniste et Gargantua y revient à deux reprises, au deuxième
paragraphe : « les langues rétablies : Grecque, sans laquelle c’est honte
qu’une personne se dise savante, Hébraïque, Chaldaïque, Latine » et au
troisième paragraphe : « J’entends et veux que tu apprennes les langues
parfaitement. Premièrement la Grecque comme le veut Quintilien,
secondement, la Latine, et puis l’Hébraïque pour les saintes lettres, et
la Chaldaïque et Arabique pareillement ». Grâce à cet enseignement,
l’humaniste peut avoir accès directement aux textes de l’Antiquité et
aux écrits religieux, sans passer par les commentaires médiévaux,
démarche nécessaire pour développer une réflexion personnelle. Cela est
particulièrement important pour les humanistes du courant évangélique
qui souhaitent lire la Bible dans la langue originale. L’auteur de la lettre
le rappelle explicitement : « Et par lesquelles heures du jour commence
à visiter les saintes lettres, premièrement en Grec Le Nouveau Testament
et Épîtres des Apôtres et puis en Hébreu Le Vieux Testament. »
Les textes anciens (la Bible fait partie, tout autant que les littératures
grecque et latine, des modèles antiques) sont donc des exemples
à suivre pour le style et le contenu. Pantagruel doit y trouver un
enseignement moral, comme le souligne Gargantua à la fin de la lettre.
À l’idéal humaniste appartient aussi le goût pour des connaissances
variées appartenant à tous les domaines du savoir. Les savoirs
scientifiques font l’objet d’un enseignement pratique et théorique.
Les sciences naturelles avec « la connaissance des faits de nature »
comprennent la zoologie, la botanique et la minéralogie. La médecine
sera apprise dans les livres : « les livres des médecins grecs, arabes
et latins, sans mépriser les talmudistes et cabalistes », avec une
ouverture d’esprit qui ne néglige pas l’ésotérisme. Mais le corps
humain doit aussi être observé directement par des « anatomies ».
La succession des deux paragraphes, l’un pour les faits naturels du
monde et l’autre pour l’étude du corps humain renvoie à une idée
chère aux humanistes, celle de l’homme qui est un microcosme
contenant en lui tout l’univers à une échelle plus petite : « acquierstoi
parfaite connaissance de l’autre monde, qui est l’homme ».
L’ouverture d’esprit dont fait preuve Gargantua n’est pas dénuée
d’esprit critique. Il propose à son fils de conserver certains
enseignement de son temps, avec les arts libéraux : « géométrie,
arithmétique et musique », mais il sépare bien l’astronomie de
l’astrologie, les astres pouvant être étudiés de manière scientifique
et non superstitieuse : « laisse-moi l’astrologie divinatrice et l’art de
Lullius, comme abus et vanités ».
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Séquence 7 – FR10 35
À l’étude intellectuelle, Gargantua ajoute enfin l’art de la guerre pour
permettre de défendre le royaume. On voit là une tradition éducative
héritée du Moyen Âge qui doit faire du jeune noble un chevalier
courageux, mais Gargantua précise bien qu’il s’agit uniquement
de guerres défensives : « pour défendre ma maison, et nos amis
secourir ».
Tous les savoirs sont donc convoqués : littéraires et scientifiques,
pratiques et théoriques pour faire de Pantagruel un savant ouvert
d’esprit qui sait faire bon usage de ses connaissances.
4 Dans la méthode, on trouve à la fois un apprentissage théorique par
coeur mais aussi une pratique, de l’observation et la fréquentation
d’hommes savants, ce qui paraît assez diversifié.
Dans le contenu, on constate une démesure difficilement applicable.
L’énumération des faits de nature à connaître avec l’anaphore de
« tout » rend bien compte, par l’hyperbole, de l’excès dont fait preuve
Gargantua : « tous les oiseaux de l’air, tous les arbres, arbustes et
buissons des forêts, toutes les herbes de la terre, tous les métaux
cachés au ventre des abîmes, les pierreries de tout Orient et Midi ».
La chute de cette longue phrase est d’ailleurs tout à fait explicite et
de l’ordre de l’impossible : « rien ne te soit inconnu ». Cette volonté
d’accumuler le savoir est clairement exprimée par la liste des différents
domaines abordés que nous avons détaillée plus haut et par des
expressions comme « un abîme de science » qui est présentée comme
le résumé de ce qui vient d’être dit avec le terme « Somme ». Gargantua
semble alors privilégier la quantité sur la qualité, ce qui sera critiqué
dans le Gargantua (voir les prolongements). Comment interpréter
ce manque d’attention accordée à l’apprentissage de l’élève ? On
peut penser que Rabelais choisit de faire de Gargantua un homme
du Moyen Âge, encore attaché à un enseignement qui consiste plus
en gavage qu’en développement de la personnalité de l’élève. Mais
cela est assez difficile à concilier avec le programme humaniste du
contenu proposé. On peut aussi imaginer que le but de cette lettre
est de proposer un éloge enthousiaste de la Renaissance avec toutes
ses connaissances nouvelles. Le ton de la lettre serait alors davantage
de l’ordre de l’énumération lyrique que du programme éducatif.
Il faut aussi ajouter cette réserve : Gargantua a soin d’insérer des
conseils moraux à la fin de la lettre, avec une attention particulière
accordée aux préceptes chrétiens. D’ailleurs la formule « science sans
conscience n’est que ruine de l’âme » est restée célèbre et continue
aujourd’hui à être attachée à l’enseignement humaniste.
En somme cette lettre peut se comprendre comme un éloge
enthousiaste de la Renaissance avec le développement des techniques
et des connaissances. L’apprentissage des langues anciennes permet
un accès direct aux textes de l’Antiquité et Rabelais insiste surtout sur
l’ouverture à tous les savoirs que représente pour lui cette époque
nouvelle par opposition à des temps obscurs que serait le Moyen Âge.
Certaines limites apparaissent bien-sûr dans ce programme éducatif,
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36 Séquence 7 – FR10
en premier lieu la quantité des savoirs demandés au jeune Pantagruel.
Mais on ne peut oublier non plus que cette lettre a été écrite d’Utopie,
le nom d’un pays imaginaire où tout est possible depuis Thomas More.
Enfin, cette lettre s’insère dans une fiction, celle d’un géant qui écrit
à son fils… Ce programme pléthorique convient à un être démesuré !
Entraînement à l’oral :
Quel programme d’études Gargantua propose-t-il à son fils ?
Introduction :
Dans Pantagruel, écrit avant Gargantua, Rabelais raconte la vie du fils
de Gargantua. La première partie du roman est consacrée à la formation
du héros et la lettre que nous allons étudier, du père au fils, peut être
considérée comme un programme d’études visant à faire de Pantagruel
un véritable humaniste. Nous nous demanderons de quel programme
il s’agit, en étudiant cette lettre de conseils qui contient un programme
humaniste au modèle éducatif contestable.
I. Une lettre de conseils
1. La lettre d’un père à son fils
2. Le ton injonctif d’un père qui assure son autorité
II. Un programme humaniste
1. La Renaissance, un temps nouveau qui permet de développer les
connaissances
2. Importance du modèle antique
3. Curiosité pour tous les savoirs
III. Un modèle d’éducation ?
1. Un apprentissage théorique et pratique
2. L’importance de la morale
3. Mais une somme démesurée de connaissances
Conclusion :
Cette lettre est restée célèbre car elle énonce explicitement la rupture
qu’apporte la Renaissance après le Moyen Âge. La masse des
connaissances demandées au jeune géant peut sans doute poser
problème dans un contexte éducatif mais elle peut aussi se comprendre
comme la célébration d’un nouveau temps porteur d’espoir et de foi en
l’homme grâce au développement des savoirs.
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Séquence 7 – FR10 37
Document complémentaire :
Montaigne, « De l’institution des
enfants »
Introduction et situation du texte
Michel Eyquem de Montaigne naquit en 1533, un an après la
publication de Pantagruel par Rabelais, donc en plein humanisme. Son
père, très impressionné par la civilisation italienne de la Renaissance
qu’il avait connue pendant les guerres d’Italie, donna à son fils une
éducation humaniste, lui faisant apprendre le latin comme une langue
maternelle. Après des études au collège de Guyenne, à Bordeaux, le
jeune Montaigne entreprit des études de droit et devint conseiller au
parlement de Bordeaux de 1557 à 1570. C’est là qu’il rencontra son
grand ami, Étienne de La Boétie, mort prématurément en 1563. Malgré
cette disparition, Montaigne continua à dialoguer avec les oeuvres de
son ami et témoigna, dans les Essais, de son admiration indéfectible
pour cet homme incomparable.
En 1570, Montaigne décida de quitter sa charge au parlement de
Bordeaux pour se retirer dans le château que lui avait légué son père,
à sa mort en 1568, « las depuis longtemps déjà de sa servitude au
parlement et des charges publiques ». En 1572, il rédigea ses premiers
essais et édita les deux premiers livres en 1580. Cette même année,
il entreprit un voyage en Italie, qu’il dut écourter pour prendre ses
fonctions de maire de Bordeaux en 1581. Il fut réélu deux ans après
et eut à faire face aux querelles religieuses qui déchiraient la France et
à une épidémie de peste. Il joua un rôle diplomatique important entre
le parti catholique et le parti protestant. Ses prises de position sont
mesurées et il défend surtout une position pacifiste, refusant même,
une fois redevenu simple citoyen, d’armer son château pour se protéger.
La fin de sa vie est consacrée à l’écriture du livre III des Essais et à un
travail de relecture constant de l’ensemble de son oeuvre qu’il enrichit
d’ajouts multiples.
Cet extrait des Essais était, à l’origine, une lettre adressée à Diane
de Foix, comtesse de Gurson qui allait être mère. S’appuyant sur son
expérience et sa réflexion, l’auteur aborde un sujet souvent débattu à
son époque, l’éducation des enfants.
B
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38 Séquence 7 – FR10
La charge du gouverneur que vous lui donnerez, du choix duquel dépend
tout l’effet de son institution, elle a plusieurs autres grandes parties,
mais je n’y touche point, pour n’y savoir rien apporter qui vaille ; et de
cet article, sur lequel je me mêle de lui donner, il m’en croira autant
qu’il y verra d’apparence24. À un enfant de maison25 qui recherche les
lettres, non pour le gain (car une fin si abjecte est indigne de la grâce
et de la faveur des Muses, et puis elle regarde et dépend d’autrui) ni
tant pour les commodités externes que pour les siennes propres, et pour
s’en enrichir et parer au dedans, ayant plutôt envie d’en tirer un habile
homme qu’un homme savant, je voudrais aussi qu’on fût soigneux de lui
choisir un conducteur qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine, et
qu’on y requît tous les deux26 mais plus les moeurs et l’entendement que
la science ; et qu’il se conduisît en sa charge d’une nouvelle manière.
On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme qui verserait dans un
entonnoir, et notre charge ce n’est que redire ce qu’on nous a dit. Je
voudrais qu’il corrigeât cette partie, et que, de belle arrivée27, selon
la portée de l’âme qu’il a en main, il commençât à la mettre sur la
montre28, lui faisant goûter les choses, les choisir et discerner d’ellemême
; quelquefois lui ouvrant chemin, quelquefois le lui laissant
ouvrir. Je ne veux pas qu’il invente et parle seul, je veux qu’il écoute
son disciple parler à son tour. Socrate et depuis Arcesilas faisaient
premièrement parler leurs disciples, et puis ils parlaient à eux. « Obest
plerumque iis qui discere volunt auctoritas eorum qui docent29. »
Il est bon qu’il le fasse trotter devant lui pour juger de son train, et
juger jusques à quel point il se doit ravaler30 pour s’accommoder à
sa force. À faute de cette proportion, nous gâtons tout ; et de la savoir
choisir, et s’y conduire bien mesurément, c’est l’une des plus ardues
besognes que je sache ; et est l’effet d’une haute âme et bien forte,
savoir condescendre à ses allures puériles et les guider. Je marche
plus sûr et plus ferme à mont qu’à val.
Ceux qui, comme porte notre usage, entreprennent d’une même
leçon et pareille mesure de conduite régenter plusieurs esprits de
si diverses mesures et formes, ce n’est pas merveille si, en tout
un peuple d’enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois qui
rapportent quelque juste fruit de leur discipline.
Qu’il ne lui demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais
du sens et de la substance, et qu’il juge du profit qu’il aura fait, non
par le témoignage de sa mémoire, mais de sa vie. Que ce qu’il viendra
d’apprendre, il le lui fasse mettre en cent visages et accommoder
à autant de divers sujets, pour voir s’il l’a encore bien pris et bien
fait sien, prenant l’instruction de son progrès des pédagogismes de
Platon. C’est témoignage de crudité et indigestion que de regorger la
24. Apparence de raison.
25. Noble.
26. Les deux qualités : une tête bien faite et bien pleine.
27. D’emblée.
28. À l’essai.
29. « L’autorité de ceux qui enseignent nuit le plus souvent à ceux qui veulent apprendre ». Cicéron, De la nature
des dieux, I, 5.
30. Abaisser.
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Séquence 7 – FR10 39
viande comme on l’a avalée. L’estomac n’a pas fait son opération, s’il
n’a fait changer et la forme à ce qu’on lui avait donné à cuire.
Montaigne, Essais. Édition de Pierre Michel. © Éditions GALLIMARD
« Tous les droits d’auteur de ce texte sont réservés. Sauf autorisation, toute
utilisation de celui-ci autre que la consultation individuelle et privée est interdite
». www.gallimard.fr
Exercice autocorrectif n° 1 :
Comparez cet extrait à celui de la lettre de Gargantua que vous venez
d’étudier, en répondant aux questions suivantes :
Quels sont les points communs et les différences entre les deux
programmes éducatifs ?
2 Montaigne propose-t-il une éducation humaniste ?
➠ Veuillez vous reporter à la fin du chapitre pour consulter le corrigé de
l’exercice.
Prolongements
Voici deux extraits de Gargantua de Rabelais roman que vous aborderez
en oeuvre intégrale au quatrième chapitre. Il s’agit ici de comparer deux
éducations, l’une dispensée par des précepteurs appelés « sophistes »
et l’autre représentative de l’humanisme.
La mauvaise éducation
Voici la méthode des précepteurs sophistes d’abord suivie par Gargantua,
qui en est devenu « fou, niais, tout rêveux et rassoté » avant d’être pris en
charge par Ponocrates.
Il employait donc son temps de telle sorte que : il s’éveillait
d’ordinaire entre huit et neuf heures, qu’il fasse jour ou non. C’est ce
que qu’avaient ordonné ses anciens maîtres, alléguant les paroles de
David : C’est vanité que de vous lever avant la lumière.
Puis il gambadait, sautillait, se vautrait sur la paillasse un bon
moment pour mieux ragaillardir ses esprits animaux ; et il s’habillait
selon la saison, mais portait volontiers une grande et longue robe
de grosse laine grège, fourrée de renard. Après, il se peignait avec
le peigne d’Almain31, c’est-à-dire avec les quatre doigts et le pouce,
car ses précepteurs disaient que se peigner, se laver et se nettoyer
de toute autre façon revenait à perdre son temps en ce monde. [ ...]
Après avoir déjeuné bien comme il faut, il allait à l’église et on lui
apportait dans un grand panier un gros bréviaire emmitouflé, pesant
tant en graisse qu’en fermoirs et parchemins, onze quintaux six livres,
à peu de choses près. Là, il entendait vingt-six ou trente messes.
C
31. Jeu de mot sur « main » et Almain (docteur de la Sorbonne).
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40 Séquence 7 – FR10
À ce moment-là, venait son diseur d’heures en titre, encapuchonné
comme une huppe, ayant immunisé son haleine à coups de sirop de
vigne. Il marmonnait avec lui toutes ces kyrielles et les épluchait si
soigneusement que pas un seul grain n’en tombait à terre.
