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Le Barbier de Séville Beaumarchais Acte I, scène 3

Le Barbier de Séville

Beaumarchais

Acte I, scène 3

 

Introduction

Le Barbier de Séville ou la Précaution inutile est une comédie en quatre actes de Beaumarchais, représentée pour la première fois le 23 février 1775. C'est le premier volet d'une trilogie intitulée Le roman de la famille Almaviva.
Le deuxième volet, Le Mariage de Figaro, est écrit en 1778 et mis à la scène en 1784 seulement. Le troisième, L'Autre Tartuffe ou La Mère coupable, est achevé et joué en 1792.

Dans Le Barbier de Séville, Rosine, une jeune femme, est détenue par son tuteur, Bartholo, qui désire en faire sa femme. Malgré la gravité du thème, ce sont la légèreté, l'optimisme et la drôlerie qui prévalent dans cette pièce de théâtre.
L'acte I scène 3 présente, après Figaro et Almaviva, les deux derniers personnages principaux : Bartholo et Rosine. Cette scène  montre une tentative réussie de communication entre les deux amants.

Lecture du texte

Acte I - Scène III
BARTHOLO, ROSINE

La jalousie1 du premier étage s'ouvre, et Bartholo et Rosine se mettent à la fenêtre.
ROSINE. Comme le grand air fait plaisir à respirer !… Cette jalousie s'ouvre si rarement…
BARTHOLO. Quel papier tenez-vous là ?
ROSINE. Ce sont des couplets de La Précaution inutile, que mon maître à chanter m'a donnés hier.
BARTHOLO. Qu'est-ce que La Précaution inutile ?
ROSINE. C'est une comédie nouvelle.
BARTHOLO. Quelque drame encore ! quelque sottise d'un nouveau genre !
ROSINE. Je n'en sais rien.
BARTHOLO. Euh, euh, les journaux et l'autorité nous en feront raison. Siècle barbare !…
ROSINE. Vous injuriez toujours notre pauvre siècle.
BARTHOLO. Pardon de la liberté ! Qu'a-t-il produit pour qu'on le loue ? Sottises de toute espèce : la liberté de penser, l'attraction2, l'électricité, le tolérantisme, l'inoculation3, le quinquina, l'Encyclopédie, et les drames…
ROSINE. (Le papier lui échappe et tombe dans la rue.) Ah ! ma chanson ! ma chanson est tombée en vous écoutant ; courez, courez donc, monsieur ! ma chanson, elle sera perdue !
BARTHOLO. Que diable aussi, l'on tient ce qu'on tient. (Il quitte le balcon.)
ROSINE regarde en dedans et fait signe dans la rue. S't, s't ! (Le comte paraît.) Ramassez vite et sauvez-vous. (Le comte ne fait qu'un saut, ramasse le papier et rentre.)
BARTHOLO sort de la maison et cherche. Où donc est-il ? Je ne vois rien.
ROSINE. Sous le balcon, au pied du mur.
BARTHOLO. Vous me donnez là une jolie commission ! il est donc passé quelqu'un ?
ROSINE. Je n'ai vu personne.
BARTHOLO, à lui-même. Et moi qui ai la bonté de chercher !…
Bartholo, vous n'êtes qu'un sot, mon ami : ceci doit vous apprendre à ne jamais ouvrir de jalousies sur la rue. (Il rentre.)
ROSINE, toujours au balcon. Mon excuse est dans mon malheur : seule, enfermée, en butte à la persécution d'un homme odieux, est-ce un crime de tenter à sortir d'esclavage ?
BARTHOLO, paraissant au balcon. Rentrez, signora ; c'est ma faute si vous avez perdu votre chanson ; mais ce malheur ne vous arrivera plus, je vous jure. (Il ferme la jalousie à la clef.)

1 Jalousie : ici = fenêtre
2 Attraction : fait référence à la loi de l'attraction universelle de Newton.
3 Inoculation : vaccination

Beaumarchais - Le Barbier de Séville - Acte I, scène 3




Annonce des axes


Commentaire littéraire

I - Une situation traditionnelle

A - Un décor symbolique

Le décor est un cliché des scènes de séduction : la fille courtisée à la fenêtre, et le courtisant sous sa fenêtre.
L'enjeu de la scène est la relation entre la rue et la maison, entre l'espace public et l'espace privé.
La scène se déroule entre l'ouverture et la fermeture de la "jalousie", qui porte bien son nom ici. La clef utilisée par Bartholo à la fin de la scène montre sa peur d'une menace extérieure, qui le pousse à s'isoler avec la jeune femme.
La première réplique de Rosine montre la vie triste et cloîtrée qu'elle mène ("Comme le grand air fait plaisir à respirer !…"). L'ouverture de la jalousie traduit son désir de liberté, synonyme de relation avec l'extérieur.
Le spectateur se trouve du côté de la rue. Son désir de connaître la jeune fille, de transgresser la frontière redouble celui du personnage. Le balcon est la partie visible d'une seconde scène, encore secrète.

B - Le théâtre dans le théâtre

Rosine se fait actrice pour tromper Bartholo : elle fait tomber un papier dans la rue pour que Bartholo aille le chercher. Elle prétexte de façon comique la distraction : "ma chanson est tombée en vous écoutant".
Ainsi, Rosine peut parler au comte. Elle communique avec son amant, "secret" dont le public est complice.
Rosine semble se justifier auprès du public de son mensonge pendant que Bartholo revient : "est-ce un crime de tenter à sortir d'esclavage ?".
Le mensonge instaure une double communication.
Avec la disparition du papier, Bartholo semble sentir que quelque chose lui a échappé.

On peut noter la réactivité de l'amant ("ne fait qu'un saut"), propre à la jeunesse et à l'amour clandestin.

II - Un comique de caractère

A - La jalousie de Bartholo

Puisqu'il ne peut être aimé de Rosine, Bartholo la séquestre pour l'épouser, faisant ainsi preuve d'égoïsme et d'une intolérance totale envers les sentiments de la jeune fille.
Bartholo est très soupçonneux et pose donc des questions sur tout : "Quel papier tenez-vous-là ?", "Qu'est-ce que La Précaution inutile ?".
Le comique est que Bartholo, obsédé par la tromperie, devine ce qui se passe, sans avoir rien vu : "Il est donc passé quelqu'un ?".
L'aparté qu'il prononce dans la rue, pour être une remontrance comique, n'en montre pas moins son isolement.

B - L'aveuglement de Bartholo

Beaumarchais fait déjà la satire des valeurs obscurantistes, dont Bartholo se fait le défenseur, à travers une énumération hétéroclite : les inventions scientifiques se confondent avec le progrès politique et les arts ("la liberté de penser, l'attraction, l'électricité, le tolérantisme, l'inoculation, le quinquina, l'Encyclopédie, et les drames"). L'hétérogénéité de cet inventaire et le néologisme "tolérantisme" rendent ridicule cet inventaire et discréditent les idées de Bartholo.
L'hyperbole "Siècle barbare !" suscite la réprobation de Rosine. Le titre des couplets (La Précaution inutile), qui est aussi le second titre de la pièce, annonce la défaite du tuteur, homme aux idées d'un autre temps.

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