Au sortir de l’église, on lui apportait sur un fardier à boeufs un tas
de chapelets de Saint-Claude, dont chaque grain était gros comme
le moule d’un bonnet ; et en se promenant à travers les cloîtres, les
galeries et le jardin, il en disait plus que seize ermites.
Puis il étudiait pendant une méchante demi-heure, les yeux assis sur
le livre, mais, comme dit le Comique32, son âme était à la cuisine.
Gargantua, in OEuvres Complètes (texte original, translation en
français moderne, préface et notes par Guy Demerson), François
Rabelais. © Éditions du Seuil, 1973, n.e., 1995, coll. Points, 1996.
Gustave Doré, L’éducation de Gargantua.
© akg-images.
32. Térence, auteur comique latin.
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Séquence 7 – FR10 41
La bonne éducation
Gargantua s’éveillait donc vers quatre heures du matin. Pendant
qu’on le frictionnait, on lui lisait quelque page, des Saintes Écritures,
à voix haute et claire, avec la prononciation requise. Cet office était
dévolu à un jeune page, natif de Basché33, nommé Anagnostes.
Suivant le thème et le sujet du passage, bien souvent il s’appliquait
à révérer, adorer, prier et supplier le bon Dieu dont la majesté et les
merveilleux jugements apparaissaient à la lecture.
Puis il allait aux lieux secrets excréter le produit des digestions
naturelles. Là, son précepteur répétait ce qu’on avait lu et lui
expliquait les passages les plus obscurs et les plus difficiles.
En revenant, ils considéraient l’état du ciel, regardant s’il était comme
ils l’avaient remarqué la veille au soir et en quels signes entrait le
soleil, et aussi la lune, ce jour-là.
Cela fait, il était habillé, peigné, coiffé, apprêté et parfumé, et
pendant ce temps, on lui répétait les leçons de la veille. Lui-même les
récitait par coeur et y appliquait des exemples pratiques concernant la
condition humaine ; ils poursuivaient quelquefois ce propos pendant
deux ou trois heures, mais d’habitude ils s’arrêtaient quand il était
complètement habillé.
Ensuite, pendant trois bonnes heures, on lui faisait la lecture.
Cela fait, ils sortaient, toujours en discutant du sujet de la lecture,
et allaient faire du sport au Grand Braque34 ou dans les prés ; ils
jouaient à la balle, à la paume, au ballon à trois, galantement
s’exerçant élégamment les corps, comme ils avaient auparavant
exercé les âmes.
(…)
Cependant, Monsieur l’Appétit venait et c’était juste au bon moment
qu’ils s’asseyaient à table.
Au début du repas, on lisait quelque plaisante histoire des gestes
anciennes, jusqu’à ce qu’il eût pris son vin.
Alors, si on le jugeait bon, on poursuivait la lecture, ou ils commençaient
à deviser ensemble, joyeusement, parlant pendant les premiers
mois des vertus et propriétés, de l’efficacité et de la nature de tout ce
qui leur était servi à table : du pain, du vin, de l’eau, du sel, des viandes,
des poissons, des fruits, des herbes, des racines et de leur préparation.
Ce faisant, Gargantua apprit en peu de temps tous les passages relatifs
à ce sujet dans Pline, Athénée, Dioscorides, Julius Pollux, Galien, Porphyre,
Oppien, Polybe, Héliodore, Aristote, Elien et d’autres.
Gargantua, in OEuvres Complètes (texte original, translation en
français moderne, préface et notes par Guy Demerson), François
Rabelais. © Éditions du Seuil, 1973, n.e., 1995, coll. Points, 1996.
33. Domaine près de Chinon, pays de Rabelais.
34. Au jeu de Paume du Grand Braque.
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42 Séquence 7 – FR10
Exercice autocorrectif n° 2 :
Quelle éducation a servi d’exemple à Rabelais pour sa description
d’une journée de Gargantua au chapitre 21 ?
2 Sur quels procédés repose la satire de cet enseignement ?
3 Au chapitre 23, quel modèle éducatif propose Rabelais à travers ce
récit ?
➠ Veuillez vous reporter à la fin du chapitre pour consulter le corrigé de
l’exercice.
Corrigés des exercices
Corrigé de l’exercice n° 1
Quels sont les points communs et les différences entre les deux
programmes éducatifs ?
Dans cet extrait, Montaigne ne propose pas un contenu de connaissances
mais une méthode pédagogique. En cela ce texte est très différent de
la lettre de Gargantua. On peut aller jusqu’à dire que les deux extraits
s’opposent quand on compare l’ « abîme de science » souhaité par l’un
et « plutôt la tête bien faite que bien pleine » de l’autre.
Alors que Gargantua, même s’il s’adressait à son fils, ne prenait
que peu en compte son destinataire, Montaigne a comme première
préoccupation la réception des connaissances. Comment l’élève
va-t-il apprendre ? Que retiendra-t-il ? L’élève devient sujet de
son apprentissage, comme Montaigne le propose au professeur :
« quelque fois lui ouvrant chemin, quelque fois le lui laissant ouvrir »,
idée reprise à la phrase suivante : « Je ne veux pas qu’il invente et
parle seul, je veux qu’il écoute son disciple parler à son tour ». Le
mouvement attendu est celui qui va conduire le professeur vers son
élève et non le contraire. Le « gouverneur » (c’est-à-dire l’enseignant)
doit « savoir condescendre à ses allures puériles », l’image de la
marche indiquant que c’est le rythme de l’élève qui doit être suivi.
Par ailleurs, certaines préoccupations sont communes aux deux
textes, comme celle de la morale. Gargantua affirmait « science sans
conscience n’est que ruine de l’âme » et Montaigne met l’accent sur
« les moeurs », ce qui relève de la morale, à la fin du premier paragraphe.
De même l’enseignement théorique doit être mis en pratique chez les
deux auteurs. Pour Rabelais, nous avons vu que théorie et pratique
se complétaient, par exemple pour la médecine. Pour Montaigne,
c’est la conduite de l’élève qui révèle sa bonne compréhension d’un
enseignement et non une récitation par coeur.
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Séquence 7 – FR10 43
2 Montaigne propose-t-il une éducation humaniste ?
Oui, Montaigne s’inscrit pleinement dans le mouvement humaniste
avec ce texte. En premier lieu, c’est un auteur antique qui sert de
référence pour l’enseignement : « pédagogismes de Platon ». C’est
encore Cicéron qui est cité en latin (on retrouve ainsi les deux grands
modèles antiques déjà cités dans la lettre de Gargantua). Montaigne
met en pratique dans son texte ce qu’il préconise pour l’institution
des enfants ; les références antiques ne sont pas des ornements mais
le moyen d’enrichir sa réflexion.
D’autre part, l’humanisme, en mettant l’homme au coeur de ses
préoccupations, s’intéresse particulièrement à former l’homme pour
que celui-ci puisse exploiter pleinement toutes ses capacités. Cet
extrait des Essais va tout à fait dans ce sens. L’enfant doit s’approprier
les savoirs, comme l’indique l’expression « bien fait sien » et la
métaphore digestive de la fin du texte. C’est la condition pour devenir
un « habile homme [plutôt] qu’un homme savant ».
Enfin Montaigne préconise d’adapter son enseignement à chaque
enfant : « Ceux qui, comme porte notre usage, entreprennent d’une
même leçon et pareille mesure de conduite régenter plusieurs esprits
de si diverses mesures et formes, ce n’est pas merveille si, en tout
un peuple d’enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois qui
rapportent quelque juste fruit de leur discipline. ». Cette démarche
particulière et particularisée s’inscrit dans l’individualisme naissant
à la Renaissance qui consiste à permettre à chacun de trouver les
moyens de sa réalisation.
La méthode proposée par Montaigne a inspiré Rousseau dans son
traité sur l’éducation, Émile ou de l’éducation, dont voici un extrait :
« Émile a peu de connaissances, mais celles qu’il a sont véritablement
siennes ; il ne sait rien à demi. (…) Il a un esprit universel, non par
les lumières, mais par la faculté d’en acquérir ; un esprit ouvert,
intelligent, prêt à tout, &, comme dit Montaigne, sinon instruit, du
moins instruisable. Il me suffit qu’il sache trouver l’à quoi bon sur
tout ce qu’il fait, & le pourquoi sur tout ce qu’il croit. Car encore
une fois, mon objet n’est point de lui donner la science, mais de lui
apprendre à l’acquérir au besoin, de la lui faire estimer exactement
ce qu’elle vaut, & de lui faire aimer la vérité par-dessus tout. Avec
cette méthode on avance peu, mais on ne fait jamais un pas inutile,
& l’on n’est point forcé de rétrograder. »
Rousseau, Émile, livre III
Cette filiation est révélatrice des liens étroits qui unissent l’humanisme
aux Lumières, même préoccupation pour l’homme et en particulier
pour sa formation !
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44 Séquence 7 – FR10
Corrigé de l’exercice n° 2
Quelle éducation a servi d’exemple à Rabelais pour sa description
d’une journée de Gargantua au chapitre 21 ?
C’est bien-sûr l’éducation médiévale qui est critiquée dans ce chapitre.
Les soins du corps sont négligés : « Car ses précepteurs disaient que soi
autrement peigner, laver et nettoyer était perdre temps en ce monde ».
L’enseignement religieux consiste à écouter des messes et apprendre
des textes sans y réfléchir. C’est un enseignement qui ne porte pas ses
fruits pour reprendre la métaphore du troisième paragraphe : « Avec
icelui marmonnait toutes ces kyrielles et tant curieusement les épluchait,
qu’il n’en tombait un seul grain en terre. ». Les citations de la Bible sont
mal interprétées, comme celle du psaume 126, qui, tronquée, semble
défendre la grasse matinée, alors qu’en réalité le psaume dit qu’il est
inutile de faire de vains efforts si Dieu ne nous accompagne pas.
2 Sur quels procédés repose la satire de cet enseignement ?
Les hyperboles soulignent l’aspect répétitif et stupide d’un apprentissage
qui privilégie plus la quantité que la qualité. Le poids du bréviaire « onze
quintaux six livres », le nombre de messes : « vingt et six ou trente
messes », la taille et le nombre des chapelets : « on lui amenait sur une
traîne à boeufs un faraz de patenôtres35 de Saint-Claude, aussi grosses
chacune qu’est le moule d’un bonnet », tout cela sert le comique lié au
gigantisme de Gargantua mais plus encore la satire de l’enseignement
médiéval.
À ces exagérations s’inscrit en contrepoint le peu de temps consacré à
l’étude proprement dite « quelque méchante demi-heure » !
3 Au chapitre 23, quel modèle éducatif propose Rabelais à travers ce récit ?
Tout est différent dans cette nouvelle éducation, à commencer par
l’heure du lever : « quatre heures du matin ». Toute la journée sera
alors consacrée à développer chez Gargantua ses aptitudes naturelles.
Aucun moment n’est perdu, selon l’idéal des humanistes. Le corps et
l’esprit sont convoqués. Pour le corps, l’hygiène est primordiale (« on
le frottait »), l’élégance aussi (« était habillé, peigné, testonné, accoutré
et parfumé »). L’exercice physique fait partie de la formation du jeune
homme, comme le souligne l’expression « s’exerçant les corps comme
ils avaient les âmes auparavant exercées » qui rappelle la citation de
Juvénal mens sana in corpore sano (un esprit sain dans un corps sain),
restée emblématique de la Renaissance.
Pour les connaissances intellectuelles, l’enseignement religieux est basé
sur la lecture de la Bible et non sur des commentaires : « lui était lue
quelque pagine de la divine Écriture ». Cette lecture doit amener à une
claire compréhension, ce à quoi l’aide son précepteur : « lui exposant les
points plus obscurs et difficiles ». Ce point rappelle la critique d’Érasme
portée contre les moines qui restent ignorants…
35. Un tas de chapelets.
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Séquence 7 – FR10 45
La méthode pédagogique de cette nouvelle éducation consiste à utiliser
tous les moments de la journée pour améliorer la formation. Les jeux
permettent d’exercer le corps, le repas est l’occasion d’un cours de
sciences naturelles ; et à tout moment (même « aux lieux secrets »), la
lecture lui est faite.
La littérature choisie est antique, bien-sûr, comme en témoigne la liste des
auteurs cités à la fin de l’extrait, grecs de préférence, car l’apprentissage
du grec ancien est un apport de l’humanisme. Mais tout lien n’est pas
rompu avec le Moyen Âge, Gargantua peut en effet entendre « quelque
histoire plaisante des anciennes prouesses », c’est-à-dire les romans de
chevalerie.
À travers ces extraits de Pantagruel et Gargantua, on voit se dessiner un
idéal de chevalier chrétien, habile aussi bien dans l’art de la guerre que
dans l’étude des textes religieux, qui développe toutes ses capacités
avec une curiosité infatigable pour tout ce qui l’entoure. D’un roman à
l’autre, la méthode pédagogique s’est affinée et Montaigne a continué
dans cette voie avec son « Institution des enfants ».
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46 Séquence 7 – FR10
3 L’éloge de la beauté
Le renouveau de la poésie à la
Renaissance
La Renaissance est une période charnière dans l’histoire de la poésie.
Pour prendre connaissance des éléments marquants de ce renouveau
poétique, vous pouvez vous reportez à la présentation proposée par
le site de l’académie de Versailles, à l’adresse suivante : http://www.
lettres.ac-versailles.fr .
▶ Cliquez sur « Littérature, Culture et Langue » puis sur « Mouvements
littéraires et culturels »
▶ Vous choisissez ensuite « Renaissance et humanisme ». Dans la
rubrique « Poétique des auteurs de la Renaissance », vous trouverez
un lien vers « La Pléiade et le renouvellement de la poésie ».
Exercice autocorrectif n° 1 : test de connaissance
Pour introduire cette étude de Ronsard, essayez de répondre à ces
quelques questions sur la poésie à la Renaissance (certaines réponses
se trouvent dans l’article que vous avez pu consulter sur internet « la
Pléiade et le renouvellement de la poésie », d’autres nécessitent des
recherches plus larges, à l’aide d’une encyclopédie ou d’internet) :
Qu’est-ce que la Brigade ? et la Pléiade ?
2 Quels sont les textes théoriques de l’époque qui définissent les
nouvelles normes de la poésie et de la langue française ?
3 D’où vient le sonnet ? Quelle est sa forme à la Renaissance (disposition,
vers, rimes) ?
4 Voici quelques vers restés célèbres. Retrouvez leur auteur, le poème
complet et précisez rapidement quel en est le trait principal.
a) « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage » ;
b) « Mignonne, allons voir si la rose » ;
c) « Je vis, je meurs : je me brûle et me noie » ;
d) « Anne par jeu me jeta de la neige ».
➠ Veuillez vous reporter à la fin du chapitre pour consulter le corrigé de
l’exercice.
A
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Séquence 7 – FR10 47
Lecture analytique n° 4 : Ronsard,
Les Amours, sonnet 90
Introduction et situation du texte
Ronsard est né en 1524
dans une famille de
noblesse ancienne. Il
passe sa jeunesse dans le
Vendômois, au milieu de la
nature, comme en témoigne
l’hymne à l’Automne : « Je
n’avais pas quinze ans
que les monts et les bois,
/ Et les eaux me plaisaient
plus que la cour des Rois ».
Pourtant il a fréquenté
tôt la cour de François
1er puisqu’il devient, à
la demande de son père,
page de Charles d’Orléans,
fils du roi. Il va ensuite en
Angleterre, au service de
la princesse Madeleine
puis en Allemagne avec
Lazare de Baïf. Ces voyages
sont interrompus par une
maladie qui le laisse sourd
et l’amène à délaisser une
carrière diplomatique pour
se consacrer à la poésie,
tout en continuant à mener une vie de courtisan. En 1543, comme le veut
son père, il est tonsuré et garde cet état de clerc célibataire jusqu’à sa
mort. Avec Jean-Antoine de Baïf, il suit les leçons de Dorat, grand érudit
et fervent helléniste de la Renaissance. À partir de 1547, de nombreux
poètes les rejoignent à Coqueret avec le souhait de renouveler la poésie
française. Ils forment le groupe de la Brigade qui deviendra ensuite la
Pléiade. Dans les années 1550, Ronsard publie Les Odes imitées du poète
grec Pindare et du poète latin Horace puis Les Amours qui rencontrent un
grand succès. Cassandre en est la figure centrale. Deux autres femmes
sont ensuite célébrées, Marie et Hélène dans des poèmes amoureux
écrits jusqu’à la fin de sa vie. Ronsard s’illustre aussi dans la poésie
engagée avec entre autres le Discours des misères de ce temps, écrit en
1562, qui évoque les guerres de religion, le poète prenant parti pour les
catholiques contre les protestants. Il s’essaye aussi à l’épopée avec la
B
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48 Séquence 7 – FR10
Franciade. Cette oeuvre reste cependant inachevée et laisse le poète amer
car elle n’a jamais rencontré le succès de ses autres compositions. Le
poète passe les dernières années de sa vie à travailler à l’édition de ses
oeuvres, souvent remaniées. Il meurt en 1585 de maladie.
Le poème que vous allez étudier est tiré du recueil Les Amours (sonnet
90) et évoque la chevelure de la femme aimée, Cassandre.
Soit que son or se crêpe lentement
Ou soit qu’il vague en deux glissantes ondes,
Qui çà, qui là par le sein vagabondes,
Et sur le col, nagent folâtrement ;
Ou soit qu’un noeud illustré richement
De maints rubis et maintes perles rondes,
Serre les flots de ses deux tresses blondes,
Mon coeur se plaît en son contentement.
Quel plaisir est-ce, ainçois quelle merveille,
Quand ses cheveux, troussés dessus l’oreille,
D’une Vénus imitent la façon ?
Quand d’un bonnet son chef elle adonise,
Et qu’on ne sait s’elle est fille ou garçon,
Tant sa beauté en tous deux se déguise ?
Questions de lecture
Après avoir écouté le texte sur votre CD audio, lisez-le vous-même à voix
haute avant de répondre aux questions ci-dessous :
Comment se compose le poème ?
2 Quelles sont les images qui rendent ce tableau vivant et par quels
effets poétiques sont-elles exprimées ?
3 Pourquoi peut-on parler de blason (cf. Point méthode ci-après) pour
ce sonnet ?
Entraînement à l’oral : à l’aide des réponses aux questions ci-dessous,
composez le plan détaillé d’une lecture analytique de ce texte. Vous
organiserez ce plan en fonction de la question suivante :
En quoi ce poème est-il représentatif de la poésie humaniste de la
Pléiade ?
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Séquence 7 – FR10 49
Qu’est-ce que le blason ?
Le blason est un genre poétique qui s’est particulièrement
illustré au XVIe siècle. Il s’agit d’une pièce de vers descriptive
(élogieuse ou critique) qui procède par énumération de détails
sans aller dans une description d’ensemble. On peut citer
l’exemple de Marot qui a écrit un célèbre blason dit du beau
tétin dans lequel il fait l’éloge du sein de la femme.
Le beau Tétin
Tétin refaict1, plus blanc qu’un oeuf,
Tétin de satin blanc tout neuf,
Toi qui fais honte à la Rose,
Tétin plus beau que nulle chose
Tétin dur, non pas Tétin, voyre2,
Mais petite boule d’Ivoire,
Au milieu duquel est assise
Une Frèze, ou une Cerise
Que nul ne veoit, ne touche aussi,
Mais je gage qu’il est ainsi :
Tétin donc au petit bout rouge,
Tétin qui jamais ne se bouge,
Soit pour venir, soit pour aller,
Soit pour courir, soit pour baller3 :
Tétin gauche, Tétin mignon,
Tousjours loin de son compaignon,
Tétin qui portes tesmoignage
Du demourant du personnage,
Quand on te voit, il vient à maintz
Une envie4 dedans les mains
De te taster, de te tenir :
Mais il se fault bien contenir
D’en approcher, bon gré ma vie,
Car il viendroit une autre envie.
O Tétin ne5 grand, ne petit,
Tétin meur6, Tétin d’appétit,
Tétin qui nuict et jour criez
Mariez moy tost, mariez !
Tétin qui t’enfles, et repoulses
Ton gorgias7 de deux bons poulses,
À bon droict heureux on dira
Celluy qui de laict t’emplira,
Faisant d’un Tétin de pucelle,
Tétin de femme entière et belle.
1. Nouvellement
fait (formé).
2. À vrai dire.
3. Jouer à la balle
4. Trois syllabes
5. Ni...ni....
6. Mûr.
7. L’échancrure de la
robe. Un pouce (poulse)
vaut 2,7 cm environ.
Point méthode
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50 Séquence 7 – FR10
Éléments de réponse
Ce sonnet régulier est composé de quatre strophes qui chacune
évoque une coiffure de la femme aimée. La première strophe décrit
des cheveux dénoués : « Et sur le col, nagent folâtrement » ; la
deuxième des tresses ; la troisième évoque une coiffure plus sobre,
avec les cheveux remontés au dessus des oreilles et dans la dernière
la femme est coiffée d’un bonnet. La transition entre les quatrains et
les tercets est assurée par les vers 8 et 9 qui expriment les sentiments
du poète : « Mon coeur se plaît en son contentement./ Quel plaisir
est-ce... ».
Les deux premiers quatrains s’opposent dans l’évocation de la
coiffure ; au premier qui dépeint des cheveux qui tombent au
naturel succède le deuxième qui décrit une coiffure élaborée, une
coiffure d’apparat. Ce sont deux images différentes de la femme qui
apparaissent : une femme sensuelle, qu’on pourrait imaginer saisie
dans une certaine intimité et une femme mondaine qui s’est apprêtée
pour séduire. Les deux adverbes, mis en valeur à la rime, soulignent
ce contraste ; « folâtrement » pour les mouvements désordonnés des
cheveux et « richement (tortement) » pour la complexité d’une coiffure
maîtrisée. Pour autant les deux termes affirment le mouvement et
permettent aussi la transition entre les deux strophes.
Les deux tercets sont composés sur le même principe d’une opposition
et d’un parallèle. En effet, les deux strophes reposent sur une phrase
interrogative qui les réunit mais elles s’opposent en évoquant l’une
une déesse (nature divine et féminine) et l’autre un jeune homme
(nature humaine et masculine).
Enfin le sonnet, comme il se doit, se termine par une pointe, ou
concetto avec l’évocation paradoxale de la jeune femme sous les traits
d’un jeune homme et la disparition de la chevelure sous un bonnet.
2 Dès le premier vers, la chevelure est désignée par une métaphore
« son or » qui rend la couleur de ces cheveux blonds à travers le
métal précieux. La richesse est ici une marque de noblesse qu’on
retrouve dans le 2ème quatrain avec la description de la parure « De
maints rubis et maintes perles rondes », la répétition de « maints »
et le pluriel traduisant l’abondance. C’est aussi la lumière dégagée
par ces matières précieuses qui amène le poète à rivaliser avec un
peintre. L’adjectif « diapré » qui signifie brillant, lumineux exprime
cette qualité de l’or ou des rubis.
Le deuxième vers développe une métaphore maritime avec les termes
« vague » et « ondes », filée au vers 4 avec le verbe « nager », puis au
vers 7 avec « les flots ». Ces images liquides traduisent la fluidité des
cheveux et donnent une unité aux deux quatrains. Le rythme des vers
souligne ce mouvement avec l’enjambement des vers 2 et 3 ainsi que
les sonorités douces et fluides (assonances en [ã] et allitération en [s]).
L’aspect liquide permet aussi de donner du mouvement à la peinture
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Séquence 7 – FR10 51
des cheveux avec, par exemple, l’expression « les flots de ses deux
tresses » puisque les « flots » désignent une eau non stagnante. Cette
impression est accentuée par l’emploi de verbes de mouvement tels
que « vague » ou « nagent ».
Dans les tercets, ce sont les images mythologiques qui viennent
prendre la place des images liées à l’eau. Pour le premier tercet, une
comparaison avec Vénus (« D’une Vénus imitent la façon ») fait de la
femme aimée une déesse, et pas n’importe laquelle, la déesse de
l’amour… Le terme « merveille » souligne l’aspect prodigieux de cette
métamorphose. Il signifie un sentiment d’admiration et d’étonnement
devant un événement ou un objet qui dépasse le cours naturel des
choses. Dans le deuxième tercet, c’est à Adonis que Cassandre est
comparée avec le néologisme « adonise ». On comprend que la
jeune femme est devenue aussi belle qu’Adonis. Ce jeune homme
était si beau qu’il fut aimé d’Aphrodite mais il mourut, tué par un
sanglier, lors d’une partie de chasse. L’audace de cette image est de
comparer la jeune femme à un jeune homme, le poète jouant alors
sur l’ambiguïté sexuelle de cette très jeune femme. L’idée d’une
métamorphose, présente dans le premier tercet est ici traduite par le
terme « déguise ».
À travers ces images, on voit donc se dessiner une femme séduisante
et changeante, qui peut prendre différentes figures selon ses coiffures.
3 Le blason est un genre poétique qui s’est particulièrement illustré
au XVIe siècle. Il s’agit d’une pièce de vers descriptive (élogieuse ou
critique) qui procède par énumération de détails sans aller dans une
description d’ensemble. On peut citer l’exemple de Marot qui a écrit
un célèbre blason dit du beau tétin dans lequel il fait l’éloge du sein
de la femme (cf. Point méthode).
Dans le sonnet 90, Ronsard centre la description sur la chevelure et on
peut dire, en ce sens, qu’il s’agit d’un blason des cheveux de la dame.
Les différentes coiffures permettent de faire un portrait élogieux
et érotique de la femme aimée en la montrant sous ses différentes
facettes. La femme elle-même n’est jamais nommée ni présentée
dans son ensemble, à l’exception de la dernière strophe. Elle apparaît
dans les adjectifs possessifs « son or », « ses deux tresses », « ses
cheveux », « son chef », un par strophe. Mais cette composition
rigoureuse prend fin à la dernière strophe. On peut dire que le poète
joue avec le genre du blason pour effectuer une variation sur le genre
car alors les cheveux disparaissent sous la coiffe, ce qui est paradoxal
pour un blason de la chevelure et la femme est désignée par le pronom
personnel « elle », ce qui met fin à l’évocation d’une partie de son
corps pour lui donner son statut de sujet à part entière. Le paradoxe
est redoublé par le fait que son statut de femme, qui faisait le coeur du
poème à travers les cheveux longs et coiffés, est remis en cause par
l’alternative finale « s’elle est fille ou garçon ? ».
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52 Séquence 7 – FR10
Du genre du blason, on pourra retenir que la description de la
chevelure est l’occasion de célébrer la femme aimée. Le détail d’une
partie de son anatomie devient le révélateur des sentiments du poète,
séduit par cette belle jeune femme.
Ces sentiments ne sont pas seulement suggérés mais bien exprimés
au vers 8 avec l’insistance provoquée par la reprise d’un mot de la
même racine « contente »/ « contentement », expression lyrique de
la joie associée au « je » du poète exprimé sous trois formes « je »/
« me » / « mon ».
Ce poème rivalise avec la peinture pour décrire la chevelure de
Cassandre dans la variété de ses coiffures. On pense à des tableaux
comme ceux de l’école de Fontainebleau ou à Botticelli, dont vous
trouverez une étude dans la suite de ce chapitre. Cette description
rend le mouvement des cheveux et traduit l’érotisme et la séduction
provoqués par une femme qui sait se rendre belle. Ronsard retrouve
ici une inspiration pétrarquiste (Pétrarque avait écrit un poème
décrivant les deux premiers moments de ce sonnet, avec les cheveux
dénoués puis les cheveux attachés de la femme) en ajoutant l’image
plus audacieuse d’Adonis. Les figures mythologiques, la variété des
images et la richesse du vocabulaire font de ce poème un bon exemple
de la poésie de la Pléiade et de son inspiration humaniste.
Entraînement à l’oral : En quoi ce poème est-il représentatif de la poésie
humaniste de la Pléiade ?
Introduction :
Ronsard est sans doute le poète le plus connu de la Pléiade. Érudit
et fin connaisseur de la poésie antique, il s’inspire aussi du sonnet
de Pétrarque et crée une nouvelle poésie française. Son travail sur la
langue poétique est particulièrement représentatif de ce renouveau
poétique. Dans le sonnet 90 des Amours, le poète évoque la chevelure
de Cassandre dans ses métamorphoses. Nous nous demanderons en
quoi ce poème est représentatif de la poésie humaniste de la Pléiade,
en étudiant la forme du sonnet héritée de Pétrarque, puis l’oeuvre de
l’humaniste et enfin l’aspect pictural du poème.
I. Un sonnet à la manière de Pétrarque
1. La forme du sonnet héritée de Pétrarque
2. Un blason
3. L’expression lyrique des sentiments
II. L’oeuvre d’un poète humaniste
1. L’inspiration antique (les figures mythologiques)
2. La pointe héritée de l’épigramme latine
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Séquence 7 – FR10 53
3. Le jeu littéraire (la composition ciselée du sonnet dans le jeu des
strophes qui se répondent)
III. Quand la littérature rivalise avec la peinture
1. Une description en mouvement
2. La lumière qui vient des cheveux
3. La femme saisie à différents moments comme si elle se métamorphosait
Conclusion :
Dans la forme fixe du sonnet, Ronsard compose donc un tableau sensuel
et énigmatique de la femme aimée. Il s’agit sans doute d’un jeu littéraire
plutôt que d’un portrait fidèle. C’est l’occasion pour le poète d’imiter et
d’enrichir les images traditionnelles de la femme à travers un langage
ciselé qui annonce le maniérisme.
Analyse d’image : Botticelli,
« Le Printemps »
Sandro Botticelli est un peintre florentin, de son vrai nom Sandro di
Mariano Filipepi, né en 1445 et mort en 1510. Vers 1460, Botticelli entre
dans l’atelier de Fra Filippo Lippi, un moine et peintre très réputé de
Florence. À la mort de son maître, en 1469, il installe son propre atelier.
Il obtient assez rapidement un certain succès, avec des peintures à
sujet religieux. Puis il sillustre aussi dans des sujets profanes, souvent
dinspiration mythologique. La fresque « Le Printemps » est réalisée en
1482 pour la famille Médicis avec laquelle il est très lié.
À la fin du XVe siècle, Botticelli est profondément marqué par le message
d’austérité de Savonarole et se consacre davantage à des sujets religieux.
Il meurt en 1510 dans la maison de la Via della Porcellanna où il aura
travaillé toute sa vie, en étant reconnu comme le plus grand peintre de
son époque.
La fresque du Printemps a été inspirée par des vers de l’humaniste
florentin Ange Politien sur Vénus et forme un ensemble avec la naissance
de Vénus. Les personnages sont mythologiques, même s’il reste possible
d’identifier certains visages avec des contemporains de Botticelli, sans
toutefois que l’on puisse actuellement avoir de certitudes.
C
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54 Séquence 7 – FR10
Exercice autocorrectif n° 2 :
Quels personnages mythologiques pouvez-vous identifier ?
2 Comment est composé le tableau ?
3 En quoi cette oeuvre est-elle représentative des peintures de la Renaissance
?
➠ Veuillez vous reporter à la fin du chapitre pour consulter le corrigé de
l’exercice.
Sandro Botticelli, « Le Printemps » 1477.
© akg-images/Nimatallah.
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Séquence 7 – FR10 55
Corrigés des exercices
Corrigé de l’exercice n° 1
Qu’est-ce que la Brigade ? et la Pléiade ?
La Brigade est le premier groupe de poètes réunis au collège de Coqueret
autour de l’enseignement de Jean Dorat. Ces humanistes souhaitent
rénover la poésie française en prenant pour modèle l’Antiquité grecque
et latine. Dès 1553, Ronsard distingue une élite dans ce groupe avec
Joachim du Bellay, Pontus de Tyard, Jean-Antoine de Baïf, Étienne
Jodelle, Guillaume Des Autels, Jean de La Péruse. Ces deux derniers
seront remplacés successivement par Jacques Peletier du Mans et Rémi
Belleau puis Jean Dorat prendra la place de Jacques Peletier du Mans.
2 Quels sont les textes théoriques de l’époque qui définissent les
nouvelles normes de la poésie et de la langue française ?
Le texte le plus important, autour duquel se fonde le groupe de la Pléiade
est La Défense et Illustration de la langue française de du Bellay, publiée en
1549. Celui-ci l’a écrit pour répondre à l’Art poétique de Thomas Sébillet,
paru en 1548. Du Bellay défend le français contre le latin, en proposant
un enrichissement de la langue française à l’aide d’emprunts aux parlers
locaux, au latin et au grec, à la création d’infinitifs substantivés, de mots
composés ou dérivés. Il propose d’employer des genres poétiques hérités
de l’Antiquité tels que l’ode, l’élégie, l’épigramme et de l’Italie comme
le sonnet pour remplacer les genres courants au Moyen Âge (rondeaux,
ballades, chansons…). Il s’agit donc de défendre une imitation créatrice.
Après cet ouvrage, véritable manifeste de la Pléiade, d’autres écrits
complètent ces préceptes : la préface des Odes de Ronsard, la seconde
préface de L’Olive de du Bellay, toutes deux en 1550, l’Art poétique
de Jacques Peletier du Mans en 1555 et L’abrégé de l’art poétique de
Ronsard en 1565.
3 D’où vient le sonnet ? Quelle est sa forme à la Renaissance (disposition,
vers, rimes) ?
Le sonnet est une forme poétique qui apparaît en Sicile au XIIIe siècle,
à la cour de Frédéric II de Hohenstaufen (empereur polyglotte, à la large
ouverture d’esprit, féru de poésie, de mathématiques et de sciences
naturelles) et se développe très vite dans toute l’Italie. Au XVe siècle,
le sonnet gagne l’Espagne et, de là, toute l’Europe. Pétrarque marque
l’histoire de cette forme au XIVe siècle avec son recueil, le Canzoniere.
La forme arrive en France aux alentours de 1530, peut-être grâce à Marot
qui a traduit six sonnets de Pétrarque.
Le sonnet est constitué de deux quatrains à rimes embrassées et de
deux tercets, appelés aussi sizain. Les quatrains forment un groupe qui
s’oppose au sizain tant dans le sens que dans les rimes. Ces deux groupes
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56 Séquence 7 – FR10
gardent toutefois un rapport logique (le sizain évoque la conséquence
du sentiment évoqué dans les quatrains par exemple). Le dernier vers
est souvent un trait brillant, une pointe, appelée concetto en italien
(comme dans l’épigramme, forme dont il est proche). Les poètes français
préfèrent alterner rimes masculines et rimes féminines (terminées par
un e muet) pour plus de musicalité. Le vers à onze syllabes de Pétrarque
(hendécasyllabe) est adapté en décasyllabe en français, c’est le mètre
utilisé par du Bellay et Ronsard, avant que l’alexandrin ne s’impose
comme vers héroïque.
4
a b
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !
Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison,
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?
Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :
Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la douceur angevine.
Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu ceste vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vostre pareil.
Las ! voyez comme en peu d’espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Las ! las ses beautez laissé choir !
Ô vrayment marastre Nature,
Puis qu’une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !
Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que vostre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez vostre jeunesse :
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir vostre beauté.
Du Bellay Ronsard
▶ Ce sonnet évoque la déception de du Bellay à
Rome. Le poète français s’attendait sans doute à
être émerveillé par le modèle italien. Il évoque au
contraire sa nostalgie du pays natal et affirme par
là même son attachement à un modèle français de
l’humanisme.
▶ Le poète dépeint la fuite du temps à travers
l’image de la fleur qui se fane pour inviter Cassandre
à profiter de la vie. C’est le message épicurien
du Carpe diem (cueille le jour) emprunté
à Horace qui est traduit littéralement dans ce
poème.
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Séquence 7 – FR10 57
c d
Je vis, je meurs : je me brule et me noye.
J’ay chaut estreme en endurant froidure :
La vie m’est et trop molle et trop dure.
J’ay grans ennuis entremeslez de joye :
Tout à un coup je ris et je larmoye,
Et en plaisir maint grief tourment j’endure :
Mon bien s’en va, et à jamais il dure :
Tout en un coup je seiche et je verdoye.
Ainsi Amour inconstamment me meine :
Et quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me treuve hors de peine.
Puis quand je croy ma joye estre certeine,
Et estre au haut de mon desiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.
Anne, par jeu, me jeta de la neige,
Que je croyais froide certainement ;
Mais c’était feu ; l’expérience en ai-je,
Car embrasé je fus soudainement.
Puisque le feu loge secrètement
Dedans la neige, où trouverai-je place
Pour n’ardre point ? Anne, ta seule grâce
Éteindre peut le feu que je sens bien,
Non point par eau, par neige ni par glace,
Mais par sentir un feu pareil au mien.
Louise Labé Clément Marot
▶ Cette grande poète lyonnaise a vu son existence
remise en cause récemment. Elle ne serait qu’un
nom inventé par jeu par les poètes lyonnais autour
de Maurice Scève. La thèse reste cependant très
controversée... Il nous est parvenu trois élégies et
vingt-quatre sonnets sous ce nom. Ce sonnet est un
des plus célèbres. Il peint avec force le lyrisme amoureux
à travers les antithèses. Cette évocation de la
douleur amoureuse dont se nourrit le poète, héritée
de Pétrarque, est aussi très présente chez Ronsard.
▶ Grand poète de la première moitié du
XVIe siècle, il a eu une vie mouvementée, plusieurs
fois enfermé en prison, il finit sa vie en
exil à cause de son appartenance au milieu
évangélique. Il a toutefois mené une vie de
cour, étant poète officiel de François 1er.
Cette épigramme est une imitation de Pétrone,
un poète latin, dont voici le texte, traduit par M.
de Guerle :
LA BOULE DE NEIGE.
Je ne pouvais croire que la neige renfermât du
feu ; mais, l’autre jour, Julie me jeta une boule
de neige : cette neige était de feu. Quoi de plus
froid que la neige ? et pourtant, Julie, une boule
de neige lancée par ta main a eu le pouvoir d’enflammer
mon coeur. Où trouverai-je maintenant
un refuge assuré contre les pièges de l’Amour,
si même une onde glacée recèle sa flamme ? Tu
peux cependant, ô Julie, éteindre l’ardeur qui
me consume, non pas avec la neige, non pas
avec la glace, mais en brûlant d’un feu pareil
au mien.
On voit comment le poète français s’approprie
la littérature antique pour écrire un poème
savamment construit jusqu’à la pointe. Le
jeu des antithèses n’est pas sans rappeler le
poème de Louise Labé.
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58 Séquence 7 – FR10
Corrigé de l’exercice n° 2
Quels personnages mythologiques pouvez-vous identifier ?
Le personnage féminin au centre a été identifié comme Vénus, déesse
déjà présente dans « La naissance de Vénus » qui forme un ensemble
avec ce tableau (les deux oeuvres ont été commandées par les frères
Médicis). La présence des trois Grâces et de Cupidon confirme
cette interprétation. Pourtant cette identité n’épuise pas toutes les
possibilités puisque la déesse pourrait aussi être une allégorie de
l’Humanité, représentant l’ensemble des activités spirituelles de
l’homme. Enfin, une interprétation plus chrétienne fait d’elle la vierge
Marie avec l’auréole que forme la végétation au dessus d’elle. Nous
reviendrons sur ces interprétations dans la deuxième question.
Les autres personnages posent moins de difficultés. En partant de
la gauche du tableau, le jeune homme en rouge qui lève le bras est
Mercure (dieu romain assimilé au dieu grec Hermès), identifiable
grâce à son caducée, ses sandales ailées et le casque d’Hadès. C’est
un dieu important depuis le Moyen Âge car il symbolise l’activité
constante de l’intelligence humaine.
Ensuite le groupe des trois femmes représente les trois Grâces,
Euphrosyne, Thalie et Aglaé. Elles personnifient la grâce et la beauté
et accompagnent les muses, d’où leur importance pour les arts. Elles
sont aussi des compagnes de Vénus.
À l’extrême droite, Zéphyr, dieu du vent, poursuit Chloris qui se
transforme en Flore. Ovide raconte cet épisode dans les Métamorphoses
et ajoute que Flore libère par son souffle des fleurs qui se répandent
tout autour. Cette métamorphose symbolise le printemps.
En haut, Cupidon vise les trois Grâces de ses flèches.
Pour ce qui est du décor, on peut penser qu’il s’agit du jardin des
Hespérides à cause des orangers. En effet, le jardin des Hespérides
renferme l’arbre aux fruits d’or (ceux qu’Héraclès doit ramener pour
son onzième travail) et ces fruits, qu’on nomme pommes d’or sont
des oranges, selon certaines traditions en cours à la Renaissance. Par
ailleurs, ces pommes d’or ont été offertes par Gaïa à Héra lors de son
mariage avec Zeus, ce qui renvoie au thème de l’amour présent dans
ce tableau. Enfin l’interprétation chrétienne fait de ce décor le jardin
d’Eden, le paradis.
2 Comment est composé le tableau ?
À la différence du tableau de Van Eyck que vous avez étudié au
début de cette séquence, Botticelli ne travaille pas sur la perspective
et ne pose pas différents plans pour ses personnages. Derrière les
personnages qui sont tous de même taille, un fond qui rappelle une
tapisserie avec son parterre de fleurs. Ce fond sombre sert surtout à
mettre en valeur les personnages.
Les divinités s’organisent selon une symétrie centrale représentée
par Vénus et Cupidon : aux deux extrémités, Mercure, qui se
détourne de la scène, fait pendant à Zéphyr. Le premier agite les
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Séquence 7 – FR10 59
nuages avec son caducée et le second est un dieu du vent, ils
sont donc apparentés. Ensuite le groupe des trois Grâces répond
à la transformation de Chloris en Flore. Ces femmes sont belles et
séduisantes, elles représentent à la fois la beauté féminine, l’amour
et la transformation de la nature à travers l’allégorie du printemps.
Au centre, mise en valeur par la découpe des arbres, la position
surélevée (on voit que la perspective n’est pas respectée) et le
drapé rouge, Vénus-Marie, représente l’amour divin avec l’auréole
qui l’entoure et l’amour profane avec Cupidon au dessus. Ces deux
représentations correspondent aux deux identifications que l’on peut
faire du jardin représenté en fond, celui des Hespérides pour l’amour
profane et celui d’Eden pour l’amour chrétien.
4 En quoi cette oeuvre est-elle représentative des peintures de la
Renaissance ?
Par son inspiration antique, à travers les personnages mythologiques
et l’épisode de Zéphyr et Chloris raconté par Ovide, Botticelli s’inscrit
dans le mouvement humaniste. Le choix même d’un sujet profane
est révélateur des changements de mentalité, ainsi que la place de
l’homme dans le tableau, ou plutôt de la femme… Comme dans le
poème de Ronsard, le peintre célèbre la beauté des femmes dans
leurs attitudes, leurs vêtements et le dessin de leur corps, de leur
visage et de leur chevelure.
Par ailleurs, une interprétation philosophique est aussi possible, à
partir du rapprochement avec le poème de Politien. Il s’agit d’une
interprétation néoplatonicienne de l’amour. C’est à Marcile Ficin, un
humaniste italien, que l’on doit l’introduction auprès des Médicis de
cette tradition philosophique née de Platon et Plotin. Le groupe Zéphyr-
Chloris-Flora symbolise la transformation de la Nature sous l’effet de
l’amour ; les trois Grâces, par leurs mouvements, évoquent l’activité
humaine qui amène aussi à une transformation et Mercure avec son
mouvement ascendant vers le ciel symbolise l’accès au divin. On peut
donc lire le tableau de droite à gauche comme un cheminement en
trois temps : une descente, une transformation et une ascension. À
gauche, Mercure, dieu de la parole, de l’alchimie, de l’astronomie,
souvent représenté à la Renaissance, autorise des lectures de type
allégorique. Ainsi le mot latin spiritus signifie le souffle (représenté
par Zéphyr) et l’esprit (représenté par Mercure) ; on peut imaginer que
Botticelli a donné figure humaine (ou plutôt divine) à des concepts
tirés du poème de Politien sur l’amour et Vénus.
Ce tableau est particulièrement représentatif de l’humanisme chrétien :
par la réappropriation de Platon et Plotin, le modèle antique sert à
transmettre un message chrétien. C’est pour cela que le personnage
central peut être assimilé à la fois à Vénus et à la Vierge. Mais ce qui
reste surtout de l’oeuvre, c’est la beauté des figures féminines, la
grâce dans le mouvement et la richesse des significations que l’on
peut tirer du tableau, à tel point que « Le Printemps » permet, encore
aujourd’hui, de multiples interprétations.
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60 Séquence 7 – FR10
4 Aspects de l’humanisme
dans Gargantua de Rabelais
Introduction
Gargantua est une oeuvre très riche à étudier car l’auteur développe un
certain nombre de thèmes chers aux humanistes, comme l’éducation
et la critique de la société que nous avons abordées précédemment, à
travers une fiction plaisante qui allie comique et sérieux.
Utilisation de votre édition
Notre édition de référence est Gargantua, édition Points Seuil (numéro :
P287). Dans ce chapitre, toutes les références à l’oeuvre sont donc tirées
de cette édition.
Commencez par lire l’oeuvre intégralement dans sa translation en français
moderne (page de droite) en prenant des notes. Dans cette édition, vous
disposez aussi du texte en ancien français (page de gauche) en regard de
la traduction que vous lirez. Toutefois, c’est bien la translation en français
moderne que vous utiliserez pour répondre aux questions sur l’oeuvre lors
de vos séances de travail chez vous ou le jour de l’épreuve orale.
Approche de l’oeuvre intégrale
Vous trouverez dans ce chapitre trois extraits de l’oeuvre, dont deux font
l’objet d’une lecture analytique et un se présente comme un document
complémentaire.
Enfin, vous terminerez votre parcours de Gargantua par une synthèse sur
l’humanisme rabelaisien.
L’homme et l’oeuvre
Avant d’aborder ces extraits, voici quelques questions sur l’auteur et son
oeuvre. Pour y répondre, vous pouvez vous aider de la Préface de votre
édition rédigée par Guy Demerson. Vous y trouverez une présentation de
la vie de Rabelais avant la publication de Gargantua, entre 1531 et 1535,
p. 9-11 ; une présentation de l’oeuvre, p. 11-13 et une chronologie de la
vie de Rabelais en son temps avec des dates et éléments importants à
connaître concernant le mouvement humaniste.
A
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Séquence 7 – FR10 61
Exercice autocorrectif n° 1 :
Pourquoi peut-on dire de Rabelais qu’il est un humaniste ?
2 Comment a-t-il participé à la vie politique et religieuse de son temps ?
Donnez un titre aux quatre grands épisodes du roman que l’on peut
identifier ainsi : chapitres 1 à 7 ; chapitres 8 à 24 ; chapitres 25 à 49 ;
chapitres 50 à 58.
2 À quels genres littéraires se rattache cette oeuvre ?
➠ Veuillez vous reporter à la fin du chapitre pour consulter le corrigé de
l’exercice.
Lecture analytique n° 5 : le Prologue
de l’auteur
Introduction
Le Prologue de Gargantua a posé des problèmes d’interprétation et de
nombreux critiques ont débattu quant au sens à lui donner. La difficulté
vient de l’opposition apparente entre une première partie qui invite le
lecteur à chercher un sens plus profond qu’il n’y paraît et une deuxième
partie qui se moque des interprétations abusives des auteurs anciens.
Certains ont donc choisi l’une ou l’autre partie comme clé de lecture pour
l’ensemble du roman : tout est comique et ironique ou au contraire tout
peut être l’objet d’une lecture allégorique… Peut-être est-il simplement
possible de considérer que cette contradiction invite le lecteur à la
prudence en maintenant une ambigüité sur le sens. Si l’on peut avoir une
lecture sérieuse, le comique garde toute sa place.
L’extrait que vous allez étudier se situe au début du Prologue et constitue
donc la partie qui propose d’aller chercher un « plus haut sens ».
■ Prologue
Buveurs très illustres et vous, vérolés très précieux (c’est à vous, à personne
d’autre que sont dédiés mes écrits), dans le dialogue de Platon
intitulé Le Banquet, Alcibiade faisant l’éloge de son précepteur Socrate,
sans conteste prince des philosophes, le déclare, entre autres propos,
semblable aux Silènes. Les Silènes étaient jadis de petites boîtes comme
on en voit à présent dans les boutiques des apothicaires ; au-dessus
Sur l’auteur :
Sur l’oeuvre :
B
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62 Séquence 7 – FR10
étaient peintes des figures amusantes et frivoles : harpies, satyres,
oisons bridés, lièvres cornus, canes bâtées, boucs volants, cerfs attelés
et autres semblables figures imaginaires, arbitrairement inventées
pour inciter les gens à rire, à l’instar de Silène, maître du bon Bacchus.
Mais à l’intérieur, on conservait les fines drogues, comme le baume,
l’ambre gris, l’amome, le musc, la civette, les pierreries et autres produits
de grande valeur. Alcibiade disait que tel était Socrate, parce que,
ne voyant que son physique et le jugeant sur son aspect extérieur, vous
n’en auriez pas donné une pelure d’oignon tant il était laid de corps et
ridicule en son maintien : le nez pointu, le regard d’un taureau, le visage
d’un fol, ingénu dans ses moeurs, rustique en son vêtement, infortuné
au regard de l’argent, malheureux en amour, inapte à tous les offices de
la vie publique ; toujours riant, toujours prêt à trinquer avec chacun, toujours
se moquant, toujours dissimulant son divin savoir. Mais en ouvrant
une telle boîte, vous auriez trouvé au-dedans un céleste et inappréciable
ingrédient : une intelligence plus qu’humaine, une force d’âme prodigieuse,
un invincible courage, une sobriété sans égale, une incontestable
sérénité, une parfaite fermeté, un incroyable détachement envers
tout ce pourquoi les humains s’appliquent tant à veiller, courir, travailler,
naviguer et guerroyer.
À quoi veut aboutir, à votre avis, ce prélude, ce coup d’envoi ? C’est
que vous, mes bons disciples, et quelques autres fols en disponibilité,
lorsque vous lisez les joyeux titres de certains livres de notre invention
comme Gargantua, Pantagruel, Fessepinte, La Dignité des Braguettes,
Des Pois au lard assaisonnés d’un commentaire, etc., vous jugez trop
facilement qu’il n’y est question au-dedans que de moqueries, pitreries
et joyeuses menteries vu qu’à l’extérieur l’écriteau (c’est-à-dire le
titre) est habituellement compris, sans examen plus approfondi, dans
le sens de la dérision ou de la plaisanterie. Mais ce n’est pas avec une
telle désinvolture qu’il convient de juger les oeuvres des humains. Car
vous dites vous-mêmes que l’habit ne fait point le moine ; et tel a revêtu
un habit monacal, qui n’est en dedans rien moins que moine, et tel a
revêtu une cape espagnole, qui, au fond du coeur, ne doit rien à l’Espagne.
C’est pourquoi il faut ouvrir le livre et soigneusement peser ce qui
y est exposé. C’est alors que vous vous rendrez compte que l’ingrédient
contenu dedans est de bien autre valeur que ne le promettait la boîte ;
c’est-à-dire que les matières ici traitées ne sont pas aussi frivoles que,
au-dessus, le titre le laissait présumer.
Et, en supposant que, au sens littéral, vous trouviez une matière assez
joyeuse et qui corresponde bien au titre, il faut pourtant ne pas s’arrêter
là, comme enchanté par les Sirènes, mais interpréter dans le sens transcendant
ce que peut-être vous pensiez être dit de verve.
N’avez-vous jamais attaqué une bouteille au tire-bouchon ? Nom d’un
chien ! Rappelez-vous la contenance que vous aviez. Mais n’avez-vous
jamais vu un chien rencontrant quelque os à moelle ? C’est, comme le dit
Platon au Livre II de La République, la bête la plus philosophe du monde.
Si vous en avez vu un, vous avez pu remarquer avec quelle sollicitude il
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Séquence 7 – FR10 63
guette son os, avec quel soin il le garde, avec quelle ferveur il le tient,
avec quelles précautions il l’entame, avec quelle passion il le brise, et
avec quelle diligence il le suce. Quel instinct le pousse ? Qu’espère-t-il de
son travail, à quel fruit prétend-il ? À rien de plus qu’à un peu de moelle.
Il est vrai que ce peu est plus délicieux que le beaucoup de toute autre
nourriture, parce que la moelle est un aliment élaboré jusqu’à sa perfection
naturelle, selon Galien au livre III des Facultés naturelles et au livre
XI de L’Usage des parties du corps.
À l’exemple de ce chien, il vous convient d’avoir, légers à la poursuite
et hardis à l’attaque, le discernement de humer, sentir, et apprécier ces
beaux livres de haute graisse ; puis, par une lecture attentive et une
réflexion assidue, rompre l’os et sucer la substantifique moelle (…).
Gargantua, in OEuvres Complètes (texte original, translation
en français moderne, préface et notes par Guy Demerson),
François Rabelais. © Éditions du Seuil, 1973, n.e., 1995,
coll. Points, 1996.
Questions de lecture
Après avoir écouté le texte sur votre CD audio, lisez-le vous-même à voix
haute avant de répondre aux questions ci-dessous :
Comment l’auteur du Prologue s’adresse-t-il au lecteur ?
2 Comment est fait le portrait de Socrate ?
3 Quel est le point commun entre les différentes images choisies ? Quel
en est le sens pour la lecture du roman ?
4 Comment se mêlent comique et sérieux ?
Entraînement à l’oral :
à l’aide des réponses aux questions ci-dessous, composez le plan
détaillé d’une lecture analytique de ce texte. Vous organiserez ce plan en
fonction de la question suivante :
En quoi ce Prologue annonce-t-il un roman humaniste ?
Éléments de réponse
L’auteur interpelle directement les lecteurs à la deuxième personne :
« c’est à vous, non à personne d’autre que sont dédiés mes écrits »,
avec des questions rhétoriques qui instaurent une forme de dialogue :
« À quoi veut aboutir, à votre avis, ce prélude, ce coup d’envoi ? » ou
encore, toujours au début d’un paragraphe : « N’avez-vous jamais
attaqué une bouteille au tire-bouchon ? ». La structure hypothétique
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64 Séquence 7 – FR10
« Si vous en avez vu un, vous avez pu remarquer avec quelle sollicitude
il guette son os » contribue à créer l’impression d’un dialogue, par une
forme d’oralité du texte. On croirait entendre l’auteur nous parler.
Avec ces adresses directes, on retrouve le ton du bonimenteur déjà
présent dans le prologue du Pantagruel. Rabelais provoque ses
lecteurs en les appelant « Buveurs » ou « vérolés » et les amène à
sourire avec les adjectifs qui les qualifient en formant des oxymores :
« très illustres » et « très précieux ». Il s’agit d’accrocher son public, à
la manière d’une captatio benevolentiae de foire… Le bonimenteur se
présente sous les traits d’un homme qui aime le vin, son ivresse fait
sourire et amène la bienveillance de celui qui le lit.
2 Ce portrait est très construit. Il repose sur l’opposition entre
l’apparence du philosophe et ses qualités personnelles. Pour le
physique, le jugement est sans appel : « parce que, ne voyant que
son physique et le jugeant sur son aspect extérieur, vous n’en auriez
pas donné une pelure d’oignon ». S’ensuit une description physique
du corps et du visage puis de la situation financière et sociale, dans
un mouvement qui part du particulier pour aller au général. Les
termes sont ouvertement péjoratifs : « laid », « fol », « rustique »,
« infortuné », « inapte ». La fin de la phrase est plus ambiguë avec
son parallélisme de construction faisant se succéder deux groupes de
deux propositions participiales introduites par « toujours ». En effet,
« riant » et « prêt à trinquer » semblent être des actes valorisés par le
narrateur. Et la phrase s’achève sur une expression en fort contraste
avec ce qui précède : « toujours dissimulant son divin savoir ». C’est
la transition vers le portrait intellectuel et moral composé d’une
énumération élogieuse des qualités qui font de Socrate un homme
au-dessus des autres : « plus qu’humaine », « sans égale » et la fin
de la phrase : « un incroyable détachement envers tout ce pourquoi
les humains s’appliquent tant à veiller, courir, travailler, naviguer et
guerroyer. ». Socrate est présenté comme un être de nature divine
avec les expressions « divin savoir », « céleste (…) ingrédient »,
« une force d’âme prodigieuse ». Cela permet à Rabelais de concilier
la philosophie antique et le message chrétien, dans un syncrétisme
que nous avons déjà vu à l’oeuvre dans le tableau de Botticelli,
représentant du néoplatonisme.
3 La référence au Banquet de Platon, au début de ce Prologue, permet
à Rabelais d’aborder l’image du silène. La comparaison entre Socrate
et le silène était faite, comme le dit l’auteur, par Alcibiade (le texte
du Banquet vous est donné en prolongement) : « dans le dialogue de
Platon intitulé Le Banquet, Alcibiade faisant l’éloge de son précepteur
Socrate, sans conteste prince des philosophes, le déclare, entre
autres propos, semblable aux Silènes ». Comme nous venons de le
voir dans le portrait de Socrate, cette comparaison peut se faire à
partir de l’opposition entre l’extérieur et l’intérieur, entre ce que l’on
voit : « comme on en voit » et ce qui est caché : « mais à l’intérieur ».
L’apparence est grotesque et cherche à faire rire : « figures amusantes
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Séquence 7 – FR10 65
et frivoles », « arbitrairement inventées pour inciter les gens à
rire » à travers des représentations d’êtres imaginaires : « harpies,
satyres, oisons bridés, lièvres cornus, canes bâtées, boucs volants,
cerfs attelés ». Cette énumération hétéroclite rappelle les cabinets
de curiosité, ancêtres des musées, apparus à la Renaissance, dans
lesquels on trouvait toutes sortes d’objets et même des restes d’êtres
fabuleux… Mais c’est aussi une image du roman de Rabelais, fait
d’épisodes comiques et de héros imaginaires !
Même opposition entre l’extérieur et l’intérieur avec le livre qui se
présente avec un titre, « à l’extérieur l’écriteau (c’est-à-dire le titre) »
et ce qu’il contient « les matières traitées ici », ou avec le proverbe
« l’habit ne fait point le moine ». C’est enfin l’image de l’os désiré par
le chien et de sa célèbre « substantifique moelle ». En effet, il faut
« rompre l’os » et sucer ce qui est à l’intérieur.
Ces images amènent donc le lecteur à chercher un « sens
transcendant » derrière les apparences comiques du roman, ce
que Rabelais dit explicitement au troisième paragraphe. On pense
aux lectures allégoriques très prisées à la Renaissance. Derrière le
sens littéral, un sens plus philosophique doit être recherché. Cette
apparence extérieure agit comme un charme, on se laisse capter
« comme enchanté par les Sirènes ». Cette comparaison empruntée
à l’Odyssée sert à avertir le lecteur de ne pas se laisser prendre par la
fiction mais de chercher au-delà le sens caché.
4 Comment se mêlent comique et sérieux ? Les propos ici tenus par
l’auteur tendent ainsi à proposer un programme de lecture. Le
comique est présent, représenté par l’ivresse, celle d’Alcibiade dans
le Banquet, référence que seuls les lecteurs de Platon pourront saisir,
puis Bacchus, élève de Silène, l’exemple des bouteilles à déboucher
(« N’avez-vous jamais attaqué une bouteille au tire-bouchon ? ») et
même Socrate « toujours prêt à trinquer ». Le philosophe permet
de faire le lien entre le comique lié à l’ivresse et le sérieux de la
pensée philosophique. Car il s’agit « sans conteste » du « prince des
philosophes », pour Érasme comme pour Rabelais qui a sans doute
repris à Érasme cette référence au Banquet que le grand humaniste
flamand avait commenté.
À l’exemple d’Érasme, Rabelais propose donc de trouver un sens
profond à son oeuvre. Le sérieux, ce sont ces « produits de grande
valeur » qu’on trouve dans les boîtes des apothicaires, c’est-à-dire le
sens qu’on peut tirer du roman si on en fait une lecture plus attentive.
C’est pourquoi, « il faut ouvrir le livre et soigneusement peser ce qui
y est exposé ». Il s’agit là d’une opération intellectuelle demandée au
lecteur. L’idée est reprise à la fin du texte : « par une lecture attentive
et une réflexion assidue ». Et ce travail de l’esprit va pouvoir soigner
l’homme, comme « les fines drogues » évoquées plus haut. On pense
à Rabelais médecin, qui soigne par le rire en apportant une réflexion
cachée derrière le comique.
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66 Séquence 7 – FR10
Cette première partie du prologue invite donc le lecteur à chercher
un sens plus profond derrière le comique des épisodes de la vie du
géant. Gargantua est en effet un roman humaniste qui propose de
réfléchir à l’éducation, la religion, la guerre à travers des aventures
comiques. C’est aussi ce mélange des genres qui a fait son succès !
Entraînement à l’oral :
En quoi ce Prologue annonce-t-il un roman humaniste ?
Introduction :
Gargantua est une oeuvre qui s’inspire d’un succès populaire Les
Grandes et inestimables chroniques de l’énorme géant Gargantua. Mais
la farce médiévale devient sous la plume de Rabelais un roman de la
Renaissance qui traduit les intérêts d’un moine, médecin humaniste.
Rire et s’instruire sont donc intimement mêlés dès la conception de
l’oeuvre et l’auteur propose à son lecteur, dans le Prologue du roman, de
chercher derrière le comique un sens plus profond. Nous verrons donc
en quoi ce Prologue annonce un roman humaniste avec la référence au
modèle antique affichée dès le début de l’extrait étudié, puis l’annonce
d’un roman qui propose un comique porteur de sens, pour finir par la
prise en compte d’un lecteur cultivé et intelligent.
I. Le modèle antique
1. La référence au Banquet
2. Le portrait de Socrate – éloge du philosophe
II. L’annonce du roman
1. L’opposition entre extérieur et intérieur
2. Le comique et le sérieux
III. L’auteur s’adresse à un lecteur cultivé
1. Les références implicites (Alcibiade et l’ivresse ; le commentaire
d’Érasme)
2. L’appel à l’intelligence du lecteur
Conclusion :
Cette première partie du Prologue invite donc le lecteur à interpréter le
texte, à en chercher la « substantifique moelle », et propose une image du
roman à travers la figure de Socrate, philosophe aux allures grotesques.
La lecture allégorique est cependant remise en question dans la suite du
Prologue. Comme souvent, Rabelais met le doute dans l’esprit de son
lecteur en se moquant des interprétations abusives. Ces ambiguïtés sont
aussi à comprendre comme un appel à l’intelligence du lecteur qui, en
bon humaniste, doit savoir garder son esprit critique.
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Séquence 7 – FR10 67
Prolongement
Voici l’extrait du Banquet qui développe la comparaison entre Socrate et
le Silène. C’est Alcibiade qui parle :
(215a) [...] Pour louer Socrate, messieurs, je procéderai par comparaison
; lui croira peut-être que je veux le tourner en ridicule ; non, c’est
un portrait réel et non une caricature que je veux tracer ainsi. Je dis
donc qu’il ressemble tout à fait à ces silènes qu’on voit exposés (215b)
dans les ateliers des statuaires, et que l’artiste a représentés avec des
syringes et des flûtes à la main ; si on les ouvre en deux, on voit qu’ils
renferment à l’intérieur des statues de dieux. Je soutiens aussi qu’il
ressemble au satyre Marsyas. Que tu ressembles de figure à ces demidieux,
Socrate, c’est ce que toi-même tu ne saurais contester ; mais que
tu leur ressembles aussi pour le reste, c’est ce que je vais prouver. Tu
es un moqueur, n’est-ce pas ? Si tu n’en conviens pas, je produirai des
témoins. (…)
Effectivement, c’est une chose que j’ai omis de dire en commençant,
que ses discours ressemblent exactement à des silènes qui s’ouvrent.
(221e) Si en effet l’on se met à écouter les discours de Socrate, on est
tenté d’abord de les trouver grotesques : tels sont les mots et les tournures
dont il ensveloppe sa pensée qu’on dirait la peau d’un injurieux
satyre. Il parle d’ânes bâtés, de forgerons, de cordonniers, de tanneurs,
et il semble qu’il dit toujours les mêmes choses dans les mêmes termes,
en sorte qu’il n’est lourdaud ignorant (222a) qui ne soit tenté d’en rire ;
mais qu’on ouvre ces discours et qu’on pénètre à l’intérieur, on trouvera
d’abord qu’ils renferment un sens que n’ont point tous les autres,
ensuite qu’ils sont les plus divins et les plus riches en images de vertu,
qu’ils ont la plus grande portée ou plutôt qu’ils embrassent tout ce qu’il
convient d’avoir devant les yeux pour devenir honnête homme.
Platon, Le Banquet. Paris, Classiques Garnier, 1922 (Traduction d’Émile CHAMBRY)
En lisant ces deux extraits du Banquet, on comprend comment Rabelais
s’est inspiré de Platon. En premier lieu la divinité de Socrate est suggérée
par la comparaison avec les silènes qui « renferment à l’intérieur des statues
de dieux ». Les discours du philosophe sont « les plus divins et les
plus riches en images de vertu ». Ensuite on reconnaît l’opposition entre
l’intérieur et l’extérieur qui fait le fil conducteur de notre extrait du prologue.
L’apparence de ce qui est « exposé », la première écoute des discours
que Socrate « enveloppe » de mots « grotesques », ce qu’il donne
à voir dans ces discours, comme « la peau d’un injurieux satyre », voilà
ce qui donne à « rire ». Mais « à l’intérieur » se trouve toute la richesse.
Érasme s’était déjà servi de ce passage de Platon mais il avait laissé de
côté l’aspect comique. Rabelais reprend lui tout le texte de Platon pour
parler de son oeuvre, un premier abord comique, voire grotesque, cache
un « sens transcendant » pour reprendre l’expression de notre auteur.
Extrait 1
Extrait 2
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68 Séquence 7 – FR10
Document complémentaire : la
guerre picrocholine (ch. 27)
Introduction
Après l’éducation de Gargantua, dont vous avez pu lire deux extraits au
chapitre 2 de cette séquence, vient l’épisode de la guerre picrocholine.
C’est l’occasion pour Rabelais de critiquer les guerres offensives à travers
le personnage de Picrochole et de faire rire son lecteur par la parodie
des épopées. Cette guerre de géants a lieu sur un territoire minuscule, le
Chinonais. Les allusions à la réalité sont nombreuses et on a vu dans le
personnage de Picrochole et ses désirs de conquête une allusion à Charles
Quint. Face au tyran, le bon roi Grandgousier est un éloge du monarque
éclairé… C’est un roi éduqué, qui écoute son peuple et ne souhaite que
la paix. Seule la guerre défensive est acceptée. Ces idées humanistes
sont bien développées dans la lettre de Grandgousier à Gargantua, au
chapitre 29, dans laquelle le bon roi oppose les deux types de guerre :
« Mon intention n’est pas de provoquer mais d’apaiser, ni d’attaquer
mais de défendre, ni de conquérir mais de garder mes loyaux sujets et
mes terres héréditaires sur lesquelles, sans cause ni raison, est entré en
ennemi Picrochole, qui poursuit chaque jour son entreprise démente et
ses excès intolérables pour des personnes éprises de liberté. » (p.237).
La parodie et le comique apparaissent avec le personnage de frère Jean
qui lutte pour sauver ses vignes. Voici un extrait du chapitre 27, dans
lequel le moine s’illustre.
Ce disant, il mit bas son grand habit et se saisit du bâton de la croix, qui
était en coeur de cormier, long comme une lance, remplissant bien la
main et quelque peu semé de fleurs de lys, presque toutes effacées. Il
sortit ainsi, en beau sarrau, mit son froc en écharpe, et avec son bâton
de croix, frappa si brutalement sur les ennemis qui vendangeaient
à travers le clos, sans ordre, sans enseigne, sans trompette ni
tambour : car les porte-drapeau et les porte-enseigne avaient laissé
leurs drapeaux et leurs enseignes le long des murs, les tambours
avaient défoncé leurs caisses d’un côté pour les emplir de raisins, les
trompettes étaient chargées de pampres, c’était la débandade ; il les
cogna donc si roidement, sans crier gare, qu’il les culbutait comme
porcs en frappant à tort et à travers, comme les anciens s’escrimaient.
Aux uns, il écrabouillait la cervelle, à d’autres, il brisait bras et jambes,
à d’autres, il démettait les vertèbres du cou, à d’autres, il disloquait
les reins, effondrait le nez, pochait les yeux, fendait les mâchoires,
enfonçait les dents dans la gueule, défonçait les omoplates, meurtrissait
les jambes, déboîtait les fémurs, débezillait les fauciles.
Si l’un d’eux cherchait à se cacher au plus épais des ceps, il lui froissait
toute l’arête du dos et lui cassait les reins comme à un chien.
C
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Séquence 7 – FR10 69
Si un autre cherchait son salut en fuyant, il lui faisait voler la tête en
morceaux en le frappant à la suture occipito-pariétale.
Si un autre grimpait à un arbre, croyant y être en sécurité, avec son
bâton, il l’empalait par le fondement.
Si quelque ancienne connaissance lui criait : « Ah ! Frère Jean, mon
ami, frère Jean, je me rends ! »
- Tu y es, disait-il, bien forcé, mais tu rendras du même coup ton âme
à tous les diables ! »
Et sans attendre, il lui assenait une volée. Et si quelqu’un se trouvait
suffisamment flambant de témérité pour pouvoir lui résister en face,
c’est alors qu’il montrait la force de ses muscles, car il lui transperçait
la poitrine à travers le médiastin et le coeur. À d’autres, qu’il frappait
au défaut des côtes, il retournait l’estomac et ils en mouraient sur-lechamp.
À d’autres, il crevait si violemment le nombril, qu’il leur en
faisait sortir les tripes. À d’autres, il perçait le boyau du cul entre les
couilles. Croyez bien que c’était le plus horrible spectacle qu’on ait
jamais vu.
Les uns criaient : « Sainte Barbe ! ».
Les autres : « Saint Georges ! ».
Les autres : « Sainte Nitouche ! ».
Les autres : « Notre-Dame de Cunault ! de Lorette ! de Bonne Nouvelle
! de la Lenou ! de Rivière ! »
Les uns se vouaient à saint Jacques.
Les autres au Saint Suaire de Chambéry, mais il brûla trois mois
après, si bien qu’on n’en put sauver un seul brin.
Gargantua, in OEuvres Complètes (texte original, translation en
français moderne, préface et notes par Guy Demerson), François
Rabelais. © Éditions du Seuil, 1973, n.e., 1995, coll. Points, 1996.
Exercice autocorrectif n° 2 :
Comment se met en place la parodie des romans de chevalerie ?
2 Quelles sont les critiques derrière le comique de la scène ?
➠ Veuillez vous reporter à la fin du chapitre pour consulter le corrigé de
l’exercice.
Lecture analytique n° 6 : l’abbaye
de Thélème (ch. 57)
Situation du passage
Dans la dernière partie du roman, Rabelais décrit une abbaye idéale, celle
que Gargantua donne à frère Jean pour le remercier d’avoir participer à
D
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70 Séquence 7 – FR10
ses côtés à la guerre contre Picrochole. Le nom de l’abbaye vient du grec
thélèma qui signifie « volonté », mot que l’on trouve dans le nouveau
testament. La volonté de proposer un nouveau modèle à partir d’une
lecture attentive des évangiles est donc affichée.
Après l’affaire des Placards (cf. introduction de ce chapitre 4 de la
séquence et préface, p. 10 et p. 27), l’abbaye de Thélème apparaît
comme un refuge pour « ceux qui prêchent le saint évangile ». Il s’agit
donc d’un texte engagé qui propose une critique de la société à travers
la représentation d’un lieu idéal, selon la problématique de l’utopie
telle que l’a conçue Thomas More. Cet idéal est fortement inspiré par la
Renaissance comme en témoigne l’architecture du lieu qui rappelle celle
des grands châteaux qui se bâtissent à l’époque.
Dans l’économie du roman, cette dernière partie, consacrée à l’abbaye,
se démarque nettement du reste de l’oeuvre. La durée narrative est
suspendue à partir du chapitre 52 qui aborde l’épisode de Thélème. Le
temps de la chronique s’arrête donc pour laisser place à un temps sans
incident, typique de l’utopie qui se situe hors du temps.
Le chapitre que vous allez étudier est le dernier consacré à l’abbaye et
décrit la règle et les manières de vivre des Thélémites.
Chapitre 57 : Comment était réglé le mode de vie des Thélémites
Toute leur vie était régie non par des lois, des statuts ou des règles, mais
selon leur volonté et leur libre arbitre. Ils sortaient du lit quand bon leur
semblait, buvaient, mangeaient, travaillaient, dormaient quand le désir
leur en venait. Nul ne les éveillait, nul ne les obligeait à boire ni à manger,
ni à faire quoi que ce soit. Ainsi en avait décidé Gargantua. Et toute
leur règle tenait en cette clause :
Fais ce que voudras
Parce que les gens libres, bien nés, bien éduqués, vivant en bonne
société, ont naturellement un instinct, un aiguillon qu’ils appellent honneur
et qui les pousse toujours à agir vertueusement et les éloigne du
vice. Quand une vile et contraignante sujétion les abaisse et les asservit
pour déposer et briser le joug de servitude ils détournent ce noble sentiment
qui les inclinait librement vers la vertu, car c’est toujours ce qui
est défendu que nous entreprenons, et c’est ce qu’on nous refuse que
nous convoitons.
Grâce à cette liberté, ils rivalisèrent d’efforts pour faire, tous, ce qu’ils
voyaient plaire à un seul. Si l’un ou l’une d’entre eux disait : « buvons »,
tous buvaient ; si on disait : « jouons », tous jouaient ; si on disait : « allons
nous ébattre aux champs », tous y allaient. Si c’était pour chasser au vol
ou à courre, les dames montées sur de belles haquenées, avec leur fier
palefroi, portaient chacune sur leur poing joliment ganté un épervier, un
lanier, un émerillon ; les hommes portaient les autres oiseaux.
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Séquence 7 – FR10 71
Ils étaient si bien éduqués qu’il n’y avait aucun ou aucune d’entre eux
qui ne sût lire, écrire, chanter, jouer d’instruments de musique, parler
cinq ou six langues et s’en servir pour composer en vers aussi bien qu’en
prose. Jamais on ne vit des chevaliers si preux, si nobles, si habiles à
pied comme à cheval, si vigoureux, si vifs et maniant si bien toutes les
armes, que ceux qui se trouvaient là. Jamais on ne vit des dames si élégantes,
si mignonnes, moins ennuyeuses, plus habiles de leurs doigts
à tirer l’aiguille et à s’adonner à toute activité convenant à une femme
noble et libre, que celles qui étaient là.
Pour ces raisons, quand le temps était venu que l’un des Thélémites
voulût sortir de l’abbaye, soit à la demande de ses parents, soit pour
d’autres motifs, il emmenait avec lui une des dames, celle qui l’avait
choisi pour chevalier servant, et ils étaient mariés ensemble. Et s’ils
avaient bien vécu à Thélème en affectueuse amitié, ils cultivaient encore
mieux cette vertu dans le mariage ; leur amour mutuel était aussi fort à la
fin de leurs jours qu’aux premiers temps de leurs noces.
Gargantua, in OEuvres Complètes (texte original, translation en
français moderne, préface et notes par Guy Demerson), François
Rabelais. © Éditions du Seuil, 1973, n.e., 1995, coll. Points, 1996.
Questions de lecture
Après avoir écouté le texte sur votre CD audio, lisez-le vous-même
à voix haute avant de répondre aux questions ci-dessous :
Quels éléments participent à l’impression d’irréalité propre à l’utopie ?
2 Quelle critique de la société apparaît à travers cette utopie ?
3 Quel en est l’idéal humaniste ?
Éléments de réponse
Personnages, temps et lieu, qui participent à la fiction, restent
volontairement très imprécis et indéterminés pour éviter de s’ancrer
dans une réalité particulière et garder ainsi une valeur générale.
Les personnages ne sont pas individualisés, car systématiquement
désignés par la troisième personne du pluriel : « ils sortaient du
lit », « buvaient, mangeaient, travaillaient (…) ». Le pluriel contribue
à ôter toute individualité à ces hommes et femmes : « chevaliers »,
« dames ». Ou bien ce sont les pronoms indéfinis qui les désignent
« nul », « l’un ou l’une (d’entre eux) ».
À travers ce qui est décrit, il semble difficile de se repérer dans le
temps. L’idéal courtois des chevaliers et de leur dame renvoie au
Moyen Âge et au modèle du roman courtois alors que la liberté prônée
dans cette abbaye et la référence aux Évangiles à travers le nom de
l’abbaye évoquent beaucoup plus la Renaissance.
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72 Séquence 7 – FR10
Quant au lieu, il reste sans précision même s’il a été inséré dans une
réalité au chapitre 52 : « à deux lieues de la grande forêt de Port-
Huault » (p.353).
Comme toute utopie, la perfection règne dans ce lieu et elle contribue à
faire de cette abbaye un endroit idéal et donc irréel. C’est d’abord une
harmonie parfaite entre les membres de ce lieu, comme le montrent
la répétition des verbes et l’emploi du pronom indéfini « tous » dans
le parallélisme de construction : « Si l’un ou l’une d’entre eux disait :
« buvons », tous buvaient ; si on disait : « jouons », tous jouaient ; si
on disait : « allons nous ébattre aux champs », tous y allaient. ». Les
gens qui entrent ici sont « libres, bien nés, bien éduqués », c’est-àdire
sans défaut, ce que soulignent le rythme ternaire et la répétition
de l’adverbe « bien ». Les qualités des habitants sont renforcées par
l’intensif « si » dans les descriptions des chevaliers et des dames : « si
preux, si nobles, si habiles à pied comme à cheval, si vigoureux, si
vifs… » et « si élégantes, si mignonnes » qui accompagne les termes
mélioratifs. Tout cela crée un bonheur sans faille, comme l’indique le
champ lexical qui s’y rapporte « bon leur semblait », « désir » (§1),
« plaire » (§3), « leur amour mutuel » (§5). La vie de ses habitants
semble faite de loisirs, comme le jeu « tous jouaient », la promenade
« allons nous ébattre aux champs », et la chasse, qui donne lieu à un
tableau détaillé, puisque deux types différents sont cités « Si c’était
pour chasser au vol ou à courre », et que les oiseaux de proie portés
par les dames sont énumérés selon leurs espèces spécifiques « un
épervier, un lanier, un émerillon ». C’est un véritable tableau de l’âge
d’or que peint Rabelais, et la beauté fait partie du tableau : « les dames
montées sur de belles haquenées, avec leur fier palefroi, portaient
chacune sur leur poing joliment ganté ».
2 Comme toute utopie, le tableau idyllique qui est proposé est un miroir
inversé de la réalité qu’on veut critiquer. Cette abbaye est en fait
une contr’abbaye… C’est d’ailleurs ce qui est dit au chapitre 52 : « Il
pria Gargantua d’instituer son ordre au rebours de tous les autres »
(p.353). Cette opposition apparaît dès le titre « comment était réglé »
et la première phrase : « Toute leur vie était régie non par des lois,
des statuts ou des règles ». La règle de cette abbaye est l’absence de
règle. En digne successeur d’Érasme, Rabelais critique implicitement
les règles strictes et dénuées de sens des ordres monastiques en
créant un lieu dans lequel la seule règle est de ne pas en avoir. Cette
idée est reprise dans la formulation de la clause unique « Fais ce que
voudras », dans laquelle l’impératif « fais » implique un ordre, mais la
relative « ce que voudras » indique une entière liberté. En reprenant la
structure d’une règle et en en détournant le sens, Rabelais parodie les
règles monastiques pour mieux les critiquer. La contrainte est décrite
de manière péjorative avec les termes « une vile et contraignante
sujétion les abaisse et les asservit » (§2). Ainsi les trois voeux des
moines, chasteté, obéissance et pauvreté sont détournés en mariage :
« ils cultivaient encore mieux cette vertu dans le mariage », richesse à
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Séquence 7 – FR10 73
travers les activités pratiquées, comme la chasse et liberté surtout ! En
effet, cette troisième caractéristique de la vie des thélémites est aussi
la principale. Aucune hiérarchie ne vient contraindre les habitants de
Thélème. Comme son nom l’indique Thélème est le lieu où la libre
volonté est défendue : « Toute leur vie était régie (…) selon leur volonté
et leur libre arbitre », « quand bon leur semblait », « quand le désir leur
en venait ». Ces deux dernières propositions temporelles montrent que
les contraintes horaires n’ont pas cours et rappellent que la vie des
moines était organisée avec des horaires fixes et un emploi du temps
très strict. La liberté était pourtant prônée par Saint Paul et par Saint
Augustin qui affirmait « aime et fais ce que tu veux ». Il ne s’agit donc
pas d’une invention comique de Rabelais mais plutôt de la défense
d’un retour aux textes dans le sillon d’Érasme. Dans la suite de ces
critiques, Rabelais montre les hommes et les femmes ensemble,
sans séparation, comme c’était l’usage. On les voit « tous », « l’un ou
l’une », faire des activités ensemble. Le parallélisme de construction
qui décrit les « chevaliers » et les « dames » introduit l’idée d’une
égalité entre les deux, même si les activités ne sont pas les mêmes.
C’est une critique du traitement réservé aux femmes par la religion
ainsi que de l’absolue séparation entre les sexes. Dans le même ordre
d’idée, la clôture est critiquée par la possibilité laissée aux Thélémites
de sortir du couvent : « Pour ces raisons, quand le temps était venu
que l’un des Thélémites voulût sortir de l’abbaye, soit à la demande
de ses parents, soit pour d’autres motifs, il emmenait avec lui une des
dames ».
3 Comme dans l’extrait du Discours de la servitude volontaire que vous
avez étudié dans le premier chapitre de la séquence, Rabelais a
confiance dans la nature humaine. Les hommes ont « naturellement
un instinct, un aiguillon qu’ils appellent honneur et qui les pousse
toujours à agir vertueusement et les éloigne du vice ». L’adverbe
« naturellement » souligne le caractère inné du bien moral chez
l’homme. L’opposition entre « pousse » et « éloigne », entre « vice » et
« vertueusement » illustre le penchant que l’homme possède pour le
bien. Cet optimisme naturaliste est repris par l’expression : « la noble
affection par laquelle à vertu franchement tendaient ». Rabelais ne
nie pas que le mal existe, mais il affirme que l’interdit (« ce qui est
défendu » et « ce qu’on nous refuse ») pousse davantage au mal que
la liberté car l’homme possède en lui la faculté de choisir le bien. Sans
doute l’auteur garde-t-il une réserve en précisant qu’il s’agit de « gens
libres, bien nés » mais ces deux états semblent être une condition
pour le troisième « bien éduqués » qui rappelle l’importance accordée
à l’éducation par les humanistes. Si l’homme est bon par nature, il
peut s’améliorer par l’éducation. Comme dans la lettre de Gargantua
à Pantagruel, le programme est démesuré et témoigne de la volonté
de toucher tous les domaines, intellectuel et artistique : « lire, écrire,
chanter, jouer d’instruments de musique, parler cinq ou six langues,
et s’en servir pour composer en vers aussi bien qu’en prose ».
L’énumération des verbes souligne la quantité des savoirs qui sont
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74 Séquence 7 – FR10
mis en pratique. Le corps n’est pas oublié (on se souvient de la devise
mens sana in corpore sano) avec les activités des chevaliers : « si
habiles à pied comme à cheval, si vigoureux, si vifs et maniant si
bien toutes les armes ». Enfin les Thélémites savent vivre en société ;
ils sont « nobles », les femmes sont « élégantes », « mignonnes ».
L’apparence physique et le maintien sont importants et rappellent
l’idéal du courtisan tel que le décrit Baldassare Castiglione dans Le
livre du courtisan, publié en 1528 et qui fut un véritable manuel de
savoir-vivre pour les cours européennes. Cet idéal de beauté de la
Renaissance rejoint la philosophie néoplatonicienne qui voit dans la
beauté humaine le reflet de la perfection divine.
L’humanisme rabelaisien
À l’issue de cette séquence, vous avez pu découvrir différents aspects de
l’humanisme à la Renaissance. Gargantua est un roman particulièrement
intéressant pour illustrer l’humanisme car il aborde des thèmes
fondamentaux comme la religion, la politique ou l’éducation. Le comique
et le sérieux se mêlent pour faire de ce roman une oeuvre plaisante
et instructive, comme l’annonçait l’auteur dans le prologue. Rabelais
s’adresse à des lecteurs cultivés. Il faut donc interpréter le roman « dans
le sens transcendant ». Il n’est cependant pas toujours facile de retrouver
toutes les allusions cachées par l’auteur. Certaines réflexions, qui s’insèrent
dans la narration, reflètent les discussions savantes de son temps. C’est le
cas du débat sur la durée des grossesses qui intervient au moment de la
naissance du géant, au chapitre 3. Il s’agissait d’une question débattue par
les médecins humanistes se référant à Aristote pour contredire le code de
Justinien qui n’acceptait pas qu’une femme puisse porter un enfant plus de
dix mois. Le chapitre 9 sur les couleurs est aussi un écho des discussions
humanistes sur les blasons. Ces indications doivent nous mettre en garde
sur ce que nous percevons aujourd’hui de l’humanisme du roman.
Avec l’exercice autocorrectif qui vous est proposé vous allez pouvoir
vérifier votre connaissance de l’oeuvre et revoir les caractéristiques
importantes de l’humanisme.
Relisez bien les différents chapitres de cette séquence ainsi que (oeuvre
Gargantua de Rabelais, intégrale) puis faites l’exercice ci-dessous.
Exercice autocorrectif n° 3 :
Retrouvez où chaque extrait se trouve dans le roman de Rabelais et
expliquez en quoi le passage est représentatif de l’humanisme rabelaisien.
E
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Séquence 7 – FR10 75
« Par suite de cet accident, les cotylédons de la matrice se relâchèrent
au-dessus, et l’enfant les traversa d’un saut ; il entra dans la veine
creuse et, grimpant à travers le diaphragme jusqu’au-dessus des
épaules, à l’endroit où la veine en question se partage en deux, il prit
son chemin à gauche, et sortit par l’oreille de ce même côté.
Sitôt qu’il fut né, il ne cria pas comme les autres enfants : « Mie !
mie ! », mais il s’écriait à haute voix : « À boire ! à boire ! à boire ! »,
comme s’il avait invité tout le monde à boire, si bien qu’on l’entendit
par tout le pays de Busse et de Biberais.
J’ai bien peur que vous ne croyiez pas avec certitude à cette étrange
nativité. Si vous n’y croyez pas, je n’en ai cure, mais un homme de
bien, un homme de bon sens croit toujours ce qu’on lui dit et ce qu’il
trouve dans les livres. »
2 « Pour médaillon, il avait sur une plaque d’or pesant soixante-huit
marcs, une figurine d’émail appropriée représentant un corps humain
ayant deux têtes, tournées l’une vers l’autre, quatre bras, quatre
pieds, et deux culs (Platon, dans Le Banquet, dit que telle était la
nature humaine à son commencement mythique) et, autour, il y avait
écrit en caractères grecs :
La charité ne cherche pas son propre avantage.
3 « Par ma foi, Seigneur, si vous voulez souper avec moi, dans ma
chambre d’aumône, cordieu, nous ferons bonne chère (ubin). Moi, j’ai
tué un porc et moi avoir bonus vino ; mais de bon vin on ne peut faire
mauvais latin. »
4 « Il luttait, courait, sautait, non avec trois pas d’élan, ni à cloche-pied,
ni à l’allemande, car Gymnaste disait que de tels sauts sont inutiles,
et ne servent à rien en temps de guerre, mais, d’un saut, il franchissait
un fossé, volait par-dessus une haie, montait six pas contre une
muraille et grimpait de cette façon jusqu’à une fenêtre, à la hauteur
d’une lance.
Il nageait en eau profonde, à l’endroit, à l’envers, sur le côté, de tous
les membres, ou seulement des pieds ; avec une main en l’air, portant
un livre, il traversait toute la Seine sans le mouiller, en traînant son
manteau avec les dents comme faisait Jules César. »
5 « Je me suis mis en devoir de modérer sa rage tyrannique, de lui offrir
tout ce que je pensais susceptible de le contenter ; j’ai plusieurs fois
envoyé des ambassades amiables auprès de lui pour comprendre
en quoi, par qui et comment il se sentait outragé. Mais je n’ai eu
d’autre réponse de lui qu’inspirée par une volonté de défiance, et
une prétention au droit de regard sur mes terres. Cela m’a convaincu
que Dieu l’Éternel l’a abandonné à la gouverne de son libre arbitre
et de sa raison privée. Sa conduite ne peut qu’être mauvaise si elle
n’est continuellement éclairée par la grâce de Dieu qui me l’a envoyé
ici sous de mauvais auspices pour le maintenir dans le sentiment du
devoir et l’amener à la réflexion.
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76 Séquence 7 – FR10
Aussi, mon fils bien aimé, quand tu auras reçu cette lettre, et le
plus tôt possible, reviens en hâte pour secourir, non pas tant moimême
(toutefois, c’est ce que par piété tu dois faire naturellement)
que les tiens que tu peux sauver, pour le droit, sauver et protéger. Le
résultat sera atteint avec la moindre effusion de sang possible, et, si
c’est réalisable, grâce à des moyens plus efficaces, des pièges et des
ruses de guerre, nous sauverons toutes les âmes et renverrons tout ce
monde joyeux en ses demeures. »
➠ Veuillez vous reporter à la fin du chapitre pour consulter le corrigé de
l’exercice.
Corrigés des exercices
Corrigé de l’exercice n° 1
Pourquoi peut-on dire de Rabelais qu’il est un humaniste ?
Si l’on ne sait pas quelle fut son instruction, on peut se douter,
d’après ses oeuvres et son parcours que son père, avocat, a dû lui
fournir l’éducation qui avait cours à l’époque : le trivium (grammaire,
rhétorique, dialectique) et le quadrivium (arithmétique, géométrie,
musique, astronomie), enseignés au Moyen Âge. Il entre dans les
ordres comme novice vers 1510. Dans les différents monastères
qu’il a fréquentés, Rabelais acquiert une culture humaniste qui n’est
pas toujours bien vue par ses supérieurs, désireux de faire respecter
une règle très stricte plutôt que de développer les connaissances.
Il correspond avec Guillaume Budé qui l’engage à apprendre le
grec. Il lit la Bible et les évangiles dans le texte grec et participe au
mouvement évangélique qui veut réformer l’église catholique.
Sa formation intellectuelle va s’enrichir d’une autre vocation, la
médecine. En s’occupant des corps comme de l’esprit, Rabelais est
un digne représentant de l’humanisme. Sa formation médicale est
très large car le médecin doit connaître aussi bien la géométrie que
la musique, qui peut agir sur les âmes, ou les astres censés nous
influencer et bien sûr les sciences naturelles et l’anatomie. Toutes
ces connaissances apparaissent dans le programme de la lettre
à Pantagruel (cf. chapitre 2 de la séquence). La médecine a un
véritable succès à l’époque et Érasme, avec qui Rabelais a été en
contact, encourageait les jeunes gens à embrasser cette profession.
L’Antiquité reste un modèle pour les cours de médecine. Hippocrate et
Galien sont pour Rabelais des références, il traduit et commente leurs
écrits. C’est à Lyon, ville cosmopolite, capitale de l’imprimerie qui est
animée par de nombreux humanistes, qu’il exerce sa profession.
Dans cette ville, il fréquente les poètes lyonnais, en particulier Saint-
Gelais.
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Séquence 7 – FR10 77
Dès 1532, il commence à publier ses oeuvres sous le pseudonyme
d’Alcofrybas Nasier, anagramme de François Rabelais.
Son oeuvre littéraire se poursuit tout au long de sa vie malgré la
censure et les attaques.
2 Comment a-t-il participé à la vie politique et religieuse de son temps ?
Rabelais, par son engagement pour l’humanisme évangélique, s’est
trouvé menacé, en particulier lors de l’affaire des Placards. Dans la nuit
du 17 au 18 octobre 1534, des pamphlets contre la messe catholique
sont affichés dans toute la France jusqu’aux portes de la chambre
du roi. François 1er se doit de sévir même s’il était jusque là assez
favorable au courant évangélique. Les persécutions commencent
avec des exécutions sur le bûcher. Beaucoup s’exilent. Rabelais
s’enfuit en Italie quelque temps puis revient avec l’absolution.
Ses oeuvres sont jugées subversives et sont censurées par les autorités
religieuses. La liberté de son ton ne le met pas non plus à l’abri des
critiques de Calvin. C’est auprès des rois qu’il trouve une protection.
La position de Rabelais est caractéristique des intellectuels et
écrivains de la première Renaissance française : le combat pour la
liberté de penser et une foi éclairée se mène auprès des puissants
qu’il faut s’attacher.
3 Quels sont les grands épisodes du roman ?
on assiste à la naissance du héros, sur un mode comique.
c’est la jeunesse et formation du jeune géant, avec la mauvaise puis la
bonne éducation (cf. chapitre 2.C. du cours).
Picrochole déclare la guerre à Grandgousier, Gargantua et frère Jean y
participent et gagnent la bataille.
la guerre est terminée et Gargantua récompense ses alliés, en
particulier frère Jean à qui il offre l’abbaye de Thélème, lieu de liberté.
4 À quels genres littéraires se rattache cette oeuvre ?
Rabelais, avec Gargantua, se fait l’héritier du Moyen Âge et de ses
romans de chevalerie. On y retrouve la jeunesse et la formation du
héros, puis ses exploits. Le héros a des alliés et des ennemis et finit par
vaincre son adversaire en faisant preuve de grandeur et de noblesse.
Mais il est évident que ce genre est parodié par l’auteur qui mêle
toutes les aventures du géant à des épisodes comiques. On le voit en
particulier dans l’épisode de la guerre picrocholine (cf.4.C).
L’autre genre auquel se réfère Rabelais est l’épopée, genre qui avait
déjà inspiré les romans de chevalerie mais qui remonte à l’Antiquité.
Des événements surnaturels surviennent dans les aventures du héros
qui est célébré dans toute sa grandeur. Le fait même que Gargantua
soit un géant peut se lire comme un héritage de l’épopée. Mais là
Chapitres 1
à 7 :
Chapitres 8
à 24 :
Chapitres 25
à 49 :
Chapitres 50
à 58 :
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78 Séquence 7 – FR10
encore le genre est parodié, d’autant plus que l’épopée est un genre
élevé qui doit chanter en vers des prouesses. Quand Gargantua noie
ses adversaires avec l’urine de sa jument, le comique bas se mêle à la
prouesse guerrière pour en faire une imitation comique.
À côté de ces grands genres parodiés, on trouve aussi une inspiration
populaire. Le héros Gargantua est directement issu des Grandes et
inestimables chroniques de l’énorme géant Gargantua, ouvrage
distribué par des marchands ambulants et qui rencontrait un grand
succès auprès du peuple.
On peut dire que Rabelais va chercher dans tous les domaines de la
littérature et de la culture populaire pour construire son roman. Cela
montre son ouverture d’esprit et sa culture. C’est aussi un moyen
d’attirer des lecteurs d’horizons très divers, érudits humanistes
et lecteurs désireux de se distraire. Au comique se mêlent les
réflexions philosophiques, les propos sur l’éducation ou l’inspiration
évangélique.
Corrigé de l’exercice n° 2
Comment se met en place la parodie des romans de chevalerie ?
Les caractéristiques du roman de chevalerie sont bien là. Un héros,
seul face à une multitude, accomplit des exploits innombrables. Dans
l’épopée homérique, on appelle ce moment de gloire du héros une
aristeia. Voilà donc l’aristeia de frère Jean. Il est un véritable héros
épique, avec la mention de sa force : « là montrait-il la force de ses
muscles ». Le nombre des ennemis paraît infini dans la succession
des rencontres, d’abord face à des groupes d’ennemis : « aux uns (…) à
d’autres (…) à d’autres … », puis en combat individuel : « si l’un (…), si
un autre (…), si un autre… (…) ; si quelque ancienne connaissance… ».
Ses exploits guerriers sont décrits à l’aide de nombreux verbes
d’action : « frappa », « écrabouillait », « brisait », « démettait »,
« disloquait », « effondrait », « pochait », « fendait », « enfonçait »,
« défonçait », « meurtrissait », « déboîtait », « débezillait »… qui
donnent une grande dynamique au texte.
L’intervention du narrateur souligne la violence du combat, dans une
formule caractéristique de l’épopée et des romans de chevalerie :
« Croyez bien que c’était le plus horrible spectacle qu’on ait jamais
vu ».
Pourtant ce combat épique a lieu, non pour sauver un peuple ou une
princesse mais pour des vignes. La parodie apparaît clairement dans
la description des ennemis : « les ennemis qui vendangeaient à travers
le clos, sans ordre, sans enseigne, sans trompette ni tambour ». C’est
une armée qui n’en est pas une comme le souligne la répétition de
« sans ». Les instruments sont détournés de leur usage : « les tambours
avaient défoncé leurs caisses d’un côté pour les emplir de raisins, les
trompettes étaient chargées de pampres ».
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Séquence 7 – FR10 79
Dans l’épopée, le registre est élevé. On voit certes le détail des coups
portés mais c’est pour ajouter à la gloire du héros tout en effrayant le
lecteur. Ici Rabelais détourne ce but en employant des comparaisons
triviales : « comme porcs » ou « comme un chien » ou en donnant
des détails corporels grossiers : « perçait le boyau du cul entre les
couilles ». Frère Jean ne respecte pas le code d’honneur d’un chevalier,
lui qui « écrabouillait la cervelle » ou « effondrait le nez ». On a quitté
le sublime épique pour le comique bas d’une farce populaire.
C’est aussi avec une précision médicale que Rabelais nomme les
parties du corps touchées dans le combat. S’il est habituel de
trouver « la cervelle » ou « les yeux », il est plus étonnant de lire
« les vertèbres (spondyles) », « les fémurs (ischies) » ou encore « le
médiastin » (région du thorax séparant la face interne des poumons).
Ces précisions font sourire dans un tel contexte car elles sont décalées.
La parodie reprend donc les codes du combat épique tel qu’on peut
le trouver dans les romans de chevalerie mais en détourne le sens en
présentant un moine qui veut sauver ses vignes et des ennemis qui
ressemblent plus à des pillards ridicules qu’à de preux chevaliers…
2 Quelles sont les critiques derrière le comique de la scène ?
Cette scène fait sourire, mais ce n’est pas son unique but. Comme
on l’a vu dans le prologue, derrière le rire se cache souvent quelque
chose de plus sérieux. Ici, on peut voir une critique du clergé et de la
guerre.
Frère Jean est un personnage ambigu. Il est difficile de savoir si Rabelais
en fait son porte-parole ou un représentant de ce clergé qu’il critique.
En utilisant le « bâton de la croix », frère Jean montre qu’il n’est pas
attaché aux objets du culte, idée défendue par les évangéliques pour
qui aucun objet n’est sacré. Sa spontanéité et sa volonté d’entrer en
bataille peuvent aussi être un contre-modèle des religieux qui ne font
que parler mais n’agissent pas. À l’inverse on peut aussi voir en frère
Jean un représentant de ce clergé plus attaché à ses biens matériels
(ici la vigne) qu’au spirituel. La violence avec laquelle le moine tue
ses ennemis ne paraît pas non plus très défendable. Frère Jean ne fait
d’ailleurs preuve d’aucune charité quand un soldat lui demande de
l’épargner et ajoute même l’humour d’un jeu de mots à la cruauté, en
répondant au soldat qui lui dit « je me rends », « tu rendras du même
coup ton âme à tous les diables ! ». L’ensemble de l’épisode avec
Picrochole est une critique de la guerre. Dans cet extrait, on peut lire une
charge contre la violence des combats, d’autant plus si ces luttes sont
menées par des religieux qui devraient suivre la charité des évangiles.
La fin de l’extrait se présente comme une satire des superstitions
populaires liées aux saints et aux reliques. Le commentaire sur le saint
Suaire de Chambéry qui a brûlé rappelle que les reliques ne sont que des
objets qui peuvent disparaître et qui sont dénuées de pouvoir magique.
Ainsi la guerre, loin d’être magnifiée, est ridiculisée tant dans le
déroulement de la bataille que dans les motivations des combattants.
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80 Séquence 7 – FR10
On pense à Voltaire qui s’est peut-être souvenu de Rabelais quand il a
écrit le chapitre 3 sur la guerre dans Candide :
« Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les
deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours,
les canons, formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en
enfer. Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes
de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes
environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La
baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques
milliers d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de
mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du
mieux qu’il put pendant cette boucherie héroïque. »
Vous pouvez remarquer la présentation des instruments qui font
tout sauf de la musique, la perte d’identité des morts ou encore
l’expression « boucherie » pour désigner la guerre qui rappelle les
actes chirurgicaux opérés par frère Jean dans notre extrait…
Corrigé de l’exercice n° 3
Le premier extrait est tiré du chapitre 6 sur la naissance de Gargantua
(p.89 de votre édition). Il est intéressant à plus d’un titre. Le premier
paragraphe rappelle le métier de Rabelais, médecin. Les termes
« cotylédons », « le diaphragme » ou la précision « où ladite veine se
partage en deux » révèle l’attention portée au corps humain et à l’anatomie
(science qui était recommandée à Pantagruel par son père, cf.
ch.2.A.). Ces précisions physiques réalistes semblent pourtant entrer
en contradiction avec le détail de la naissance par l’oreille. En fait,
Rabelais ne donne pas dans la fantaisie gratuite mais se réfère à une
légende chrétienne selon laquelle le Christ serait né par l’oreille de la
Vierge. C’est pour cela qu’il peut parler d’ « étrange nativité ». L’auteur
fait donc de son héros un nouveau Christ, ce qui prouve la liberté avec
laquelle Rabelais se sert des Évangiles (ce parallèle entre Gargantua
et Jésus est présent aussi dans la généalogie du héros qui imite la
généalogie du Christ dans la Bible). Cette liberté ne l’empêche pas de
reprendre très sérieusement le message évangélique dans la suite du
développement, amorcé par « un homme de bien, un homme de bon
sens, croit toujours ce qu’on lui dit, et ce qu’il trouve dans les livres ».
Le chrétien doit donc se référer aux textes mêmes des Évangiles et
non au message de la Sorbonne qui prône une sorte de crédulité et
non la véritable foi. En effet, comme l’écrit M. A. Screech dans son
commentaire de Gargantua : « Pour eux [humanistes et évangéliques,
avec Érasme] la foi est avant tout la confiance du Chrétien dans les
promesses de Dieu. (…) Cette notion de foi n’est pas crédulité mais
une solide confiance en Dieu est fondamentale pour les humanistes ».
Enfin les premiers mots du bébé nous ramènent à l’ivresse annoncée
dans le prologue et caractéristique du comique rabelaisien.
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Séquence 7 – FR10 81
2 Cet extrait se situe toujours dans la première partie du roman consacrée
à la jeunesse du héros, plus précisément dans le chapitre 8 sur
les vêtements de Gargantua (p.103 de votre édition). Là encore, on
voit comment Rabelais mêle la réflexion à la fiction dans une inspiration
humaniste. En plus de l’importance accordée à un débat de son
époque sur les blasons et les emblèmes, deux éléments sont à retenir
: la référence au Banquet de Platon, déjà évoqué dans le prologue
et l’importance accordée à la lettre du texte. En effet, comme vous
pouvez le voir dans la note de votre édition, la citation grecque est une
sentence de Saint Paul, tirée de la première Épître aux Corinthiens.
On reconnaît là le souci du mouvement évangélique de se référer au
Nouveau Testament dans sa langue originelle, le grec. Cette langue
grecque, nouvellement introduite dans l’enseignement des humanités,
donne aussi accès aux textes antiques. Par la référence au Banquet,
les traditions de la philosophie antique et du christianisme se
mêlent dans un syncrétisme déjà illustré par Érasme. Rabelais rappelle
par l’image de ce corps aux doubles membres le discours d’Aristophane
sur l’amour. Celui-ci explique, dans le dialogue de Platon,
l’attirance de deux corps l’un vers l’autre par un mythe originel selon
lequel des androgynes, êtres doubles, existaient avant que Zeus ne
les sépare en deux moitiés, l’homme et la femme. Depuis chacun
cherche sa moitié et la réunion des deux est le véritable amour. Cet
être complet représente pour Rabelais l’image de l’amour chrétien.
3 Dans ce mélange de latin de cuisine et de français, vous avez pu reconnaître
la harangue de maître Janotus de Bragmardo, au chapitre 19
(p.163 de votre édition) lorsqu’il demande à Gargantua de rendre les
cloches. Nous avons vu dans l’extrait précédent que Rabelais accordait
une grande importance aux langues antiques. Le latin en fait partie,
mais il était déjà la langue la plus importante en Europe. Ce que veulent
les humanistes, c’est revenir à la pureté de la langue de Cicéron et
oublier les usages pédants d’un latin souvent déformé dont la grammaire
était peu respectée. Maître Janotus de Bragmardo est le représentant
de ces universitaires, théologiens prétentieux et ridicules.
Dans la citation proposée, on peut relever une erreur aussi grossière
que ego habet (le verbe habet est à la troisième personne alors que le
sujet ego est de la première personne). L’expression « bonum cherubin
» semble être un calembour connu à l’époque mais maître Janotus
utilise l’expression avec beaucoup de sérieux ! Le mélange des langues
contribue au ridicule de cette harangue si mal construite, dont
l’orateur estime qu’elle n’est pas en « mauvais latin », mais sous l’effet
du vin…
4 Une partie de l’éducation de Gargantua est ici évoquée. Il s’agit d’un
extrait du chapitre 23 (p.201) dont vous avez déjà lu un passage
dans le chapitre 2.C. Rabelais développe tous les points d’une bonne
éducation humaniste. Les connaissances intellectuelles et artistiques
sont importantes mais l’éducation physique n’est pas non plus laissée
de côté. Dans cet extrait, plusieurs disciplines sont évoquées : la lutte,
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82 Séquence 7 – FR10
la course, le saut et la natation. En plus d’exercer le corps, ces activités
doivent aussi préparer Gargantua à la guerre : « Car Gymnaste disait que
de tels sauts sont inutiles et ne servent à rien en temps de guerre ». En
effet, la guerre n’est pas condamnée absolument et un jeune homme
doit s’y préparer pour pouvoir défendre ses gens et son domaine.
D’ailleurs la référence à Jules César pour la natation s’inscrit bien dans
un contexte guerrier avec l’exemple d’un général romain connu pour
ses qualités de chef de guerre. Le recours à un auteur antique est aussi
un argument d’autorité dans un débat sur les bienfaits de la natation,
condamnée dans certains traités pédagogiques.
5 Ce dernier extrait est tiré de la lettre de Grandgousier à Gargantua,
au chapitre 29 (p.149). Le père du héros se révèle un roi modéré,
qui cherche avant tout la paix. Sa première réaction est une tentative
de conciliation avec Picrochole : « j’ai plusieurs fois envoyé des
ambassades amiables auprès de lui pour comprendre en quoi, par
qui et comment il se sentait outragé ». Puis, voyant la réaction de son
ennemi, il enjoint à son fils de venir l’aider à « secourir » les siens.
La fonction du roi est de protéger ses sujets avant sa personne et
pour cela une guerre défensive est inévitable. C’est une position que
Thomas More avait déjà exposée dans son Utopie, au chapitre sur
la guerre : « Les Utopiens ont la guerre en abomination, comme une
chose brutalement animale, et que l’homme néanmoins commet plus
fréquemment qu’aucune espèce de bête féroce. (…) Ce n’est pas à dire
pour cela qu’ils ne s’exercent avec beaucoup d’assiduité à la discipline
militaire ; les femmes elles-mêmes y sont obligées, aussi bien que les
hommes ; certains jours sont fixés pour les exercices, afin que personne
ne se trouve inhabile au combat quand le moment de combattre est
venu. » On voit que Thomas More oppose l’homme à l’animal, thème
courant chez les humanistes. La raison étant proprement humaine, son
usage dans la ruse et le stratagème est aussi défendue : « Pour eux, le
plus beau titre de gloire, c’est d’avoir vaincu l’ennemi à force d’habileté
et d’artifices. (…) c’est alors qu’ils se vantent d’avoir agi en hommes et
en héros, toutes les fois qu’ils ont vaincu par la seule puissance de la
raison, ce que ne peut faire aucun des animaux, excepté l’homme. »
La même idée est présente dans l’extrait du chapitre 29 : « et, si
c’est réalisable, grâce à des moyens plus efficaces, des pièges et des
ruses de guerre, nous sauverons toutes les âmes ». Rabelais, suivant
Thomas More, remet donc en question l’idéal héroïque du guerrier.
Pour un humaniste, il faut avant tout préserver l’homme et oublier les
conduites bestiales au profit d’un bon usage de la raison.
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